"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

06 août 2006

"Dans Ta lumière, nous verrons la lumière" (Ps 35,10)

Sinaï, 12ème siècle




Clarifica nos caelesti misericordia, fons et origo luminis sempiterni: ut, ubertate domus tuae repleti, omnem iniquitatem et dolum cum procacitate ferocis superbiae renuamus.Éclaire-nous par Ta miséricorde venue du Ciel, Toi Qui es source et principe de la Lumière éternelle : comblés par les richesses de Ta demeure, que nous rejetions toute fraude et iniquité et toute l’impudence du sauvage orgueil.
[Collecte psalmique sur Ps. 35,10, série "romaine" (collectes d'Italie, alentours années 500) - "Oraisons sur les 150 Psaumes", traduction fr. Patrick Verbraken, OSB, moine de Maredsous - Collection Lex Orandi n° 42, éditions du Cerf, Paris, 1967]

M. Kovalevsky, la Transfiguration
paroisse de l'Ecof à Vichy

Dieu n'est pas connaissable en Son Essence, c'est le dogme. Tout ce qu'on pourra dire de Dieu sera nécessairement en dessous de la vérité. Nos paroles humaines, notre pensée, sont trop limités pour englober Celui que l'univers ne saurait contenir. La seule théologie qui ne risque pas de se tromper sera celle qui pratique l'apophatisme.

Cependant, par l'expérience des saintes Mères et saints Pères de l'Eglise, on a découvert que ce que l'Ecriture Sainte disait de Dieu – Lumière – était une réalité concrète. Qu'il fallait avoir les yeux de l'âme suffisamment purifiés pour s'en rendre compte, pour le vivre. Pour vivre dès ici bas dans la béatitude éternelle.

En cette Fête de la Transfiguration, n'étant pas un saint Patrick ou un saint Grégoire Palamas, je ne saurais vous exprimer de manière appropriée ce qu'il conviendrait de dire au sujet de cette grande Fête. Nulle étude, mais un panachage de "fleurs" spirituelles, que je vous propose à butiner. Alors voici ce florilège de lectures, prières et méditations que j'ai trouvées bien à propos en réfléchissant à cet extrait du Credo Nicéen au sujet du Christ :
"Lumen de Lumine"
"Lumière de Lumière"
"
φῶς ἐκ φωτός" ("Fós ek Fotós")

* * *

Exode 3,2 - Lorsque Moïse rencontra pour la première fois Dieu, ce fut dans le Buisson Ardent, ce Buisson qui flambait sans jamais se consumer.

Exode 34,35 – Moïse a laissé Dieu entrer dans sa vie et y régner. Par le combat spirituel, par l'ascèse – 40 jours de jeûne! - il se fait transparent à Dieu. Son visage en rayonne la lumière divine.

Exode 19,16 - Lorsque le peuple Hébreux, désobéissant, fut confronté à Dieu sur le Sinaï, la montagne s'embrasa.

Bénédiction traditionnelle dans la Bible : Nombres 6,24-26, dont le verset 25 dit:
"Que le Seigneur fasse pour toi rayonner Son visage.."

Psaume 4,7 - Il en est tant qui disent : "Qui nous fera voir le bonheur?" * Fais lever sur nous, Seigneur, la lumière de ta face.

Psaume 35,10 - Car en toi se trouve la source de vie * et c'est dans ta lumière que nous voyons la lumière.

Psaume 80,20 – "Seigneur Dieu Sabaoth, .., fais luire Ta face et nous serons sauvés"

Actes d'Apôtres 2,3 - Lorsque le Saint Esprit fonda l'Eglise en descendant sur les Apôtres réunis dans le Cénacle à la Pentecôte, Il se manifesta, fut "visible", sous forme de "langues de feu" se posant séparément sur chacun.

Actes d'Apôtres 9,3-4 - Lorsque Saül, en rage contre l'Eglise du Christ, voulu poursuivre et exterminer les fidèles, devant Damas, il rencontra le Christ dans un halo de lumière et en fut aveuglé.

1 Jean 1,5 - "Dieu est Lumière".

Vue du Mont Thabor

On pourrait encore longtemps citer des attestations tirées des saintes Ecritures sur ce qui a donné ce si "étrange" passage du Credo, qui passe si souvent inaperçu, qui est si peu commenté, et qui, en cette Fête de la Transfiguration, résonne si fort à mes oreilles.

