"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

28 janvier 2007

Dimanche du Publicain et du Pharisien (Début du Triode de Carême)

http://www.monachos.net/library/Sunday_of_the_Publican_and_Pharisee
Texte de M. C. Steenberg, 2001

"Pas comme les autres hommes" – réflexions sur le Dimanche du Publicain et du Pharisien

"Deux hommes montèrent prier au temple; l'un était pharisien, l'autre publicain. Debout, le pharisien priait en lui-même : "Je Te remercie, mon Dieu, de ne pas être comme le reste des hommes, rapaces, malhonnêtes, adultères, ni même comme le publicain que voilà; je jeûne deux fois la semaine; je paie la dîme de tous mes revenus." Le publicain, lui, restant à distance, n'osait même pas lever les yeux au ciel; il se frappait la poitrine en disant : Ô Dieu, aie pitié du pécheur que je suis! - Eh bien! je vous le déclare, celui-ci redescendit chez lui justifié, au contraire de l'autre. Quiconque en effet s'élève, sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé" (Luc 18,10-14).


Les paroles par lesquelles sont entamées les semaines préparatoires au Grand Carême parlent d'un paradoxe. " Quiconque en effet s'élève, sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé." Alors que ces paroles sont proclamées dans nos églises à travers le monde en ce premier Dimanche du Triode, communément appelé le Dimanche du Publicain et du Pharisien, nous venons d'entendre juste avant cela un autre paradoxe proclamé pendant l'Épître de ce dimanche : "Aussi bien, tous ceux qui voudront vivre pieusement dans le Christ Jésus auront à subir la persécution" (2 Tim 3,12). L'humilité amène à être élevé, la pratique de la piété amène la persécution; et c'est ainsi que nous tournons nos yeux vers le Carême.

Le cri du Publicain, "Dieu, aie pitié de moi, pécheur!", c'est une phrase qui n'est pas étrangère au monde Orthodoxe. En effet, c'est en partie en référence à ce passage scripturaire que l'on peut attribuer les paroles de la Prière de Jésus dans sa forme la plus usuelle; et sous la forme de la Prière, les paroles du percepteur d'impôts sont dès lors répétées par nombre de fidèles, des centaines si pas des milliers de fois dans leur propre vie. Mais qu'en est-il de ces mots que nous prions?

"Dieu, aie pitié de moi" est une demande que l'on retrouve avec une fréquence inégalée dans le culte et la prière de l'Église. D'innombrables litanies la reprennent comme un refrain, les offices de prière et les offices de mémorial la répètent sans cesse, et il y a des parties des Offices dans lesquelles on la dit en séquence de 3, 12, 40 ou même 50 fois. C'est la phrase par excellence que nombre de fidèles, peu importe l'éventuelle limite de leur connaissance linguistique, connaîtrons dans les 3 langues traditionnelles de l'Église : Seigneur prend pitié. Kyrie, eleison. Gospodi, pomilui.

Ces mots sont simples et cependant puissants. Supplier la miséricorde de Dieu est un mystère grave et terrible en lui-même, car la miséricorde de Dieu est le fondement de l'univers. Nous sommes audacieux pour oser demander rien de moins que ce don qui va au delà de toute compréhension et entendement, ce don par lequel les planètes mêmes et les étoiles ont leur être, et nous mortels humains, notre respiration. Ce cri ne contient pas peu de chose.

Mais l'Évangile de ce Dimanche ne parle pas tant des mots que le percepteur d'impôts prononce, mais plutôt de ce qu'ils ne disent pas. Sa prière n'est pas rapportée avant que nous n'ayons entendu les paroles de l'autre homme, le Pharisien, un qui appartenait à la caste des enseignants religieux de la fin du monde Juif, un dont la justice cependant sera dépassée par quiconque entrant dans le Royaume des Cieux (Matthieu 5,20). Il est intéressant de remarquer que c'est cette prière du Pharisien qui abonde de mots, de choses dites. "Je Te remercie, mon Dieu, de ne pas être comme le reste des hommes, rapaces, malhonnêtes, adultères, ni même comme le publicain que voilà; je jeûne deux fois la semaine; je paie la dîme de tous mes revenus."

Le Pharisien a fait ce qui pourrait sembler être une prière raisonnable, si nous retirons un instant son accent peu charitable. Il n'extorque pas, et il rend grâce à Dieu pour ce fait. Il garde la justice, ce pour quoi il rend à nouveau grâce. Il n'est ni adultère ni collecteur d'impôts, ce dernier groupe étant connu pour la fraude, la tromperie et le vol, en particulier au détriment des pauvres et infortunés. Il respecte les jeûnes. Il paye la dîme de sa fortune au Temple. En tout, il semble "religieux."

