"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

09 octobre 2006

Observation Apostolique - préférence scripturaire, manque de profondeur

http://www.orthodoxytoday.org/articles6/ReardonApostolic.php
Prêtre Patrick Reardon

Lorsque nous confessons notre foi dans l'Église en tant qu' "apostolique", nous n'énonçons pas seulement un point d'ecclésiologie, mais aussi touchons au coeur même de la Révélation. L'apostolicité de la Révélation peut être examinée en 3 étapes.

Tout d'abord, il est fondamental pour la Foi Chrétienne de savoir que nous ne sommes pas sauvés par une idée, pas même une idée religieuse et morale, mais par l'intrusion directe de Dieu dans notre Histoire. Pour emprunter une formule à Leibniz, nous ne sommes pas rachetés par une vérité d'essence mais par une vérité d'existence. Notre salut est l'accomplissement, non pas d'une vérité éternelle et nécessaire, mais d'un fait contingent, un événement. L'histoire humaine est éternellement significative à cause de quelque chose qui s'est produit au sein même de l'histoire et sous les conditions contingentes et limitées de l'histoire.

Nous le soutenons, cette affirmation se rapporte à la véritable essence de la Foi Chrétienne telle qu'exprimée dans sa plus ancienne formulation par saint Pierre : "Que toute la race d'Israël sache donc avec certitude que Dieu a constitué Seigneur et Christ ce Jésus que vous avez crucifié" (Livre des Actes d'Apôtres 2,36). Tel est l'événement par lequel l'histoire humaine acquiert sa signification et dont chaque vie humaine reçoit l'offre de Salut.

Deuxièmement, en tant qu'événement contingent, historique, l'intrusion de Dieu dans l'existence humaine ne s'offrait qu'à une observation limitée. Elle a eu des témoins, et ce n'est qu'à travers ces quelques témoins que le restant de l'humanité a accès à l'événement lui-même.

A nouveau, ce fut saint Pierre qui attira l'attention sur cet élément essentiel de la religion Chrétienne. Il l'a dit dans la maison de Corneille : "Et nous, nous avons été témoins de tout ce qu'il a fait dans le pays des Juifs et à Jérusalem. On l'a fait mourir en le pendant au bois. Mais Dieu l'a ressuscité le troisième jour, et il a permis qu'il apparût, non à tout le peuple, mais à des témoins prédestinés par Dieu, à nous, qui avons mangé et bu avec lui après sa résurrection. Et Jésus nous a enjoint de proclamer au peuple et d'attester" (Livre des Actes d'Apôtres 10,39-42a).

Tel est le témoignage des Apôtres, dont dépend la foi de tous ceux qui ont un jour reconnu que Jésus est Seigneur. Cette Révélation divine, dès lors, la vérité que Dieu a fait Seigneur et Christ le crucifié Jésus, est communiquée au monde par le biais de certains témoins oculaires choisis pour en attester. Dès lors, la qualité de "révélé" n'appartient pas seulement au fait de la divine intrusion dans l'Histoire, mais aussi à la médiation apostolique de ce fait. L'apostolicité appartient à la Révélation elle-même.

Troisièmement, ces témoins oculaires eux-mêmes ont fonctionné plutôt de la même manière que des yeux, et peut-être est-ce pour cela qu'il y en avait plusieurs. Lorsque des objets sont présentés à nos yeux physiques, après tout, ils ne sont pas présentés exactement sous le même angle de vue à chacun de nos 2 yeux. Nos 2 yeux sont suffisamment séparés pour nous fournir 2 perspectives. Ces perspectives sont combinées en une seule vision, mais cette vision est rendue plus complexe par la combinaison. Vue simultanément par 2 yeux, l'objet contemplé prend de la profondeur et un contour nuancé. Ainsi, ce qui est vu émerge par rapport à l'arrière-plan. Il vient au devant de nous. C'est la bénédiction de pouvoir voir les choses avec plus qu'un oeil.

C'est à peu près pareil avec les témoins apostoliques, qui servent d'yeux pour l'Église. Ils ont tous contemplé le même objet, assurément, mais leurs lignes de vision étaient orientées d'après des angles légèrement différents, créant une image bien plus profonde, complexe et délicatement nuancée dans la vision catholique dont bénéficie l'Église.

Lorsque nous nous efforçons, pour le besoin de la discipline littéraire, à ne regarder qu'à travers un seul de ces yeux, isolant un seul auteur – prenons saint Matthieu, par exemple – nous nous rendons compte que nous ne voyons plus l'entièreté de l'image disponible pour la vision catholique de l'Église. Cela vaut sûrement la peine de le faire en tant qu'exercice d'exégèse (et les Chrétiens l'ont toujours fait) mais nous devons reconnaître que cela ne nous permet qu'une seule ligne d'interprétation.

Pour rester avec notre exemple, Matthieu décrit assurément le même Jésus que Celui présenté par Marc et Paul, mais sa perspective personnelle prend une trajectoire légèrement différente. Nous, lecteurs, suivront finalement notre envie d'ouvrir l'autre oeil dans la Bible, et retrouver l'entière icône catholique contemplée par l'Église.

On peut en effet soutenir que certaines des pires hérésies sont nées dans l'histoire de la théologie par l'usage démesuré d'un seul oeil apostolique, à l'exclusion, ou au moins avec la suppression partielle, des autres. Probablement que l'exemple le plus explicite d'une telle distorsion ce fut Marcion, qui tenta de lire le Livre de l'Apocalypse uniquement à travers les yeux de saint Paul. Ironie du sort, l'effort non-éclairé de Marcion amena à déformer saint Paul lui-même. Au début du siècle dernier, cette dénaturation fut reconnue par Franz Overbeck, qui fit remarquer que seul un étudiant de Paul a compris Paul, à savoir Marcion, mais il l'a mal compris : "er habe nur einen Schüler gehabt, der ihn verrstanden habe, Marcion--und dieser habe ihn missverstanden!"
Nous avons tous nos auteurs bibliques préférés, je suppose, mais on peut parier sans trop de risque de se tromper que le théologien qui insiste pour fermer ou affaiblir n'importe lequel des yeux apostoliques finira dans l'hérésie.




Le p. Patrick Reardon est le pasteur de l'Église orthodoxe Antiochienne de Tous les Saints à Chicago, Illinois (USA), et éditeur principal de Touchstone : a Journal of Mere Christianity. Il est aussi l'auteur de "Christ in the Psalms" et "Christ in His Saints" (ces 2 livres étant publiés par Conciliar Press).

10/7/2006

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