Ce n'est certes pas pour rien que le Baptême, dans l'Eglise antique, reçut pour nom "illumination". Ce n'était pas un jeu de mot, une mode, pour "faire comme les gnostiques" et leurs "petits secrets", ces pseudo-enseignements "pour les purs". Le fait que Dieu est Lumière fait partie de notre Foi. Saint Clément d'Alexandrie appellera donc le Baptême "phôtismos", et dira "sainte lumière qui apporte le Salut", puisque c'est Dieu qu'on y accueille en son âme. Parce que, pour être "éclairé" de l'intérieur, pour "voir" Dieu, il faut accueillir Dieu dans sa vie, y aspirer du plus profond de son âme (Marc 12,30. Sinon on peut vivre à côté de Dieu sans même s'en rendre compte, enfermé dans les choses de ce monde déchu.

* * *

Cette expérience du "voir Dieu dans la lumière" n'appartient pas à l'Ancien ou au Nouveau Testament, comme si elle s'était arrêtée en tournant la dernière page de l'Apocalypse selon saint Jean. Jusqu'à nos jours, des hommes et des femmes voués à Dieu, vivant dans la Sainte Eglise comme laïcs ou moines/moniales, l'expérimentent une fois qu'ils ont atteint une étape du parcours spirituel de purification. Le plus célèbre récit est bien entendu celui de saint Seraphim de Sarov. On voit bien que quand on est dans la Foi, la vraie Foi en Christ "Lumière du monde" (Jn 8,12), Celui Qui a dit "Moi, Lumière" (Jn 12,46) Se révèle en effet à Ses disciples. Et qui a vu cette Lumière, resplendit lumière; c'était le cas pour Moïse, c'est le cas pour Seraphim.




















A gauche sur ces Icônes, une des scènes de vie représente cet épisode avec son disciple Motovilov


"[...]- Quand même, répondis-je, je ne comprends pas encore comment je puis être vraiment sûr d'être dans l'Esprit Saint! Comment puis-je en moi-même reconnaître Sa véritable présence?
Le Père Séraphim répondit : "J'ai déjà dit que c'était fort simple et vous ai raconté d'une façon détaillée comment les hommes peuvent être en la plénitude de l'Esprit Saint et comment il faut reconnaître Son apparition en nous. Alors que voulez-vous de plus?"
- Il me faut, dis-je, le comprendre vraiment bien...
Alors le Père Séraphin me serra fortement les épaules et dit
- Nous sommes tous les deux en la plénitude de l'Esprit Saint! Pourquoi ne me regardes-tu pas ?
- Je ne le puis, dis-je, car des foudres jaillissent de vos yeux. Votre face est devenue plus lumineuse que le soleil et mes yeux sont broyés de douleur !
- N'ayez pas peur, ami de Dieu. Vous êtes devenu aussi lumineux que moi; vous êtes aussi, à présent, en la plénitude de l'Esprit Saint Autrement, vous n'auriez pu me voir ainsi." Et inclinant la tête vers moi, il me dit doucement à l'oreille: "Remerciez le Seigneur de nous avoir donné Sa Grâce ineffable. Vous avez vu que je n'ai même pas fait un Signe de Croix; seulement, dans mon coeur, en pensée, j'ai prié le Seigneur Dieu et j'ai dit: "Seigneur, rends-le digne de voir clairement avec ses yeux de chair la descente de l'Esprit Saint, comme Tu l'as fait voir à Tes serviteurs élus quand Tu daignas apparaître dans la magnificence de Ta Gloire!" Et voilà, Dieu exauça immédiatement l'humble prière du misérable Séraphim! Comment pourrions-nous ne pas Le remercier pour ce don inexprimable accordé à nous deux? Réalisez que ce n'est pas toujours aux grands ermites que Dieu manifeste ainsi Sa Grâce. Telle une mère aimante, cette grâce a daigné panser votre coeur douloureux par l'intercession de la Mère de Dieu Elle-même. Alors, pourquoi ne me regardez-vous pas dans les yeux? Osez me regarder simplement et sans crainte. Dieu est avec nous.

Après ces paroles, je regardai sa face et une peur surnaturelle encore plus grande m'envahit. Représentez-vous la face d'un homme qui vous parle au milieu d'un soleil de midi.
Vous voyez les mouvements de ses lèvres, l'expression changeante de ses yeux, vous entendez sa voix, Vous sentez que quelqu'un vous serre les épaules de ses mains, mais vous n'apercevez ni ses mains, ni son corps, ni le vôtre, mais seulement cette éclatante lumière qui se propage à plusieurs mètres de distance tout autour, éclairant la surface de neige recouvrant la prairie, et la neige qui continue à nous saupoudrer, le grand Staretz et moi-même. Qui pourrait imaginer mon état d'alors!
- Que sentez-vous à présent ? demanda saint Séraphim.
- Je me sens extraordinairement bien !
- Mais... Comment cela, "bien" ? En quoi consiste ce "bien"?
- Je ressens en mon âme un silence, une paix, tels que je ne puis l'exprimer par des paroles...
- C'est là, ami de Dieu, cette paix même que le Seigneur désignait à Ses disciples lorsqu'Il leur disait: "Je vous donne Ma paix, non comme le monde la donne. C'est Moi Qui vous la donne. Si vous étiez de ce monde, le monde aurait aimé les siens. Je vous ai élus et le monde vous hait. Soyez donc sans crainte, car J'ai vaincu le monde!" (Jn 14,27; 15,19; 16,33)[...]"

J'ai adapté une vieille traduction, le texte est donc fiable. Sinon cette vielle traduction un peu bancale mais gratuite existe sur divers sites internet non-orthodoxes (peut-être d'autres aussi, je n'en sais rien). Vous en trouverez une bien meilleure et fiable du texte complet dans :
"Seraphim de Sarov", sa Vie, entretien avec Motovilov, Instructions spirituelles
Editions de l'abbaye de Bellefontaine, 2004, ISBN 2-85589-011-X-OC

Nous avons aussi un tiré-à-part de cet Entretien, plus pratique pour les enfants & les jeunes : Editions Arfuyen, 30 avril 2002, ISBN: 2845900104

Seraphim vit dans la Lumière incréé, irradie cette Lumière, et son disciple, lui aussi ascète bien que laïc, entre dans ce rayonnement, dans cette paix, dans cette joie. Il est transfiguré...

