"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

27 août 2006

Bénédictins Orthodoxes : LECTIO DIVINA, explications 1

Lectio Divina : Lire avec le coeur – 1ère partie
http://www.christminster.org/lectio1.htm

L'art de la Lectio divina monastique
Dom James M. Deschene
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Une des plus importantes disciplines spirituelles exposées par saint Benoît dans sa Sainte Règle pour moines, c'est celle de la Lectio Divina – une partie si vitale de la discipline quotidienne qu'il prévoit au moins 4 heures du programme de travail quotidien pour s'y adonner. Comme la vie monastique établi un modèle à imiter pour tous les Chrétiens Orthodoxes, il peut être utile d'examiner cette discipline spirituelle particulière, afin de voir comment l'on pourrait l'incorporer dans sa routine quotidienne.

Qu'est-ce que la Lectio divina et comment s'y met-on?

La nature de cette oeuvre monastique est si particulière que les moines trouvent souvent la phrase impossible à traduire et l'appelle simplement leur "lectio". Le mot "lectio" est en effet le mot latin signifiant "lecture". Des mots aussi usuels que lecture, lectionnaire et lutrin en dérivent. Mais penser que saint Benoît conseille simplement plusieurs heures de simple lecture serait plutôt faire fausse route. Car ce qu'il avait à l'esprit n'était pas une simple lecture – même de livres spirituels – mais la lecture de ce qui est plutôt divin.

Dans nos langues modernes, le mot "divin" a un sens plutôt restreint, adjectival, se référant à la nature de Dieu. Nous n'avons pas tout à fait perdu les utilisations anciennes, plus vastes, mais elles sont peu courantes et sonnent bizarrement à l'oreille. Par exemple, le substantif "divin" – comme dans "cathédrale Saint Jean le Divin" ou "un débat public entre 2 remarquables et érudits divins" – signifie théologien. Le mot a conservé ici un peu de l'aura pré-scolastique du terme, nous rappelant que la connaissance simplement littéraire de Dieu ne fait pas le théologien. C'est la prière – communion directe avec Dieu (le divin) – qui rend quelqu'un divin. La forme verbale maintenant rarement utilisée de divin (comme dans "deviner les buts secrets d'un criminel") est aussi suggestive, signifiant apprendre et savoir, mais d'une manière intime et profonde.

Tout ceci est utile pour comprendre ce que saint Benoît souhaite nous enseigner à propos de la Lectio divina, car cela nous aide à voir ce qu'il ne veut pas dire par ce terme. Il ne suggère pas plusieurs heures d'études théologiques quotidiennes. Ni ne suggère des heures de ce que nous comprenons habituellement avec le terme lecture spirituelle. Au contraire, il parle d'une forme de prière qui implique l'usage d'un livre. Vu qu'il parlait d'une discipline relativement familière à ses auditeurs et lecteurs, saint Benoît ne s'est pas senti obligé de définir le terme dans sa Sainte Règle, mais de prescrire simplement que cela devrait être une partie majeure du régime quotidien de ses moines. C'est nous, les "modernes", qui avons besoin de tirer au clair ce qu'il veut nous dire de faire et de ne pas faire. Et son but premier n'est pas l'étude, ni l'apprentissage, ni l'édification, ni l'amélioration personnelle – mais la prière, qui doit toujours être l'oeuvre centrale du moine, et du Chrétien Orthodoxe, homme comme femme.

Ce qu'il met ses moines en condition de faire, c'est de lire d'une telle manière que la lecture devient une base, un tremplin pour la prière. Une fois que la prière est atteinte, la base se détache, le livre est mis de côté, ayant atteint son but. Voici comment un théologien Orthodoxe moderne décrit le processus : "Lorsqu'une phrase ou un mot dans un Psaume, ou dans la prière personnelle, s'empare de notre âme ou fait exulter notre coeur, nous devrions nous arrêter et approfondir cette 'intuition de Dieu'. Nous devrions cesser de multiplier les mots, et plutôt trouver le silence dans le coeur du mot, l'Esprit reposant dans le Verbe." (Les racines de la mystique Chrétienne, Olivier Clément)

En pratiquant la Lectio, nous nous installons calmement avec un livre spirituel, réservant du temps et de l'espace qui ne seront pas perturbés. (La notion monastique de saint délassement – otium sacrum – mérite rédaction d'un futur article). Nous commençons tranquillement par la prière au Saint Esprit qui remplit toutes choses et demeure partout pour nous guider et diriger notre temps de Lectio. Nous laissons délibérément de côté toutes les habitudes précédentes d'étude, d'érudition, d'analyse du texte. Nous abandonnons toute préoccupation de quantité de lecture à atteindre ("30 pages avant 10h"), et nous nous permettons d'entrer dans le royaume de la qualité. Car nous attendons dans la Lectio divina, étant sous la guidance du Saint Esprit, l'Esprit Qui nous guide en toute la vérité, que nous serons guidés, par le moyen de ce que nous lirons, pour entrer dans la réalité de la communion et prière avec Dieu, Qui utilisera un mot ou une phrase pour nous attirer dans la communion avec Lui.

