"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

04 février 2007

Bienheureux les pauvres en esprit!





Je ne devrais pas parler de moi, c'est tout sauf intéressant, parce que je suis tout sauf édifiant.
Et en général ça produit l'effet inverse à celui de mes bonnes intentions. Mais bon, voilà, ici c'est une joie que je veux partager, joie spirituelle dont tout le mérite revient au Seigneur et à un de Ses pauvres.

Tout récemment, j'étais en balade en Wallonie pour recherches en bibliothèques - je suis un rat de bibliothèque, au cas (hautement hypothétique) où un lecteur/une lectrice, distrait(e), n'aurait pas compris que je collectionnais aussi ce Nième défaut dans ma déjà longue liste d'indécrottables tares et imperfections.

N'étant pas loin d'une paroisse Orthodoxe "russe", et vu que c'était heure de Liturgie, je m'y arrête et joie, j'étais à heure et à temps pour la majeure partie. J'y étais déjà venu auparavant, même si ça faisait un bout de temps que je n'y avais plus été, et donc une partie des visages m'était au moins connue. Un homme "détonait" dans l'ensemble. J'ai tout de suite remarqué son double pantalon. Signe caractéristique des SDF et autres pauvres économiques de notre société qui n'est pas très agréable pour eux. Mais il avait quelque chose de particulier. Un visage émacié. Mais un pauvre, ça mange ce qui traîne, et le visage est parfois boursouflé par les mauvaises graisses et résidus de la nourriture industrielle que "généreusement" les "centres étatiques" leur prodiguent. Pas lui. Un visage plutôt comme celui d'un jeûneur "habituel", volontaire, et il était "légèrement" mal rasé, on voyait l'effort pour garder une apparence nette.. Et une noblesse dans le geste, mazette, on aurait dit un grand duc de l'époque des Romanov ou de notre cour royale! Agenouillé, comme aspiré en prière, quand le prêtre était occupé à réciter une litanie de requêtes au Dieu de Miséricorde devant les portes royales. Puis se relevant avec grâce, traçant la Croix sur lui-même.. Un gamin de 4 ou 5 ans est venu près de lui, apportant un morceau de papier donné par sa maman, dont s'échappa - "maladroitesse" de l'enfant - une pièce de monnaie "double couleur." Le monsieur lui donne un bisou sur le front, le marmot se retire content, retourne à ses cierges..

Vient le moment où on a la possibilité de se confesser – inutile de dire que j'en ai besoin, je le sais, j'ai pas raté l'occasion. Mais la manière dont c'est organisé me chiffone. Ce qui théologiquement ne devrait qu'être possibilité est hélas et anti-théologiquement devenu une obligation chez les Russes. Et si certains prêtres Russes ne la suivent pas (constat), d'autres en font comme un point d'honneur (re-constat). Je n'avais jamais vu ce prêtre célébrer en solo et ne savait donc pas pour lui. Pas de bol, il appartenait à la seconde catégorie. Le pauvre ne se confesse pas. Il titube un peu, mais sans sentir l'alcool le moindre du monde, et à vrai dire, pour l'avoir vu vivre la Liturgie, je ne peux croire un seul instant qu'il ait bu. Un ventre vide, ça n'aide pas à tenir bien droit comme un piquet. Il n'a pas été, peut-être qu'il ne savait pas que là, "il fallait." Sincèrement, pour moi, la faim et la misère vécues sans désespérer, dans l'abandon total à Dieu, ça vaut toutes les confessions du monde. Je ne serai jamais aussi honnête avec Dieu que ce pauvre. Jamais.

icone de sainte Xenia de Saint-Petersbourg, folle-en-ChristAu moment où le prêtre arrive avec les saints Dons, je fait signe au monsieur de passer devant moi. Qui suis-je pour oser faire autrement? Il dit quelque chose en russe, je répond.. en russe.. que je ne parle pas russe :-) mais français. Il me sourit, insiste, je répète ma phrase, et il tente de me baragouiner quelque chose, puis comme visiblement je ne comprend pas - je ne suis pas très doué! - il me dit dans un français chaotique "Bible dit premier devant, dernier Ciel", et il continue à me sourire, puis me suit. Je rappelle (en russe) mon prénom au prêtre, j'ai la joie de communier aux saints Dons - j'étais à jeûn "au cas où je trouverais où aller durant la journée", j'ai bien fait, merci Seigneur pour Ta Providence!
Le pauvre s'avance, le prêtre lui dit quelque chose en russe tout en secouant la tête. Le pauvre ne bronche pas et retourne au fond de l'église. J'aperçois sur le visage de vieilles dames présentes le même sentiment que je ressens en mon fors intérieur - et contre lequel je lutte, pour ne pas retomber dans mes travers usuels. Je prend le pain et la coupe de vin que me tend le jeune acolyte, pain et vin que l'on consomme après la sainte Communion.. et je prend du pain en plus pour le pauvre.. et quand je veux le lui donner, je vois que là aussi, les vieilles dames, de très pieuses Chrétiennes Orthodoxes que je rencontre depuis plusieurs années à l'église, elles m'avaient déjà devancé :-)
Après coup, je me dis que je ne dois pas juger le prêtre, peut-être sait-il quelque chose qui empêche de donner la sainte Communion, que sais-je. Après tout, c'est à lui qu'il sera demandé des comptes à cet égard, il le sait, donc je suppose que..

Après la Liturgie, le pauvre me demande si je connais en Wallonie un monastère Orthodoxe, parce que, parvient-il à me faire comprendre, il sait qu'il y en a un en Flandre, mais en Wallonie? Je lui indique celui de Trazegnies, le couvent dirigé par mère Lydia. Il me décrit en 5 mots interrogatifs le lieu, les bâtiments du coin; je répond "da" (oui), alors il est content : il dit "bon, avoir travail pas loin." On échange nos prénoms - lui c'est Victor, merci de prier pour lui - puis on se quitte, ma famille attendant le véhicule pour des trajets para-scolaires.

Ce matin, je prépare les textes tant de la liturgie byzantine que du rite occidental. Choc. Le texte auquel Victor faisait référence, je le retrouve dans l'homélie pour septuagésime. Avec ce même commentaire sur ces pauvres dont j'avais eu peu de temps auparavant un exemple. A peine confessé, j'étais déjà reparti sur la pente glissante du jugement d'autrui. Cet "anawim", ce pauvre, m'en aura sorti. Providence. Le Seigneur m'en a sorti à grands coups de lattes aux fesses, en utilisant un de Ses nombreux amis. Je ne l'avais pas vue, cette glissade. On voit toujours plus avec les yeux du coeur, disait le renard au petit prince. Je devrais mettre mes lunettes sur mon derrière, c'est là que le Seigneur trouve mes yeux, dans le noir, dans l'errance.
Kyrie eleison

JM

En la fête de notre père dans la Foi, saint Rembert de Brugge, disciple de saint Anschaire de Corbie puis évêque de Brême

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