* * *

"Sur cette base s’édifie la mystique orientale du "phôtismos", appelée à jouer un rôle si important avec Grégoire Palamas et ses disciples. Car ils déclaraient contempler de leurs yeux corporels, à l’instar des apôtres à la Transfiguration, la lumière du Thabor, dont parle déjà Maxime. Et cette Lumière sainte ne serait autre chose que la déité même, sa gloire incréée qui resplendit depuis l’éternité. Nous n’avons pas à nous occuper de la curieuse métaphysique du "phôs" chez les hésychastes; mais il faut, au moins en passant, noter ses affinités avec la pensée patristique tout entière. La Lumière divine se trouve en germe dans la théologie mystique des maîtres byzantins, bien avant le 14ème siècle. Toutes les oeuvres spirituelles connues de nous l’attestent et, dans l’hymnologie de Syméon le Jeune, c’est l’évidence même qui éclate aux yeux les moins prévenus.
Voici ce que l’on doit retenir de l’ensemble impressionnant des témoignages: la vision de Dieu par la grâce est, toujours et partout, contemplation de la Lumière. Certes, une image sensible, si parfaitement adaptée qu’elle soit à la réalité intelligible, ne peut rendre la nature d’une essence; à plus forte raison, celle d’une essence, incognoscible "in se". Autrement dit, la lumière est bien l’aspect sous lequel Dieu se montre à sa création : sa révélation ou théophanie, se fait dans et par la lumière, inondant l’esprit, s’infiltrant en lui, l’entraînant dans le pelago luminis et luminosae aeternitatis (l’abîme de lumière et de lumineuse éternité) dont parlera admirablement le réformateur de Cîteaux (De diligendo Deo, X, 5). Dieu est donc lumière, au sens anagogique du mot. Répétons enfin avec saint Grégoire le Théologien: l’esprit devient lumière en pénétrant en Dieu. L’illumination, non seulement mène à la contemplation, elle l’est déjà. Mais voir Dieu, c’est le connaître par amour, et c’est aussi connaître qu’il est amour. Formule réversible. Et ce n’est pas tout. Connaître, nous l’avons déjà dit ailleurs, égale être: ici, être "la clarté immuable". Or, seul Dieu fait connaître Dieu et seul Dieu unit à Dieu. Ainsi les 2 voies, illuminative et unitive, finissent par se confondre en un large fleuve de lumière. De même, la theoria confine à la theologia, séparée de cette dernière par une imperceptible ligne idéale. C’est le sommet de la connaissance, de la gnôsis Theoû et de la possession extatique, qui ravit l’esprit humain en Dieu.
L’échelle angélique monte toujours. Après l’invasion déjà déifiante de l’Esprit, après les Noces mystiques avec le Christ de Gloire, l’âme est parvenue à son faîte: elle est admise à la vision de la Lumière trine, parce que digne de la refléter, parce que devenue son image parfaite. Une fois christifiée, l’âme entre d’elle-même dans la doxa. Ce sont les grands théoriciens de l’extase, Evagre, Maxime, Thalassios, qui ont le plus fortement saisi, en la justifiant spéculativement, la révélation dernière de la Trinité, qui est le mystère même de la vie intradivine, de son être un. Ici-bas, ce mystère ne peut qu’être effleuré: "Nous voyons en énigme et comme dans un miroir." Et c’est déjà la première, "la petite" résurrection (Évagre), anticipant sur la grande.
Mais la pensée si pénétrante de nos maîtres ne rend pas compte pleinement du phénomène psychologique, que seule la mystique allemande de l’école rhénane posera en termes exprès : Comment l’âme, en trouvant Dieu, se retrouve elle-même? Et, question contiguë complétant celle-ci en l’élargissant: en quoi cette âme est-elle l’image réelle de la divinité trine? Nous ne trouvons là-dessus que de rares suggestions dans la théologie grecque, toujours commandée par son anthropologie, dominée de haut par l’économie du dogme trinitaire, qui est pour elle, non une vérité abstraite, mais une véritable fête mystique vécue intérieurement. Anthropologie strictement orthodoxe, tout imprégnée de théognosie apophatique. - Rien d’incréé dans l’âme humaine, mais l’image de Dieu, imprimée au fond du noûs et indélébile : l’intelligence pure, principe de tout être, Paternité; la Sagesse manifestée, le Verbe proféré; enfin le souffle de Vie ou Esprit Saint, connaissance d’amour. La Trinité, indivisible en ses séparations, diakriseis, toujours une dans l’hénôsis inconcevable, se retrouve, se recompose dans l’âme dite intelligente, expurgée de toute passion, simplifiée, "convertie" à Dieu et immobilisée en lui. Pour unifier les 3 forces essentielles de son être, divisions intérieures d’une substance une, la créature a suivi le chemin ascendant de l’haplôsis: réformée par l’ascèse qui purifie, surélevée par la science qui illumine dans l’oraison ("garde de l’esprit" ou "du coeur"), elle n’atteint à son unité originelle que par la grâce de la caritas. Autrement dit, l’image divine, devenant similitude, se parfait par l’infusion du Saint Esprit. Et c’est là une expérience vécue double. L’âme se connaît en connaissant Dieu, en le saisissant en une vue globale dans l’alistos gnôsis (connaissance gratuite), car l’homme ne se comprend lui-même qu’en Celui qui est sa cause efficiente et sa cause finale, l’archè et le telos du cosmos.
Mouvements simultanés, convergents, qui sont à la fois une montée dans le rayonnement divin et une descente vertigineuse au tréfonds-abîme. Dans l’âme, unifiée à sa pointe, la monade trine se révèle entière : une seule puissance, une seule volonté d’amour, une intellection unique, soit toute la déité participée. Monade en laquelle, déclare Évagre, "il n’y a plus ni maîtres ni disciples, tous sont égaux" dans l’infinie connaissance qui est la gnose d’amour parfaite (cf. Bousset, Evagriosstudien, p. 321).
L’esprit "pauvre et immatériel" ayant tout perdu - et récupéré plus que tout - ne réfléchit, miroir limpide, que la splendeur de l’Incréé. Alors seulement "il est appelé Dieu, étant parvenu à la pleine image de son Créateur" (Évagre). État théopathique, déjà sabbatique, "semblable à la couleur du ciel spirituel où brille la Lumière de la Trinité", d’après le De Oratione d’Évagre. C’est le repos silencieux dans la "prière pure", qui pour Isaac de Ninive peut à peine être appelé prière. Repos de l’âme transfusée de lumière trine ou "entrée dans la lumière sans forme" (Maxime). Cime dernière de la chaîne, pic le plus élevé de la "montagne spirituelle escarpée dont il est difficile d’approcher" selon Évagre: le mystère de la Très Sainte Trinité y est contemplé dans le Verbe. Cette theia gnôsis ou agnosie angélique, connaissance au-dessus de toute science même intuitive, est, nous l’avons dit, la gnose de la sainte Trinité éprouvée comme une transverbération fulgurante par l’esprit ravi. Habitation dans le Christ. Silence, Paix: Hésychia. Prélude de la transfiguration totale, dans la plénitude des temps, lorsque le Royaume sera enfin venu et la Joie perdurable.
Maxime le Confesseur nous évoque cette vision grandiose (dans les Ambigua et les Quest. ad Thalass.) fidèlement reproduite par Scot Érigène, qui n’est ici que son écho. Ce sera, amplifiée, la vision même, scrutée déjà par les 2 Grégoire de Cappadoce et par Ambroise de Milan, le dernier des Pères Latins disciple des Grecs. Une apothéose, non seulement du genre humain, mais de l’âme individuelle renouvelée, achevée. La créature faite à la similitude du Créateur s’unira à lui, indissolublement. Et cela, sans jamais sombrer dans le gouffre sans fond et sans visage du Tout panthéiste:
le face à face béatifique de l’apôtre en est le désaveu solennel. L’Orient jamais ne l’oubliera. Les élus, ressuscités selon la loi même de leur être, deviendront les membres translucides du Corps Mystique dont le Christ-Logos est chef, naturellement. Tous, hypostases créées, ils rayonneront en lui et avec lui, incorruptibles images du "Père des lumières". En ce jour sans ombres du Règne sans fin, le Cosmos entier sera glorifié. Toute chair se fera esprit, comme tout verbe s’était fait chair. Par amour de l’homme - microcosme dont le Fils est la "préfigure" idéale - Dieu admettra l’univers à la gloire de la déification. Transfiguré, vibrant, tel un instrument sensible à mille cordes, (la cithare divine d’Origène) il vivra de la vie impérissable, dans le siècle des siècles. Et Dieu sera "tout en tous" (1 Co. 15, 28) Doxa-Théôsis. Non pas, encore une fois, qu’il y aura dissolution de toute substance autre que divine, mais conformité absolue de toute volonté avec le vouloir divin, mais pénétration de tout le créé par l’Incréé, d’où harmonie cosmique éternelle. Tout manifestera Dieu et, en ce sens, sera Dieu. Car rien ne pourra subsister ou paraître, en dehors de Lui (ektos Theoû). Tout manifestera Dieu et, en ce sens, sera Dieu. Théophanie perpétuelle d’où ne s’excluera que ce qui, par nature, n’existe pas, ne peut exister: le mal qui est néant. Sur cet accord parfait s’achève la symphonie magistralement orchestrée par l’Orient byzantin, héritier à la fois des Pères de l’Église et des Pères du désert."

In : "La doctrine de la déification dans l'Eglise grecque jusqu'au 11ème siècle"
par Myrrha Lot-Borodine
(1882-1945, théologienne Orthodoxe du renouveau néo-patristique et néo-palamite, même "école" que les plus célèbres Vladimir Lossky, p. Florovsky, etc.)
Revue d'Histoire des Religions (1932-33)


* * *

"La Vierge est le guide qui conduit par la main vers la sainte sérénité (hésychia) : cette paix, attitude de l’esprit dans le monde, oubli de ce qui est bas, initiatrice à ce qui est élevé, rejet des pensées en vue du mieux, cette pratique, absolument familière, moyen d’accès à la contemplation véritable, à la vision divine, elle seule marque vraiment la santé de l’âme... par elle, devenue pleinement elle-même, et établie hors d’atteinte du bourbier hétéroclite des fantasmes sous toutes leurs formes, nouvelle et mystérieuse voie tracée vers le Ciel, et si l’on peut dire, silence intellectuel, ... elle a mis en garde l’intellect, elle l’a engagé à faire retour sur lui-même par la divine prière ininterrompue... elle le dirige ainsi, en planant au-dessus de toutes les créatures, vers une vision de Dieu dans sa gloire, vision supérieure à celle de Moïse, initiée à la grâce divine, non-soumise aux facultés des sens, vision comblée de grâce et de sainteté des esprits et des âmes pures, d’où elle jaillit transformée comme des hymnes divins et comme une nuée lumineuse, car elle naît en effet de l’eau-vive, aube d’un jour mystique et char de feu du Verbe..."
Saint Grégoire Palamas, hagiorite, Père de l'Eglise et archevêque de Thessalonique

* * *

"La même nuit, au cours de mon sommeil, Satan m'assailli violemment, dont je
me souviendrai "tant que je vivrai dans ce corps". Il tomba sur moi comme un énorme rocher et tous mes membres étaient réduits à l'impuissance. Mais d'où vint à l'esprit de l'ignorant que j'étais l'idée d'invoquer Élie? Je vis à ce moment-là le soleil se lever dans le ciel et, tandis que j'appelais de toutes mes forces "Elie, Elie", voici que l'éclat de ce soleil tomba sur moi et aussitôt me libéra de toute misère. Et je crois que j'ai été secouru par le Christ, mon Seigneur, et que c'est son Esprit qui criait alors pour moi et j'espère qu'il en sera de même au jour de mon angoisse, comme il est dit dans l'Evangile "En ce jour-là, le Seigneur l'atteste, ce n'est pas vous qui parlez, mais l'Esprit de votre Père qui parle en vous."
Saint Patrick, Illuminateur de l'Irlande, évêque et Père de l'Eglise
Extrait du chapitre 3 de ses "Confessions" (traduction intégrale du texte amdg.be)


* * *

Théoclite, moine de Dionysiou – Dialogues Athonites sur la théologie de la prière du coeur :

8. PRIÈRE DU COEUR ET LUMIÈRE DIVINE
Par le nom de Jésus, ravage les ennemis.
Saint Jean le Sinaïte.

- "La prière du coeur, en l’absence de combat spirituel, pourrait conduire à diverses erreurs proches des systèmes gnostiques avec initiations mystiques et introspections, par lesquelles on avait cru pouvoir s’approcher de Dieu.

Par conséquent, comme l’esprit se disperse dans le monde extérieur par les sensations issues des forces intérieures des passions, et comme l’essence de l’intellect est distincte de son opération, son essence située dans le coeur et son opération dans l’encéphale, comme dans le fond du coeur habite l'Esprit Saint donné par le Baptême, comme Satan mène à la surface du coeur son combat invisible et comme finalement le champ de bataille, c’est l’homme intérieur, donc son coeur, il devient évident que c’est bien là qu’il faut rechercher l’ennemi et mobiliser notre volonté pour la lutte, en engageant la bataille suivant le mot d’ordre de Jean le Sinaïte : par le nom de Jésus, dévaste les ennemis."

- "Nous voici donc arrivés tout près du point central de notre sujet, à cette fameuse prière qui a suscité tant de polémiques."

- "Non, plutôt sur les bords, parce que nous n’en sommes pas encore à la phase dramatique du combat intérieur, aux larmes, à l’affliction aux gémissements du coeur."

- "C’est vrai, la voie négative fait progresser la purification du coeur : après une attente et une fatigue qui dépend de l’état du combattant, se lève l’illumination du coeur. O vraie lumière, sublime lumière qui illumine les yeux des Anges.
Voici ce que dit un Père de l’Église: Ô homme nouveau dans le Christ, homme de lumière, voyant par la lumière; il se regarde lui-même et voit la lumière et s’il regarde vers elle, il est lumière lui aussi, et tout ce qui a par elle la vision est aussi lumière. Et cela est union, elle est en tout cela."

- "Quel est d’après vous ce Père?" - "Saint Grégoire Palamas."

"Mais son devancier saint Syméon le Nouveau Théologien, qui souffrit les choses divines, a dit: Celui qui possède en son coeur la lumière de l’Esprit saint, ne pouvant plus supporter son action qui n’a aucun répit, tombe à terre, il appelle et crie de surprise et de peur, il voit et souffre un état spirituel bien au-delà de la raison et de la nature. Et il ressemble à l’homme dont brûle de lumière tout ce qui lui est intérieur. Incapable de supporter l’indicible plaisir de cet amour enflammé, il apparaît dans un état de ravissement. Ses larmes pleuvent autour de lui, sans qu’il puisse lui-même les maîtriser. Et plus elles le rafraîchissent, plus le feu du désir monte en lui, et plus ses larmes augmentent et le lavent, plus il resplendit. Et lorsqu’il s’est fait davantage lumière, s’accomplit alors le mot de saint Grégoire le Théologien : Dieu uni aux dieux, et connu d’eux [les humains divinisés]."

- "Cette âme est assurément demeurée sous l’emprise de l’opération de la Lumière incréée : sous le prisme de cette lumière sans créateur, ressentie par cette âme sainte, l’orthodoxie annonce au monde la bonne nouvelle de l’Incarnation rédemptrice."

- "Ce texte montre le débordement d’amour pour Dieu d’une âme illuminée par la lumière divine, dans le domaine de la grâce, chaque fois que l’âme achève le second stade de la plénitude, qui suit la première phase du renoncement (Kénose), chargée de peine, abreuvée de larmes."

- "Sur la prière spirituelle, on peut dire qu’au commencement était la peine et, comme le chantait le prophète Daniel, cette peine est en face de moi, jusqu’à ce que je rentre dans le sanctuaire de Dieu. Le plus pénible c’est la préparation de longue durée à cette oeuvre de haute spiritualité : chacune des oeuvres de la vertu est accompagnée de peine, mais celle de la vraie prière du coeur dépasse toutes les autres; bien des ascètes ne peuvent pas la supporter et ne parviennent pas à entrer dans le domaine des charismes."

In : "Ecrits du Mont Athos, une anthologie Hagiorite contemporaine", pp. 137-138
Recueil de textes choisis, traduits et adaptés par Maurice-Jean Monsaingeon
Editions Axios, Grez-Doiceau (B), 1989, isbn 2-87296-003-1


* * *

Icône de Lumière réalisée par le saint iconographe Russe "Théophane le Grec"

Lumière de Lumière.. Il faut néanmoins faire attention à ne pas se faire rouler par l'Ennemi, qui sait se déguiser en Ange de Lumière, imiter le Christ, la Mère de Dieu, ou n'importe quel saint(e) ami(e) du Christ déjà dans la gloire. Bien des gens peu au fait de la vie spirituelle, ou simplement aspirant aux dons et non pas au Donateur, en notre époque où tout ce qui brille est pris pour de l'or, se sont fait et se font avoir par l'Ennemi de l'humanité. Cela attire les foules.. et c'est tout. Mieux vaut travailler dans la voie de l'Eglise du Christ, qui, héritière de l'Ancien Testament et accomplissant le Nouveau, dispense un inestimable enseignement ascétique pour l'unique véritable vie spirituelle. Pour apprendre à laisser Dieu briller en soi, ce qui requiert l'ascèse et est donc moins facile que d'accepter les voies de ce monde... et se faire attraper par les démoniaques artifices.
Saint Diadoque, évêque de Photicé au 5ème siècle, Père de l'Eglise et maître spirituel, nous précise la mise en garde, et l'adresse aussi bien aux moines qu'aux laïcs :

"40. L’esprit, lorsque la lumière divine commence à agir en lui avec force, atteint une telle transparence qu’il peut voir la richesse de sa propre lumière. Il ne faut pas en douter; car cela arrive lorsque l’âme a acquis assez de force pour maîtriser les passions. Mais tout ce qui apparaît à l’esprit sous une forme quelconque, qu’il s’agisse de lumière ou de feu, vient des artifices trompeurs de l’ennemi : c’est ce que le divin Paul nous enseigne clairement en disant qu’il se transforme en ange de lumière (2 Co. 11,14). Il ne faut donc pas s’engager dans la vie ascétique avec un espoir de ce genre, de peur que Satan ne trouve par là l'âme prête à se laisser enlever, mais dans la seule perspective de parvenir à aimer Dieu en toute perception et plénitude du coeur, ce qui est l’aimer de tout notre coeur, de toute notre âme et de tout notre esprit. Celui en qui la grâce de Dieu réalise cela, chemine en étranger au monde, même s’il demeure dans le monde."
In : Philocalie des Pères Neptiques, volume 1 (collection épuisée), compilée par Olivier Clément.
Editions J.-C. Lattès, Paris, 1er Janvier 1995, ISBN: 2709615207

(Philocalie, nouvelle version en 7 volumes aux éditions de l'abbaye de Bellefontaine)





* * *

Pour nourrir sa vie spirituelle durant l'Octave de la Fête, je suggèrerais d'aller voir quantité de beaux textes dans :
"Joie de la Transfiguration d’après les Pères d’Orient"
Spiritualité Orientale SO 39
Textes présentés par Dom M. Coune, o.s.b., moine de Saint-André-lez-Bruges
Editions de l'abbaye de Bellefontaine, 1989, ISBN 2-85589-039-X-MP

Surtout le flamboyant texte d'Origène tiré de son "Commentaire sur Matthieu 12,36-43" (p. 23-32 = PG 13, 1066-1082)

* * *

Pour la conclusion, je laisse la parole à ce radieux "moine de l'Eglise d'Orient" – un Occidental comme son nom de Baptême ne l'indique pas – le père Lev Gillet, dont la lumineuse maxime orne le dessus toutes les pages de ce "blogue". C'est extrait du livre "Le visage de Lumière, reflets d'Evangile", éditions de Chevetogne, 1966. Je ne sais pas s'il a le bonheur d'avoir déjà été réédité, je cite donc l'édition originale et remercie les pères de Chevetogne pour cette publication d'un moine Orthodoxe.