Mais sa prière en a dit de trop à son sujet, elle a révélé quelque chose de lui qu'il n'avait sûrement pas l'intention de dire, et qui n'en est cependant pas moins vraie. Il a fait des éléments de sa vie religieuse des objets, montrant par là qu'il ne comprenait pas leur but véritable et plus profond. Il a jugé autrui, même si sous l'apparence de "justice", et dès lors attiré le jugement sur son propre cas. Son ascèse l'a rendu fier, et dès lors n'a pas seulement échoué face à son but prévu, mais l'a en même temps contrecarré. Et dès le tout début, la prière du Pharisien l'a mis à l'écart de ses frères. "Je Te remercie, mon Dieu, de ne pas être comme le reste des hommes." La prière, qui par son engendrement de l'union avec Dieu doit dès lors en pureté rendre les hommes unis, a été faussée et transformée en un acte diviseur qui sépare les hommes.

Cependant, nous ne devons pas juger le Pharisien. Nous ne devons pas entendre les paroles de l'Évangile et en nous-mêmes nous écrier "Merci à Toi, O dieu, que je ne prie pas comme celui-là le faisait!", car alors, par un autre grand paradoxe, nous prierions exactement comme il le faisait. Le saint Évangile ne rapporte pas la prière du Pharisien afin que nous puissions voir comment d'autres prient, des hommes plus pauvres, mais afin que nous puissions constater d'une perspective objective comment nous, nous prions. Bien que nous puissions être plus familiers avec les paroles du Publicain, nous devons admettre avec le coeur brisé que de ces 2 hommes, le Pharisien est bien plus ressemblant à nous que nous ne le sommes de l'humble percepteur d'impôts s'humiliant.

Comme avec tant de ce qu'est ce mystère de la gracieuse révélation de Dieu dans les Écritures, nous découvrons que cette histoire est notre histoire. Il n'est pas seulement question du Publicain et du Pharisien, 2 personnages éloignés et effacés, qui vont au temple pour prier, mais de nous-mêmes qui approchons de la grande miséricorde de Dieu. Et c'est nous-mêmes qui nous tenons et proclamons, que ce soit dans nos moments de prière ou dans les activités de nos vies quotidiennes, que "nous ne sommes pas comme les autres gens; nous sommes justes; nous ne sommes pas adultères; nous jeûnons; nous payons la dîme; nous sommes fidèles." Et c'est à nous que le bien aimant Jésus proclame "Quiconque s'élève sera abaissé."

Que c'est bon pour nos âmes de nous écrier avec saint André de Crête, comme nous le feront bientôt durant quelques semaines :

"115. Mon coeur est fier, vain et follement enivré d’orgueil; ne me condamne pas avec le pharisien, mais donne-moi l’humilité du publicain, et que sa part soit aussi la mienne, ô Juge compatissant." (Lc 18,13-14) (Grand Canon, Complies du Jeudi, Ode 4).

Tel est le message que l'Évangile de ce dimanche souhaite instiller en nos coeurs : non pas que nous prions comme le Publicain, peu importe combien de fois nous puissions répéter ses paroles; mais que nous prions en réalité comme le Pharisien – que nous sommes orgueilleux et hautains, et que dès lors nous devons nous humilier. Le percepteur d'impôts n'est pas notre associé mais notre exemple, celui que nous avons à suivre et devons nous efforcer d'imiter. "Donne-moi l'humilité du Publicain."

Le Pharisien est celui qui parle de nous, mais le Publicain est celui qui nous parle. "Dieu, aie pitié de moi", telles doivent être les paroles de notre prière; mais elles ne savent pas devenir purement notre prière tant que nous continuons à prier que "nous ne sommes pas comme les autres", que nous sommes "justes." La justice est bien éloignée de ce que nous sommes, qui en réalité ne sont, comme le proclamait le percepteur d'impôts, que des pécheurs. Nous n'avons pas d'influence auprès de Dieu, pas de droit à Sa grâce. Nous n'avons que la capacité de venir devant Lui exactement tels que nous sommes et d'implorer Sa miséricorde.

Le Grand Carême approche. Dans 3 semaines, les Vêpres du Pardon introduiront au jeûne, la période même de "joyeuse tristesse" qui marque le voyage vers Pâques. Mais déjà maintenant l'Église commence à se placer dans cet état d'esprit qui est nécessaire pour la joie, pour l'affliction, pour la repentance : l'esprit d'humilité qui ne peut venir que dans la mesure où notre fierté est abaissée, et dans la profondeur de nos coeurs, nous réalisons qu'il n'y a nul autre cri que l'homme mortel ne puisse faire en présence de son Roi que ces paroles de l'humble collecteur d'impôts : Dieu, aie pitié de moi, pécheur!



Matthew C. Steenberg
Église Orthodoxe Russe, Londres


Matthew Steenberg enseigne la patristique Orthodoxe à Oxford

*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*

Quand on a l'habitude d'avoir les yeux plus grands que le ventreQue le jeûne du Grand Carême doit être difficile à entreprendre..

Aucun commentaire: