"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

13 janvier 2007

Orthodoxie Occidentale : Quel Rite est "le bon"?

("Which Rite is Right?", par le prêtre Nicholas Alford)
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crédit photos de l'article :
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Saint Gregory the Great Orthodox church
http://www.stgregoryoc.org/1443 Euclid St NW,
Washington DC 20009
archives du bulletin :
http://members.cox.net/frnicholas/archive.htm

De temps à autres, la paroisse Saint Gregory reçoit une correspondance de gens intéressés dans le Rite Occidental. Une question qui revient fréquemment est "pourquoi utilisez-vous le Rite Tridentin plutôt que le Rite Sarum, plus ancien?"

Il est difficile de donner une brève réponse au demandeur. Sa question présuppose à la fois que notre Liturgie ne daterait que du Concile Catholique-romain de Trente, au 16ème siècle, et que la Liturgie Sarum (la Liturgie de la cathédrale de Salisbury en Angleterre) est ancienne. Un coup d'oeil à l'histoire liturgique occidentale montre le contraire.

Quelles sont les origines de notre Liturgie? Nous utilisons l'ancienne Liturgie de Rome, qui n'a ni été écrite lors du Concile de la Contre-Réforme à Trente, ni par notre patron saint Grégoire le Grand.

En fait, notre Liturgie est bien plus ancienne. Le spécialiste catholique-romain de liturgie monsignor Klaus Gamber écrivait au sujet de la Liturgie pre-Vatican II :
"Au sens strict du terme, il n'y a pas de 'Messe Tridentine', car, au moins à la conclusion du Concile de Trente, il n'y a pas eu de création d'un nouvel ordo de la Messe; et le 'Missel de st Pie V' n'est rien d'autre que le Missel de la Curie Romaine, qui avait vu le jour à Rome des siècles auparavant.. le Rite Romain, pour des parties importantes, remonte au moins au quatrième siècle, plus précisément à l'époque du pape Damase (366-384). Dès l'époque du pape Gélase (492-496), le Canon de la Messe avait atteint la forme qu'il a conservée jusqu'à maintenant, en dehors de quelques modifications réalisées sous le pape saint Grégoire (590-604). Depuis le 5ème siècle, la seule chose sur laquelle les papes ont insisté sans cesse, c'est que le Canon Romain soit adopté; leur argument étant qu'il émanait de l'Apôtre Pierre..."

Saint Grégoire a prit la Liturgie, qui était déjà ancienne à son époque, en a retiré des additions plus récentes, et a donné à la Liturgie la structure que nous connaissons de nos jours. D'une manière quelque peu similaire, le Concile de Trente retira un certain nombre d'accroissements médiévaux pour restaurer la Liturgie à sa forme plus ancienne (et ils standardisèrent les rubriques dirigeant les actions du cérémonial). En aucun cas une nouvelle Liturgie n'a été produite. Certaines des prières privées du prêtre, dites silencieusement, sont d'une origine plus tardive (de même que sont l'addition des rites d'avant et après la Messe), mais ce que l'assemblée entend à la Messe aujourd'hui est essentiellement ce qu'une assemblée entendait à Rome il y a 1400 ans d'ici.

Pendant que la Liturgie de l'Église de Rome devenait la norme dans toute l'Église d'Occident, il y a eu un certain nombre de variantes et alternatives locales. Lorsque saint Augustin de Canterbury arriva en Angleterre via la Gaule, il fut préoccupé parce que l'Église en Gaule utilisait une Liturgie différente, et il écrivit à saint Grégoire pour lui demander conseil. Comme rapporté par saint Bède le Vénérable, voici ce que saint Grégoire répondit :

"Mon frère, tu connais les coutumes de l'Église Romaine dans laquelle, bien sûr, tu as été élevé. Mais il est de mon désir que si tu trouvais quelques autres coutumes dans l'Église Romaine ou Gauloise ou quelqu'autre Église qui pourrait être plus agréable au Dieu Tout-Puissant, tu y effectuais une sélection soigneuse et enseignais avec zèle l'Église des Anglais, qui est encore nouvelle dans la foi, avec ce que tu aurais pu récolter d'autres Églises. Car les choses ne doivent pas être aimées pour l'amour d'un endroit, mais les endroits doivent être aimés pour l'amour de leurs bonnes choses. Dès lors, prend en chaque Église individuelle toutes choses qui sont pieuses, religieuses et correctes. Et lorsque tu auras collationné toutes ces choses comme si c'était un seul paquet, veille à ce que les esprits des Anglais s'y habituent progressivement."

Ici, saint Grégoire, conscient qu'il peut y avoir des expressions locales de ce qui est bon et vrai, approuve l'idée de "Liturgies locales" et ces dernières ont continué de se développer jusqu'au Concile de Trente.

La Liturgie de Sarum (l'ancien nom pour Salisbury) est simplement une variante locale, post-schisme, du Rite Romain. Elle n'est pas antérieure au 13ème siècle, mais s'est rapidement répandue pour devenir l'usage dominant en Angleterre, Écosse, Irlande et Pays de Galles jusqu'à sa suppression en 1549, au début de la Réforme Anglaise (bien qu'elle fut brièvement rétablie durant le règne de la reine Mary). L'historien Anglican J. Robert Wright a écrit : "Les érudits du 19ème siècle ont attribué en général ses origines à saint Osmund, le second évêque du diocèse (1077- 1099), un noble Norman qui était venu en Angleterre avec Guillaume le Conquérant; mais cela a été sérieusement remis en question du fait qu'on ne trouve nulle attribution de la moindre disposition liturgique ou innovation de sa part avant le 14ème siècle. L'opinion qui prévaut est que c'est Richard le Poore, doyen de Salisbury de 1198 à 1215, puis évêque du diocèse de 1217 à 1228, qui a été la personne qui a le plus contribué au développement de l'Usage de Sarum."

A une époque plus ancienne, la Liturgie en Angleterre était intentionnellement romaine (quoiqu'avec des variations locales mineures, comme il en existait partout aux jours d'avant l'imprimerie). Le Synode Anglo-Saxon de Clevesho en 747 décréta : "Que d'une seule et même manière nous célébrions tous les Fêtes Sacrées se rapportant à la venue de notre Seigneur dans la Chair; et ainsi en tout, dans la manière dont nous conférons le Baptême, dans notre célébration de la Messe, et dans notre manière de chanter. Tout doit être accompli selon le modèle que nous avons reçu par écrit de l'Église Romaine." Lorsque le premier Livre de Prières Publiques [Book of Common Prayer, anglican; ndt] fut compilé en 1549, l'Usage de Sarum lui fournit la plupart du matériau, quoiqu'expurgé de la dévotion catholique. La Liturgie Orthodoxe de Rite Occidental de saint Tikhon tire une grande partie de sa beauté de l'héritage de Sarum préservé dans le Livre de Prières Publiques.

Il règne une considérable confusion à propos du Rite Sarum au sein des cercles Orthodoxes à cause des efforts de publication d'un groupe non-canonique de Rite Occidental qui a une présence non-négligeable sur internet. Les livres liturgiques de ce groupe, bien que publiés sous forme attractive, sont une construction moderne basée sur l'Usage de Sarum avec des matériaux rajoutés d'autres sources. Ils prétendent que leur liturgie serait l'unique "authentique" liturgie orthodoxe occidentale et dès lors sèment la confusion parmi les fidèles, malgré le fait que leurs prétentions ne sachent pas être soutenues par de l'érudition de bonne réputation.

Il y a d'autres anciennes Liturgies encore en usage dans la Chrétienté occidentale de nos jours. La Liturgie Ambrosienne est utilisée par l'Église Catholique-romaine à Milan, et elle porte le nom d'un grand saint du 4ème siècle qui était l'évêque de cette ville. La Liturgie Gallicane était en usage en Gaule entre les 5ème et 8ème siècles, et une forme modifiée est utilisée de nos jours par certains groupes Orthodoxes de Rite Occidental en France. La Liturgie Mozarabe, qui remonte au 6ème siècle voir plus loin encore, était utilisée en Espagne jusqu'après le grand schisme du 11ème siècle, et n'est actuellement maintenue que par quelques chapelles Catholiques-romaines à Toledo et Salamanca.

Au sein de l'Archidiocèse Antiochien, nous sommes bénis avec 2 belles Liturgies. Le Rite Romain était la principale Liturgie Orthodoxe occidentale jusqu'au Schisme au 11ème siècle. La Liturgie de saint Tikhon (une variante du Rite Romain) maintien le meilleur de l'héritage liturgiques anglais. Le Saint-Synode de Moscou et le Patriarcat d'Antioche ont tous deux reconnu que ces Liturgies sont des expressions authentiques de la sainte foi Orthodoxe et nous rendons grâce que nous puissions exprimer notre foi Orthodoxe comme l'ont fait avant nous saints Columba, Patrick, Grégoire et Augustin [de Canterbury; ndt].

P. Nicholas Alford



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Notes du traducteur (qui n'engagent pas l'auteur de l'article bien entendu)

1. la partie musicale n'est bien entendu pas celle d'il y a 1400 ans, la musique évoluant, partout, même dans nos paroisses de rites byzantins. Certaines paroisses Antiochiennes utilisent cependant largement le plain-chant occidental, aussi appelé "chant grégorien."
2. la partie vestimentaire n'est pas abordée, mais il est nécessaire de dire que là il y a bien eu un changement radical, avec les vêtements liturgiques féminisés portés par le clergé "tridentin" masculin. Il suffit de comparer avec les tableaux et enluminures, c'est irréfutable. Mais ce qui était vêtement liturgique en usage au moment où l'Occident était Orthodoxe, en usage à ce moment-là pour ces Liturgies-là, n'a bien entendu rien de mauvais. Surtout pas pour l'aspect catholicité de l'Église, auquel toute véléité d'uniformisation nuirait hautement.
3. un autre prêtre Antiochien de Rite Occidental parlait de 12 points de différence entre ce Rite Romain, qu'il célèbre, et la version du Concile de Trente. Il faut se rendre compte que pour un "iota" dans le qualificatif théologique du Christ tel qu'exprimé conciliairement, le Fils de Dieu n'était d'un coup plus que "semblable" à Dieu le Père (homo"i"ousios). Alors si un seul iota rajouté par les impies était capable de radicalement changer la foi, que dire de 12 points, dont certains clairement opposés à la foi de l'Église Indivise, patriarcat de Rome compris? Le propos du p. Nicholas est donc de rappeler que ce qui "ressemble" à du "tridentin" dans l'Église Orthodoxe ne l'est pas, car cela existait déjà AVANT ce Concile de Trente, qui l'a lui en grande partie adopté, et en partie légèrement "adapté."
Le p. Nicholas ne dit pas "ouvrez un missel tridentin, retirez l'hérésie du filioque et quelques autres dévotions douteuses voire parfois hérétiques et célébrez", parce que le texte n'est pas tout à fait le même, il a été changé dans son essence en quelques petits points, petits mais essentiels. Plusieurs siècles de Schisme étaient déjà passés par là, et n'oublions pas leur "tremblement de terre liturgique" de 1256, équivalent à ce qu'ils vivront après Vatican 2.
Le propos ci-dessus c'est donc resituer en perspective historique les faits. Saint Grégoire le Grand, c'est un évêque orthodoxe, pas autre chose. Orthodoxe n'est pas "grec", n'est pas confessionnel, mais signifie "foi exacte, vraie, droite". L'Église dite "Orthodoxe" a été fondée à la Pentecôte à Jérusalem par le Saint-Esprit. Ce n'est pas injurieux ou méchant mais simplement respect de la vérité historique que de rappeler que nous étions là des siècles avant les catholiques-romains et leur "rite tridentin", et qui a servit d'inspiration à qui. Car plusieurs siècles d'absence en Occident font penser aux gens le contraire. Simple erreur d'information. Il est important de rétablir les faits. Je précise que je rajoute ces notes exclusivement à destination du lectorat Orthodoxe; ceux qui ne sont pas dans l'Église ne souscriront probablement pas aux faits établis de l'antériorité de l'Église sur leur organisation. C'est leur choix, je n'ai pas à (les) juger ni à m'en mêler.

Traduit et publié en la fête de saint Hilaire de Poitiers, Père de l'Église d'Occident, alter ego Latin de saint Basile le Grand pour toute l'Église.


Antique enluminure représentant saint Hilaire composant son commentaire biblique

Chapelle Saint Hilaire, 11ème siècle, Matagne-la-Petite (anciennement seignieurie d'Ossogne)
Toute la région mosane belge a bénéficié d'une primo-évangélisation très antique, le passage de saint Servais dans l'Entre-Sambre-et-Meuse étant solidement attesté, tout autant que la présence de communauté Chrétienne bien implantée. L'archéologie, ça a du bon!

Images de Poitiers, fresques, églises, etc :
http://homepage.mac.com/joel.jalladeau/poitou/page2.html

facstaff.uww.edu/henigec/imagesearch/public/lighttable.cfm

et saint Hilaire :

http://facstaff.uww.edu/henigec/imagesearch/fullview.cfm?photo=03poitiers08.jpg


La paroisse Orthodoxe de Poitiers
http://perso.orange.fr/potsh/index.htm


fresque de Montpellier, 11ème siècle

Anecdote liturgique et leçon que j'en tire.
Le "Livre d'Heures" de l'abbaye de Bangor (Irlande) et le "Livre des Hymnes" Irlandais, qui datent de la période Orthodoxe (et flamboyante) de l'Irlande, alors "île des saints", reprennent tous les 2 une Hymne composée par saint Hilaire de Poitiers. Comme quantité de compositions de géants de la Foi tels que saint Ambroise de Milan ou saint Martin de Tours, etc. Une richesse spirituelle immense.
Ce que j'en déduis? N'en déplaise à certains "convertis", la transmission de l'héritage théologique et liturgique Orthodoxe complet ne sera PAS possible sans passer par NOS racines, et s'imaginer qu'on pourra "se contenter" de l'Orient est une erreur, un gâchis, et un rejet d'une partie du don de Dieu. A moins bien sûr qu'ils ne viennent prétendre que saint Ambroise ou saint Hilaire n'ont aucune importance. Quand je lis saint Dimitri de Rostov et d'autres auteurs Orthodoxes byzantins, que je vois (et admire) leur large panel de fréquentation patristique, aussi occidental, je me dis que ma réflexion est bel et bien ancrée dans l'Église, et pas dans une sorte de réflexe "national" de mauvais aloi.

Quelques Icônes de saint Hilaire de Poitiers :
https://www.comeandseeicons.com/pc60.htm

avec son grand ami saint Athanase, pape d'Alexandrie :
http://www.atelier-st-andre.net/opengallery/iconia18.html

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