LA LUMIÈRE LUIT DANS LES TÉNÈBRES


SEIGNEUR, tu as dit: "Je suis la « Lumière du Monde" (Jn 8, 12), et voici que tu viens à nous, au milieu de notre nuit, dans les ténèbres qui pèsent sur les hommes et sur les choses. "La lumière luit dans les ténèbres" (Jn 1, 5).
Tu viens à nous comme dans une nuit d’hiver. Tu viens vers les âmes où il fait noir. Ta lumière n’est perçue que par quelques-uns. Mais ceux-là savent que cette lumière, si restreinte qu’en soit maintenant le rayonnement, ne sera jamais étouffée et qu’elle finira par dissiper les ténèbres épaisses.
Tu avances dans l’obscurité. Tu es la seule lampe ardente dans la nuit. Tu éclaires l’étroit cercle d’espace qui t’entoure. Cette lumière permet de discerner, quoique confusément, ton visage. Elle éclaire aussi ta route et guide ceux qui veulent suivre tes pas. Et un reflet de la lumière de ta face tombe aussi sur tes compagnons.
Tu avances dans la nuit profonde, dans une nature d’hiver désolée. Les arbres ont perdu leurs feuilles. Ils se dressent, secs et noirs. Voici cependant que, lorsque tu frôles leurs branches, des feuilles semblent soudain pousser et s’ouvrir. Elles ont étrangement la forme de ce grêle feuillage des oliviers, dans le jardin du pressoir et de ton agonie. Sous tes pieds, parmi l’herbe pauvre et la mousse desséchée, des fruits rouges paraissent éclore.
Ton approche rend une verdeur et une vie à ce que l’on croyait mort. Qui donc pense à toi au milieu de la nuit? Quelques âmes privilégiées, certes. Elles sont dans l’enclos du Berger et savent qu’elles peuvent en paix reposer sous sa garde. Mais toi, tu ne penses pas seulement à elles. Tu penses à toutes les âmes qui, à cette heure, paraissent être sans toi ou contre toi. Tu penses même à ma pauvre âme, et déjà tu prépares pour elle ce que tu veux que demain lui apporte.


LUMIÈRE DU MATIN, LUMIÈRE DE MIDI
Jésus, Lumière du Monde, tu n’es pas seulement la lumière qui brille dans les ténèbres de la nuit. Tu es la lumière du matin, la lumière de toute journée nouvelle, de ses espoirs et de ses entreprises.
Le soleil s’élève peu à peu. De même, à l’aube de toute journée, tu veux, ô Lumière du Monde, percer à travers les ignorances et les faiblesses des hommes, au travers des bonnes volontés comme au travers des passions pécheresses. Tu veux créer chaque matin un monde neuf.
Rends-moi pieux envers toi, Lumière du jour qui se lève, afin que je ne flétrisse pas ce jour naissant et que j’accueille avec adoration tout ce que tu m’offres par lui.
Lumière du monde, tu es surtout le soleil qui resplendit en plein midi.
Un jour de cet été, à Jérusalem, j’ai essayé de fixer, à midi, le soleil d’Orient. J’ai levé mes yeux vers lui et j’ai entrevu, pendant une ou deux secondes une blancheur incandescente et insoutenable, - la blancheur plus blanche que la neige.
J’ai alors pensé à toi, Christ, Lumière du Monde. J’ai pensé que ce point fulgurant et rayonnant était la plus pure, la plus puissante représentation visuelle que nous puissions avoir de ton être.
Pour continuer à apercevoir ce soleil de midi, j’interposai entre lui et mes yeux les feuilles d’un petit rameau. Je compris alors autre chose. Je compris comment ta clarté aveuglante, ô Christ-Lumière, nous paraît tamisée, filtrée, à travers tes créatures qu’elle éclaire et réchauffe.
Lumière du Monde, montre-toi à moi dans la splendeur du milieu du jour.

Lever du soleil sur la Ville Sainte, Jérusalem
Shalom - salaam - paix sur toi, Jérusalem!

Aucun commentaire: