"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

23 janvier 2007

Lecture spirituello-philosophique de Genèse 4-5: Caïn, Abel et Enoch


Genèse 4: "Adam connut Ève, sa femme. Elle conçut et donna le jour à Caïn. 'J'ai acquis, dit-elle, un homme, avec l'aide du Seigneur.' Elle mit ensuite au monde Abel, frère de Caïn. Abel devint berger, et Caïn cultivateur. Au bout d'un certain temps, Caïn présenta des fruits de la terre en offrande au Seigneur. Abel, de son côté, offrit des premiers-nés de son troupeau et de leur graisse. Le Seigneur eut égard à Abel et à son offrande, mais ne regarda pas Caïn et la sienne. Caïn en fut très irrité, et son visage était tout défait. 'Pourquoi, lui dit le Seigneur, es-tu fâché, et ton visage est-il défait? Si tu fais le bien, tu pourras te relever. Si tu agis mal, le péché est posté à ta porte et te guette; mais toi, domine-le.' Caïn dit alors à Abel, son frère: 'Allons aux champs.' Dès qu'ils furent dans la campagne, Caïn se jeta sur lui et le tua. Le Seigneur dit à Caïn: 'Où est Abel, ton frère?' - 'Je n'en sais rien, répondit Caïn; suis-je le gardien de mon frère?' - 'Qu'as-tu fait! reprit le Seigneur. La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu'à Moi. Désormais tu seras maudit par la terre, qui a ouvert la bouche pour boire de ta main le sang de ton frère. Quand tu la cultiveras, elle ne te donnera plus sa richesse. Tu seras errant et vagabond sur la terre.' Caïn dit au Seigneur: 'Mon châtiment est trop grand pour être supporté. Tu me chasses aujourd'hui de ce pays, et je dois me cacher loin de ta face, devenir errant et vagabond sur la terre. Le premier venu me tuera.' - 'Non, répondit le Seigneur; celui qui tuera Caïn en sera châtié 7 fois.' Et le Seigneur le marqua d'un signe, afin que quiconque le rencontrerait ne le tuât point. Caïn se retira de la présence du Seigneur, et s'en fut habiter au pays de Nod, à l'orient d'Éden.
Caïn connut sa femme. Elle conçut et donna le jour à Hénoc. Il bâtit ensuite une ville, à laquelle il donna le nom de son fils Hénoc. D'Hénoc naquit Irad, qui engendra Maviaël; Maviaël engendra Mathusaël, Mathusaël engendra Lamec. Lamec prit 2 femmes, dont l'une s'appelait Ada, et l'autre Sella. Ada mit au monde Jabel, qui a été le père de ceux qui habitent sous la tente, parmi les troupeaux. Le nom de son frère était Jubal, qui fut le père de tous ceux qui jouent de la harpe et du chalumeau. Sella, de son côté, mit au monde Tubal-Caïn, le père de tous ceux qui forgent le cuivre et le fer. La soeur de Tubal-Caïn était Noéma. Lamec dit à ses femmes: 'Ada et Sella, écoutez ma voix; femmes de Lamec, écoutez ma parole. J'ai tué un homme pour une blessure, et un enfant pour une meurtrissure. Si Caïn doit être vengé 7 fois, Lamec le sera 77 fois.'
Adam connut encore sa femme, qui eut un fils auquel elle donna le nom de Seth, 'car, dit-elle, Dieu m'a accordé une postérité pour remplacer Abel, que Caïn a tué.' Seth eut aussi un fils, qu'il appela Énos. C'est alors que l'on commença d'invoquer le nom du Seigneur."

Ce chapitre ne nous explique pas pourquoi Dieu agréait le sacrifice d'Abel, tout en rejetant celui de Caïn. La réponse à cette question doit être cherchée en Hébreux 11,4 : "C'est à cause de sa foi qu'Abel offrit à Dieu un sacrifice bien supérieur à celui de Caïn, et mérita d'être appelé juste , puisque Dieu accepta ses offrandes." Nous observons aussi que c'est la première des nombreuses occurrences bibliques où Dieu choisit le plus jeune fils de préférence au plus âgé (Isaac contre Ismaël, Jacob contre Esaü, Joseph et David contre leurs frères plus âgés, etc).

Au verset 7, le Seigneur décrit à Caïn le mal comme "posté à ta porte et te guette". La tentation est représentée comme un homme aux aguets, à l'affût, et Caïn est exhorté à faire preuve de vigilance, sans quoi il se fera avoir. Le participe en hébreux pour "posté", "robesh", serait mieux traduit par "tapit." Il est relié au nom d'une divinité de la littérature assyro-babylonienne appelée "Rabishu", qui est décrite comme tapie le long de la route, projetant d'agresser le voyageur. Caïn est mis en garde, il ne doit pas jouer avec; c'est dangereux. Après tout, la mère de Caïn avait commis la grosse erreur de dialoguer avec le serpent. Car Satan gagne invariablement contre ceux qui discutent les choses avec lui. Ou, comme nous le lisons en Siracide (Ecclésiastique) 21,2 "Comme on fuit un serpent, fuis le péché; si tu t'en approches, il te saisira."

Néanmoins, Caïn ne prête pas attention à l'avertissement et s'en va tuer son frère (versets 8 à 10). Le premier péché mène au second. L'aliénation originale au chapitre 3 devient le meurtre au chapitre 4. La jalousie et la violence sont les propres résultats de ce premier acte d'infidélité. Caïn, le premier être humain conçu de parents humains est aussi le premier meurtrier. Ce meurtre ne fut pas commis sous l'emprise de la passion. Par sa réponse à Dieu au verset 9, Caïn montrait qu'il avait fermé son coeur à Dieu. Son manque de respect pour Dieu fut le fondement sur lequel le meurtre fut basé. Il n'aurait pas pu tuer avant de s'être isolé lui-même de Dieu. De plus, par ce meurtre, Caïn s'aliénait lui-même de la terre sur laquelle il marchait (versets 11-12). Il avait commencé comme fermier, mais à présent il était devenu étranger au sol. Par son péché, il a assumé l'impossible tâche de devenir un éleveur nomade. La raison fondatrice de l'aliénation de Caïn de la terre et des autres humains se trouve dans son aliénation de Dieu (verset 16).

A ce point, un nouvel élément entre en scène, la vengeance. Caïn a peur des représailles qui pourraient s'abattre sur sa tête du fait de son meurtre d'Abel (verset 14). La violence engendre la violence. La réponse de Dieu à Caïn au verset 15 rassure Caïn lui-même, mais elle étend encore plus loin le domaine de la violence. Si Caïn est tué, la vengeance sera multipliée par 7!

Ici survient la construction de la première ville (verset 17), et il est manifestement ironique que ce premier grand effort pour exercer la coopération sociale a été inauguré par un meurtrier! Ce qui est rapporté des vêtements semble aussi vrai de ce que nous pourrions appeler "la vie urbaine." Au commencement, Dieu n'avait pas placé l'homme dans une ville mais dans un jardin. La ville est l'idée de l'homme déchu. La première ville a été fondée par le premier meurtrier. En effet, la première ville a été fondée par le premier fratricide, un fait qui devient le plus ironique des archétypes. Cette ironie n'est certainement pas passée inaperçue à saint Augustin d'Hippone, qui commenta longuement cette farce manifeste voulant qu'une aussi grande entreprise de coopération fraternelle soit entamée par un homme qui avait tué son frère. Dans son long ouvrage "La Cité de Dieu", le saint évêque comparait la fondation par Caïn de la ville d'Enoch avec la fondation de la ville de Rome par Romulus, qui avait tué Remus, son propre frère. C'est dire que les efforts de l'homme sont construits avec les éléments de leur propre détérioration. Les efforts de l'homme ne parviennent qu'à cacher temporairement la détresse de l'homme. Le coeur de tout mal est dans l'aliénation de Dieu, d'où une société fondée sur cette aliénation a d'ores et déjà bu le poison. Elle va sûrement mourir.

Il est extrêmement curieux que les descendants de Caïn se mettent, entre autres choses, à construire des instruments de musique. C'est un autre exemple d'une forme culturelle conçue dans le mal, mais que Dieu prend un soin particulier à sauver. Ce que nous avons dit à propos des vêtements et de la vie urbaine s'applique aussi aux instruments de musique. A l'origine créés par un descendant de Caïn, au départ, ils ne semblaient pas très prometteurs. De plus, il y a souvent eu quelque chose d'un peu problématique avec une telle musique, sur le plan moral. Quand le roi Nabuchodonosor utilisait "le son de la corne, de la flûte, harpe, lyre et psalterion, en symphonie avec toutes sortes de musiques," pour ses buts idolâtriques, ce n'était pas la dernière fois que la musique instrumentale servait à détourner les hommes de l'adoration du vrai Dieu. Cependant, Dieu avait relativement tôt désigné les instruments de musique comme appropriés pour Son propre culte dans le tabernacle et dans le Temple. Et à nouveau, dans le livre final de la Bible, nous voyons qu'au Ciel résonne des sons de la trompette et de la harpe. De plus, ironie supplémentaire, la musique instrumentale est si exclusivement réservée aux saints au Ciel que les damnés en enfer sont à jamais privés d'une telle musique! Les descendants pécheurs de Caïn, ces inventeurs mêmes de la harpe et de la flûte, ne les entendront plus jamais, dans la mesure où "on n'entendra plus chez toi les sonorités des citharèdes et des chanteurs, des joueurs de flûte et de trompette" (Apocalypse 18,22). Ces choses-là sont à présent réservées pour les bienheureux.
Noé, Élie et Enoch

Genèse 5: "Voici la liste de la descendance d'Adam. Lorsque Dieu créa l'homme, il le fit à la ressemblance de Dieu. Homme et femme il les créa, et il les bénit. Il leur donna le nom d'homme au jour de leur création. Adam vécut 130 ans; il engendra un fils à sa ressemblance, à son image, et lui donna le nom de Seth. Après la naissance de Seth, Adam vécut 800 ans, et il engendra des fils et des filles. La durée totale de la vie d'Adam fut de 930 ans; puis il mourut. Seth vécut 105 ans, puis il engendra Énos. Après la naissance d'Énos, il vécut encore 807 ans, et il engendra des fils et des filles. La durée totale de la vie de Seth fut de 912 ans; puis il mourut. Énos vécut 90 ans, puis il engendra Caïnan. Après la naissance de Caïnan, Énos vécut encore 815 ans, et il engendra des fils et des filles. La durée totale de la vie d'Énos fut de 905 ans; puis il mourut. Caïnan vécut 70 ans, puis il engendra Malaléel. Après la naissance de Malaléel, Caïnan vécut encore 840 ans, et il engendra des fils et des filles. La durée totale de la vie de Caïnan fut de 910 ans; puis il mourut. Malaléel vécut 65 ans, puis il engendra Jared. Après la naissance de Jared, Malaléel vécut encore 830 ans, et il engendra des fils et des filles. La durée totale de la vie de Malaléel fut de 895 ans; puis il mourut. Jared vécut 162 ans, puis il engendra Hénoc. Après la naissance d'Hénoc, Jared vécut encore 800 ans, et il engendra des fils et des filles. La durée totale de la vie de Jared fut de 962 ans; puis il mourut. Hénoc vécut 65 ans, puis il engendra Mathusalem. Après la naissance de Mathusalem, Hénoc marcha avec Dieu durant 300 ans, et il engendra des fils et des filles. La durée totale de la vie d'Hénoc fut de 365 ans. Hénoc marcha avec Dieu, puis il disparut, car Dieu l'avait enlevé.
Mathusalem vécut 187 ans, puis il engendra Lamec. Après la naissance de Lamec, Mathusalem vécut encore 782 ans, et il engendra des fils et des filles. La durée totale de la vie de Mathusalem fut de 969 ans; puis il mourut. Lamec vécut 182 ans, puis il engendra un fils, à qui il donna le nom de Noé, en disant: 'Celui-ci nous apportera, dans nos fatigues et le labeur pénible de nos mains, un soulagement tiré du sol même qu'a maudit le Seigneur.' Après la naissance de Noé, Lamec vécut encore 595 ans, et il engendra des fils et des filles. La durée totale de la vie de Lamec fut de 777 ans; puis il mourut. Âgé de 500 ans, Noé engendra Sem, Cham et Japhet."

Dans cette toute première généalogie biblique, nous attirons une attention particulière sur la personne d'Enoch. Après que l'Épître aux Hébreux aie donné sa définition initiale de la foi comme étant "le fondement de l'espérance, c'est une certitude au sujet de ce qu'on ne voit pas" (11,1), ensuite vient la fameuse liste des "grandes nuées de témoins", ces "anciens" qui ont "obtenu un bon témoignage" en illustrant une telle foi (12,1).

On pourra difficilement ne pas remarquer dans cette liste la forte insistance sur la mort en rapport avec cette foi salvatrice. Tout au long d'Hébreux 11, la foi concerne celui qui meurt, et "tous ceux qui sont morts dans la foi" (11,13). Cette insistance sur la mort dans le contexte de la foi rend très intéressante l'inclusion d'Enoch au milieu de la liste des exemples de foi, parce qu'Enoch partit de ce monde d'une manière autre que par la mort. En effet, dans la généalogie que nous trouvons ici en Genèse 5, le verbe "mourir" vient 8 fois en ce qui concerne les patriarches d'Adam à Lamech, mais dans le cas d'Enoch, "le septième depuis Adam" (Jude 14), notre texte dit simplement qu'il "marcha avec Dieu, puis il disparut (ouk eurisketo), car Dieu l'avait enlevé (metetheken)" (verset 24).

Par une sorte de commentaire sur ce passage, l'Épître aux Hébreux dit : "C'est à cause de sa foi qu'Énoch a été enlevé (metethe) sans avoir connu la mort: on ne le trouva plus (ouk eurisketo) parce que Dieu l'avait enlevé (metetheken) (Gn 5,24); mais l'Écriture dit qu'avant cet enlèvement (metatheseos) il avait été agréable(euariestekenai) à Dieu (Gn 5,24)."
Cet ancien "témoin", cité ici dans l'Épître aux Hébreux, est retrouvé dans le Livre de la Sagesse, où Enoch est décrit de la sorte : "Il a plu à Dieu et en a été aimé, aussi Dieu l'a-t-il emporté du milieu des pécheurs où il vivait. Il a été enlevé de peur que le mal ne corrompît son jugement, ou que l'astuce ne pervertît son âme: car l'ensorcellement du vice jette un voile sur la beauté morale, et le mouvement des passions mine une âme ingénue; rapidement parvenu à son terme, il a fourni une longue carrière. Son âme était agréable au Seigneur, c'est pour cela qu'il le retira en hâte du milieu de la perversité" (4, 10-14).

Tel est le témoignage biblique à propos de la "courte vie" qu'Enoch a passée sur cette terre (quelque 365 ans, selon le verset 23). Au contraire des autres héros rapportés en Hébreux 11, Enoch n'est pas mort dans la foi, pour la raison inhabituelle qu'il n'est pas du tout mort. Il mérita cependant une place dans cette liste de héros parce que, nous dit-on, "il plût à Dieu" par sa foi. Donc nous, fidèles croyants, quand nous "nous approchons du Trône de la grâce" (Hébreux 4,16), quand nous nous approchons de "de l'assemblée en fête des premiers inscrits dans le livre des cieux" (Héb. 12,23), nous y retrouvons Enoch parmi "les âmes des justes arrivés à la perfection (teteleiomenon)."

Vivant avant Noé, Abraham et Moïse, Enoch n'a pas participé à la moindre des Alliances associées à ces hommes-là. Pas une seule ligne de la Sainte Écriture n'avait déjà été écrite afin qu'il puisse la lire. Et encore moins n'avait-il pu entendre le message du Salut prêché par les Apôtres. Et cependant, Enoch avait été si agréable à Dieu par sa foi au point d'être enlevé avant son temps, ne souffrant pas du sort commun de la mort dont le Tout-Puissant n'épargnera pas même Son propre Fils.

Alors que croyait-donc exactement Enoch, qui expliquerait qu'il soit un tel champion de la foi, un exemple pour l'Église jusqu'à la fin des temps? L'Épître aux Hébreux explique : "Or sans la foi il est impossible de plaire à Dieu, car pour s'approcher de lui, il faut d'abord croire qu'il existe et qu'il récompense ceux qui le cherchent" (11,6). Voici la totalité de ce que la foi d'Enoch lui disait – l'existence de Dieu et son propre devoir de chercher Dieu pour en obtenir la bénédiction singulière que l'Écriture lui attribue. C'est le portrait biblique d'Enoch, et cela nous permet d'avoir quelqu'espoir pour le Salut de ces millions d'êtres humains qui doivent passer leurs vies avec ce strict minimum d'information théologique, équivalent à celui qui a valut un si merveilleux récit pour Enoch.
P. Patrick 29/12/2006 12h27

Le p. Patrick Reardon est le pasteur de l'église orthodoxe Antiochienne de Tous les Saints à Chicago, Illinois (USA), et éditeur principal de Touchstone : a Journal of Mere Christianity. Il est aussi l'auteur de "Christ in the Psalms" et "Christ in His Saints" (ces 2 livres étant publiés par Conciliar Press).

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