Dès lors, notre lecture ne doit pas être précipité, elle doit trouver son propre rythme et vitesse, on doit se sentir libre de retourner l'idée dans sa tête, de méditer, de peser et savourer un mot ou une phrase, de relire. En bref, l'ont doit désapprendre, au moins durant le temps de la Lectio, nombre des habitudes de lecture pour l'étude ou l'approfondissement que nous avons apprises à l'école. Elles sont conçues à accroître notre connaissance, mais la Lectio est faite pour nous amener en état de prière.

Et pourtant, il y a une sorte d'apprentissage que nous avons reçu à l'école qui peut en fait nous assister dans notre Lectio, car c'est en lui-même un modèle de Lectio – une sorte de lecture qui n'est pas pour l'érudition ou l'approfondissement, une lecture qui encourage – et même requiert – de retourner les idées dans sa tête, de réfléchir, de relire, de laisser les mots étaler leur magie propre en nous plutôt que nous les piéger et les dompter dans les filets de la logique et de la raison. Je veux parler, bien entendu, de la lecture de la poésie – qui devient peut-être un art aussi perdu que celui de la Lectio divina!

Les anciens Pères Orthodoxes parlent de la capacité en nous à communier avec Dieu comme étant le coeur – non pas l'esprit ou les sens. Comme l'écrivait l'auteur médiéval Anglais dans "Le Nuage de l'Inconnaissance" [*] : "Par amour, Il peut être perçu et saisit, mais jamais pensé." Le coeur, en ce sens-là, a la capacité pour intégré notre totalité – corps, sens, pensée, âme, esprit – en une bienheureuse plénitude, une harmonie en laquelle toutes nos facultés fleurissent dans la plus belle santé spirituelle qui soit, et nous devenons une vivante hymne de louange – non pas par nos propres mots mais par notre propre être.

La Lectio monastique – qui n'est rien de plus que la lecture avec le coeur – est une des manières pour guérir notre être blessé. C'est un art qui mérite d'être cultivé par tous les Chrétiens Orthodoxes en tant que partie intégrante d'une vie de prière équilibrée et féconde.

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[*] "The Cloud of Unknowing"
texte en anglais médiéval : http://www.lib.rochester.edu/Camelot/teams/cloud.htm

http://en.wikipedia.org/wiki/The_Cloud_of_Unknowing
(extrait) : L'ouvrage "Cloud of Unknowing" est un guide spirituel pratique que l'on pense avoir été écrit par un moine Anglais anonyme du 14ème siècle, qui conseille un jeune étudiant à chercher Dieu non pas par la connaissance mais par l'amour. "Notre profond besoin de comprendre sera toujours un puissant obstacle dans nos tentatives de chercher Dieu d'un amour simple [...] et devra toujours être vaincu," écrivait-il. "Car si tu ne parviens pas à vaincre ce besoin de compréhension, il va saper ta quête. Il va remplacer les ténèbres que tu as percées pour atteindre Dieu par des images claires de quelque chose qui, aussi bien soit-il, aussi beau soit-il, aussi divin soit-il, n'est pas Dieu."
Le livre, qui remonte à la tradition mystique du pseudo-Denys l'Aéropagite, a inspiré des générations de chercheurs mystiques. Certains l'ont décrit comme une sorte de Christianisme avec une conception Zen, mais il a aussi été décrié par certains comme étant anti-intellectuel.
"Et dès lors, je t'exhorte, aspire plutôt à l'expérience qu'à la connaissance. A cause de l'orgueil, la connaissance pourra souvent te tromper, mais cette affection douce et aimante ne te trompera pas. La connaissance tend à nourrir la suffisance, mais l'amour construit. La connaissance est pleine de travail, mais l'amour est plein de repos."

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Voir aussi cette catéchèse du p. Marc-Antoine Costa de Beauregard (Patriarcat de Roumanie, métropole de France)
http://orthodoxe.typepad.com/paroisse/l_catchse/index.html

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