"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

15 juin 2006

Sourozh, test pour la catholicité de l'Eglise

La crise du diocèse de Grande-Bretagne éprouve la mission universelle de l'Eglise, par l'archiprêtre Leonid Kishkovsky
http://www.oca.org/NewsPrintable.asp?ID=1013
Article posté 9 juin 2006 9:50




Aussitôt après la célébration Orthodoxe de la Résurrection du Christ en avril 2006, l'Eglise Orthodoxe s'est retrouvée confrontée à une nouvelle crise. L'évêque Basil (Osborne) de Sergievo, administrateur du diocèse Orthodoxe Russe au Royaume-Uni, écrivit au patriarche Alexis II de Moscou pour demander sa libération canonique, et par la suite, au patriarche oecuménique Bartholomeos Ier pour lui demander de l'accepter au sein du patriarcat de Constantinople. L'historique de l'apparition de cette crise (qui est connu et sait être décrit), de même que l'historique de la réponse à cette crise (qui ne sait pas encore être complètement connu), révèlent encore une fois les questions fondamentales d'ecclésiologie qui ont un urgent besoin de réflexion et d'action Orthodoxe communes.

Durant la 2ème moitié du 20ème siècle, le métropolite Antoine (Bloom) a fait de la présence de l'Eglise Orthodoxe au Royaume Uni une réalité dynamique. Son ministère a regroupé les anglophones en recherche, qui ont trouvé leur patrie spirituelle dans l'Eglise Orthodoxe, de même que des gens de diverses origines nationales et culturelles, qui ont trouvé en Grande-Bretagne une nouvelle patrie. L'enseignement et la prédication du métropolite Antoine sont parvenus de diverses manières jusqu'aux russophones d'Union Soviétique, tant durant ses visites périodiques en URSS qu'à travers les émissions radiophoniques de la BBC.

La persécution et l'humiliation de l'Eglise Orthodoxe de Russie par le régime communiste renforça les liens d'affection et de solidarité qui unissaient le métropolite Antoine à l'Eglise Orthodoxe de Russie. Il fut nommé évêque diocésain de l'Eglise Orthodoxe Russe en Grande-Bretagne, et son diocèse devint connu sous le nom de "Sourozh", un ancien siège épiscopal missionnaire en Crimée, dont le titre lui fut donné en tant qu'archevêque, et finalement, métropolite.

Au Royaume Uni, le témoignage clair et dynamique de l'Orthodoxie n'était pas question de nombre mais d'intégrité spirituelle, intégrité manifestée tant par la voix de l'Orthodoxie vers la société environnante que par la vie interne du diocèse dirigé par le métropolite Antoine. A une époque, son point de vue et sa parole étaient sollicités de la même manière que ceux de l'archevêque de Canterbury (Eglise Anglicane) et l'archevêque de Westminster (Catholique-romain), bien qu'en comparaison, le troupeau du métropolite était numériquement tout petit. Pour ordonner la vie de son diocèse, le métropolite Antoine était guidé par le Concile de l'Eglise de Russie tenu à Moscou en 1917-1918. En accord avec la vision et les normes de ce Concile, le clergé et les laïcs étaient vus comme collaborateurs de l'évêque, et non pas comme des "sujets" de l'évêque.

Lorsque le régime communiste s'effondra en URSS durant les années 1990, l'Eglise Orthodoxe de Russie fut libérée de l'oppression, un renouveau de la vie religieuse commença, et l'Orthodoxie put être entendue et vue dans la vie publique. En même temps, nombre de Russes prirent le chemin de l'Europe Occidentale, de l'Amérique du Nord et d'autres régions. En Grande-Bretagne, il y a à présent plusieurs milliers d'immigrants russophones de l'ancienne Union Soviétique, les estimations variant entre 60 à 70.000, jusque 250.000.

Longtemps avant la mort du métropolite Antoine en 2003, les tensions entre "l'orientation" ecclésiale, le "style" du diocèse de Sourozh, et les nombreux nouveaux immigrants Russes furent péniblement évidentes, et s'aggravèrent progressivement. C'est cette trajectoire de tension et d'éloignement mutuel qui mena aux lettres de l'évêque Basil aux patriarches de Moscou et Constantinople. En plus des lettres de l'évêque Basil, la chronologie des événements comprend ceci : le patriarche Alexis a écrit à l'évêque Basil, l'appelant à continuer le ministère du métropolite Antoine, dans la même unité avec l'Eglise Orthodoxe de Russie que celle maintenue par feu le métropolite; l'évêque Basil a écrit au clergé de son diocèse, le rendant libre de chercher protection canonique hors du diocèse de Sourozh; par décision du patriarche Alexis, l'évêque Basil a été mis à la retraite, et l'archevêque Innocent de Korsun (hiérarque du patriarcat de Moscou résidant à Paris et responsable des paroisses d'Europe Occidentale) a été nommé comme administrateur temporaire; le patriarche de Moscou a nommé une commission d'enquête composée de l'archevêque Innocent de Korsun, de l'archevêque Mark de l'Eglise Orthodoxe Russe Hors Frontières (résidant en Allemagne), et 2 prêtres du département des Relations ecclésiales extérieures du patriarcat de Moscou; près de la moitié du clergé du diocèse de Sourozh s'est adressé à l'archevêque Orthodoxe Grec de Thyateira (résidant à Londres) pour être accepté dans sa juridiction canonique et a reçut une réponse favorable; le patriarche oecuménique Bartholomeos a rencontré l'évêque Basil à Chambesy, Suisse.

La crise actuelle offre une nouvelle opportunité pour s'occuper d'un important défi qui se présente à l'Orthodoxie contemporaine. Sans aucun doute, il existe de nombreuses "diasporas" orthodoxes de par le monde. Elles sont grecques, russes, roumaines, et toutes ces autres qui vivent à présent hors de leur patrie culturelle et qui sont attachés par des liens affectifs et d'affinité et de nostalgie aux pays et cultures d'où elles proviennent. Il y a – également sans aucun doute – des Orthodoxes et des communautés en des endroits comme la France et la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et le Canada, qui ne la comprennent pas ou ne se sentent pas faire partie d'une diaspora. Il y a les descendants de gens immigrés il y a plusieurs décennies et il y a les convertis à la Foi Orthodoxe et leurs descendants.

Sur le plan des soins pastoraux, l'Eglise Orthodoxe porte la responsabilité pour ces 2 dimensions de la vie orthodoxe. Les 2 dimensions nécessitent des approches pastorales différentes, des langages différents, des sensibilités culturelles différentes.

Au niveau de l'ecclésiologie, cependant, il y a une Eglise Orthodoxe, avec une vie sacramentelle, unie en une Foi Orthodoxe. L'Eglise Orthodoxe est suffisamment vaste pour embrasser toutes les diasporas. Aucune diaspora n'est assez vaste pour contenir toute l'Eglise Orthodoxe.

La conscience orthodoxe actuelle tend à être maintenue captive par les besoins des diasporas orthodoxes. Qu'il soit clairement compris que ces grandes, et souvent croissantes diasporas orthodoxes nationales et culturelles actuelles sont dignes de soins pastoraux et de travail missionnaire. Ce n'est pas seulement un souci légitime de l'Eglise Orthodoxe – c'est une responsabilité indéniable. Cependant, il est aussi nécessaire de bien comprendre et accepter que les Chrétiens Orthodoxes de cultures et de langues occidentales sont également dignes de soins pastoraux. Et si "l'universalité" ou la "catholicité" de l'Eglise Orthodoxe doit être manifestée aujourd'hui, la capacité de l'Orthodoxie à être plus qu'une Eglise "d'immigrants" est d'importance capitale.

Hélas, lorsque confrontée aux questions sérieuses et aux défis de la vie contemporaine et de la mission, l'Eglise Orthodoxe est soit en état de paralysie et d'immobilisme, soit en état de crise et de confrontation. On ne répond pas aux questions et on ne trouve pas les solutions dans ces positions extrêmes, mais bien dans le terrain d'entente de la réflexion et de l'action commune bien pensées. Est-ce que les réponses aux douloureuses questions actuelles surgies dans le très petit diocèse de Sourozh et au sein des patriarcats de Constantinople et Moscou vont présenter des signes d'impasse et de stagnation, ou des signes d'espoir?

P. Leonid Kishkovsky
Eglise Orthodoxe d'Amérique (OCA)

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Je veux parier sur l'espoir. Credo Unam, Sanctam, Catholicam et Apostolicam Ecclesiam!

Car tout ça, n'est-ce qu'affaire de querelles de chapelles, de "guerre des chefs"? Ce serait un peu réducteur de résumer le "problème Sourozh" comme le "problème Daru" par des qualificatifs si expéditifs, comme certains le font. De tels jugements hatifs relèvent de la réaction épidermique, pas de la sainteté ni de la vraie théologie qu'elle sous-tend - parole de non-pratiquant de la sainteté!

En réalité, la sainte Eglise du Christ est victime des vapeurs sulfureuses de ce monde, et nous arrivons à un tournant crucial. Soit la sainte Eglise enterre toutes ces conceptions idéologiques que le monde séculier, par les circonstances politiques et militaires, a réussi à y introduire depuis 2 siècles. Conceptions diamétralement opposées à ce que la sainte Eglise a enseigné en matière d'ecclésiologie au cours des 18 siècles précédants. Soit on s'enfoncera dans une antithèse de la véritable Eglise, et de véritables "guerres de chefs" naîtront et déchireront la Tunique sans couture.

Une "diaspora" ecclésiale, ça n'existe pas, théologiquement parlant. Car l'Eglise est Une, et l'Eglise du lieu est l'Eglise pour ceux qui y vivent. Nous sommes toutes et tous étrangers ici bas, où que nous allions. Nous n'avons pas de demeure éternelle sur cette terre passagère (cfr Epitre à Diognète).
Ce qu'il faut pour guider le troupeau de Dieu selon les besoins locaux, c'est le bon sens pastoral de saints évêques. La fidélité à l'enseignement patristique. Et pas la moindre fidélité aux erreurs de ce monde qui ont envahi l'Eglise et doivent en être extirpées.

L'actuelle absence quasi totale de soins pastoraux aux gens de culture occidentale (et d'Afrique, d'Asie, d'Océanie, etc..) est un contre-témoignage terrible à la catholicité de l'Eglise. Autoriser à contre-coeur une ou deux chapelles sur toute l'Europe à célébrer dans un rite orthodoxe d'origine locale, et quelques paroisses dans un rite oriental mais en langue locale, c'est tout sauf du bon sens pastoral. Imposer des coutumes culturelles orientales en lieu et place de la Foi, alors que l'on a vu le nombre de divisions dont cela a été la source au premier millénaire, c'est faire preuve de bien peu de réflexion, d'un terrible oubli historique. Et d'un autre côté, vouloir tout miser sur des groupes d'une culture donnée, fut-elle locale et légitime, et ignorer les autres, c'est autant une erreur que la première méthode. Prôner l'attachement à un patriarcat donné pour une chapelle en un lieu sans tenir compte de la présence d'un évêque Orthodoxe officiel là où elle se trouve, c'est dramatique, c'est tout sauf la Foi Orthodoxe. Et prôner le rattachement à tel ou tel patriarcat sur base de ses préférences et "justifier" cela par des extraits de Canons cités hors contexte - aucun n'ayant de plus prévu la défection de l'Eglise de Rome! - c'est pitoyable. Aucun patriarche n'est infaillible, aucun théologien... ni commentateur internet, bien sûr...
Faire tout cela, c'est oublier les leçons de saint Maxime le Confesseur. C'est une grave erreur.
Et tout ça, c'est un grave péché : on divise le troupeau du Christ.
La communion, ce n'est pas ce qu'on voit de plus en plus depuis 2 siècles. Il n'est pas trop tard, mais il est grand temps de revenir à ce que nous enseigne la Foi, et à se débarasser des scories du monde qui ont envahi les pensées de l'Eglise, de bas en haut.
Maranatha, viens Seigneur Jésus!

Jean-Michel


Voir ces 2 études :
"Face au concept d’Eglise nationale, la réponse canonique orthodoxe : l’Eglise autocéphale" - par le père Grigorios Papathomas. Mardi 13 juin 2006
http://www.orthodoxie.com/2006/06/_face_au_concep.html

"Vivons-nous en diaspora?", par l'archevêque Pierre (L'Huillier, OCA)
http://www.amdg.be/diaspora1.html

Et cette belle "prière pour l'unité de l'Orthodoxie", par le p. Joseph Huneycutt (Antiochien, Houston, TX).

30 mars 2007:
"Le Patriarcat de Moscu accorde son renvoi canonique à Mgr Basile (Osborne)"
http://www.orthodoxie.com/2007/03/le_patriarcat_d.html

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