"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

17 février 2007

Le pardon et la joie du Grand Carême, homélie du p. Schmemann au séminaire Saint Vladimir

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Alors que nous allons entrer à nouveau dans le Grand Carême, je voudrais nous rappeler – à moi-même en premier, et à chacun d'entre vous, mes pères, frères et soeurs – ce verset que nous venons juste de chanter, une des stichères, et ce verset dit : "Commençons dans la joie le Carême et le jeûne."

Hier encore, nous commémorions Adam occupé à pleurer, à se lamenter aux portes du Paradis, et à présent quasiment toutes les lignes du Triode et des livres liturgiques du Grand Carême vont parler de repentance, reconnaissant quelles malheureuses vies de ténèbres nous menons, dans lesquelles nous sommes parfois immergés. Et cependant, personne n'arrivera à me prouver que la tonalité générale du Grand Carême n'est pas celle d'une immense joie! Non pas ce que nous appelons "joie" dans ce monde – non pas simplement quelque chose de divertissant, d'intéressant ou d'amusant, mais la plus profonde définition de la joie, cette joie dont le Christ disait : "nul ne vous l'enlèvera" (Jn 16,22). Pourquoi la joie? Quelle est cette joie?

Du fait de diverses influences, tant de gens en sont venus à penser le Carême comme une sorte d'inconvénient auto-infligé. Très souvent durant le Carême, nous entendons ce genre de conversation : "Qu'est-ce que tu laisse tomber pour le Carême?" - ça part des sucreries jusqu'à je ne sais trop quoi. Il règne cette idée que si nous souffrons suffisamment, si nous avons suffisamment faim, si nous essayons par toutes les sortes de moyens ascétiques, forts ou légers, de principalement "souffrir" et être "torturé", pour parler ainsi, cela nous aidera à "payer" pour notre absolution. Mais ça, ce n'est pas notre Foi Orthodoxe. Le Grand Carême n'est pas une punition. Le Carême n'est pas une sorte de douloureuse médecine qui n'aide que proportionnellement à la douleur causée.

Christ bras ouvert, dessin d'icone en noir et blancLE GRAND CARÊME EST UN DON! Le Carême est un don que Dieu nous fait, un don qui est admirable, merveilleux, un don que nous désirons. Certes, mais un don de quoi? Je dirais que c'est un don de l'essentiel – ce qui est essentiel et qui cependant souffre le plus en notre vie parce que nous menons une vie de confusion et dispersée, une vie qui nous cache sans cesse l'éternel, le glorieux, la signification divine de la vie, et nous enlève ce qui devrait nous "pousser", et, dès lors, corriger et remplir notre vie de joie. Et cet essentiel est l'action de grâce : accepter de Dieu cette merveilleuse vie, comme disait saint Pierre, "créée à partir du néant..", créée exclusivement par l'amour e Dieu, car il n'y a pas d'autre raison d'exister pour nous; aimé par Lui avant même que nous ne naissions, nous avons été emmenés en Sa merveilleuse Lumière. A présent nous vivons et nous oublions. Quand ai-je donc pensé à cela pour la dernière fois? Mais il y a bien tant de petites choses et affaires que je n'oublie pas, qui transforment toute ma vie en un vacarme vide, en une sorte de voyage sans but.

Le Carême me retourne, me rend cet essentiel – la couche essentielle de la vie. C'est essentiel parce que cela vient de Dieu; c'est essentiel parce que cela révèle Dieu. Le temps essentiel, parce qu'à nouveau le temps est un grand, très grand domaine de péché. Parce que le temps est le temps de quoi? De priorités. Et combien de fois nos priorités ne sont pas ce qu'elles devraient être? Cependant, en Carême, attendant, écoutant, chantant... vous verrez petit à petit ce qu'est ce temps - brisé, dévoyé, nous amenant à la mort et à rien d'autre, vide de sens. Vous verrez que ce temps redevient attente, devient quelque chose de précieux. Vous ne voudrez plus en retirer une seule minute de son but agréable à Dieu, d'accepter de lui Sa vie et de Lui restituer cette vie accompagnée de notre gratitude, notre sagesse, notre joie, notre accomplissement.

Après ce temps essentiel vient cette relation essentielle que nous avons avec tout en ce monde, une relation qui est si bien exprimée dans nos textes liturgiques par le mot respect. Si souvent, tout devient pour nous un objet "utile", quelque chose qui est bon à prendre, quelque chose qui m'appartient et sur laquelle j'ai "des droits." Tout devrait être comme Communion en mes mains. C'est ça, le respect dont je parle. C'est la découverte que Dieu, comme Pasternak disait autrefois, était ".. un grand Dieu de détails," et que rien en ce monde n'est étranger à ce divin respect. Dieu est respectueux, mais bien souvent nous ne le sommes pas.

Nous avons donc le temps essentiel, la relation essentielle à tout, empreinte de respect, et en dernier mais qui n'est pas la moindre des choses, la redécouverte de ce lien essentiel entre nous : la redécouverte que nous appartenons les uns aux autres, la redécouverte que nul n'est entré en ma vie ou votre vie sans la volonté de Dieu. Et avec cette redécouverte, il y a partout un appel à faire quelque chose pour Dieu: à aider, à réconforter, à transformer, à prendre avec vous, avec chacun d'entre vous, ce frère et cette soeur du Christ. C'est la relation essentielle.

Temps essentiel, matière essentielle, pensée essentielle : tout est si différent de ce que le monde nous offre. Dans le monde, tout est fortuit. Si vous ne savez pas comment "tuer" le temps, notre société est résolument ingénieuse pour vous aider à y parvenir. Nous tuons le temps, nous tuons le respect, nous transformons les communications, les relations, les mots, les paroles divines, en des blagues et des blasphèmes, et parfois en simple non-sens. Il y a une faim et une soif de vide, rien que de succès apparent.

Ne comprenons-nous pas, ne comprenons-nous pas, frères et soeurs, quelle puissance nous est donnée sous la forme du Carême? Le Carême du Printemps! Le début du Carême! La Résurrection de Carême! Et tout cela nous est donné gratuitement. Venez, écoutez cette prière. Faites-là vôtre! N'essayez pas d'y réfléchir par vous-même; venez seulement, entrez et réjouissez-vous! Et cette joie commencera à tuer ces péchés, vieux et douloureux et lassants.. Et avec ça, vous aurez cette grande joie que les Anges ont entendue, que les disciples ont expérimentée lorsqu'ils sont revenus à Jérusalem après l'Ascension du Christ. C'est cette joie qui leur avait été laissée que nous adoptons généreusement. C'est tout d'abord la joie de savoir, la joie d'avoir quelque chose en moi qui, que je le veuille ou non, va commencer à transformer la vie en moi et autour de moi.

Ce dernier essentiel, c'est l'essentiel retour à chacun : c'est ici là que nous commençons ce soir. C'est ce que nous sommes occupés à faire en ce moment. Car si nous devions penser aux véritables péchés que nous avons commis, nous dirions qu'une des choses les plus importantes c'est exactement le style et la tonalité que nous adoptons les uns envers les autres : se plaignant et critiquant. Je ne pense pas qu'il y a des cas de grande haine destructive ou d'assassinat, ou quelque chose du genre. C'est juste que nous existons comme si nous étions totalement étrangers à la vie les uns des autres, hors des intérêts des autres, hors de l'amour des autres. Si on n'a pas réparé cette relation, il n'y a pas de possibilité d'entrer dans le Carême. Le péché – que nous l'appelions "originel" ou "primordial" – a rompu l'unité de la vie en ce monde, il a rompu le temps, et le temps est devenu ce courant fragmenté qui nous amène à la vieillesse et à la mort. Il a rompu nos relations sociales, il a rompu les familles. Tous est "diabolos" – divisé et détruit. Mais le Christ est venu en ce monde et a dit : ".. et Moi, quand Je serai élevé de terre, J'attirerai à Moi toute l'humanité" (Jn 12,32).

Il m'est impossible d'aller au Christ sans prendre avec moi l'essentiel. Il ne s'agit pas de tout abandonner en allant au Christ; il s'agit de trouver en Lui la puissance de cette Résurrection : puissance d'unité, d'amour, de confiance, de joie, de tout cela qui, même s'il occupe quelque place dans notre vie, y est en même temps si minuscule. Il est tragique de penser que du coeur des églises, des séminaires, ce sont des complaintes qui montent au Ciel... on est fatigué, il y a toujours quelque chose qui ne va pas... Vous savez, quand je suis parfois dans mon bureau, j'ai le loisir d'admirer des gens qui inventent sans arrêt de nouvelles "tragédies".

Mais nous sommes au Christ, et le Christ est à Dieu. Et si nous savions – parce que nous ne savons que si peu de ce qui nous réunit – nous remplacerions toutes mes petites offenses par ne fut-ce qu'un petit peu de cette joie. C'est le pardon que nous voulons et demandons à Dieu de nous donner. Parce que s'il y a bien un Commandement strict dans l'Évangile, c'est bien celui-là : "Si vous pardonnez... alors votre Père céleste vous pardonnera aussi; mais si vous ne pardonnez pas... alors votre Père ne vous pardonnera pas non plus.." (Mt. 6,14-15). Alors bien sûr, c'est une nécessité. Mais le MAINTENANT de tout cela, je le répète à nouveau, consiste à être horrifié de la dispersion de notre propre existence, par la mesquinerie de nos relations, par la destruction des mots, et par l'abandon de ce respect.

A présent, nous avons à nous pardonner les uns les autres, que nous ayons ou non des péchés explicites ou crimes à reprocher les uns aux autres. Cette réconciliation est une autre épiphanie de l'Église en tant que Royaume de Dieu. Nous sommes sauvés parce que nous sommes dans le Corps du Christ. Nous sommes sauvés parce que nous acceptons le monde et l'ordre essentiel de la part du Christ. Et pour finir, nous acceptons le Christ quand nous nous acceptons les uns les autres. Tout le restant est mensonge et hypocrisie.

Dès lors, pères, frères et soeurs : pardonnons-nous les uns les autres. Ne pensons pas au pourquoi. Il y a suffisamment de moments pour y penser. Posons l'acte. Maintenant, comme dans une sorte de profonde respiration, dites : "Seigneur, aide-nous à pardonner. Seigneur, renouvelle toutes ces relations." Quelle belle occasion est ici donnée à l'amour pour qu'il triomphe! Pour l'unité afin qu'elle reflète la Divine unité, et pour tout l'essentiel pour revenir comme la vie elle-même. Quelle chance! Est-ce que la réponse que nous donnons aujourd'hui est "oui" ou "non"? Allons-nous donner ce pardon? Allons-nous l'accepter avec joie? Ou est-ce quelque chose que nous ne faisons uniquement que parce que c'est prescrit par le calendrier – aujourd'hui, vous suivez, pardon; demain, on aura...? Non! C'est le moment crucial. C'est le début du Grand Carême. C'est notre "réparation" printanière, parce que la réconciliation est la puissante rénovation de ce qui est en ruine.

Alors de grâce, pour l'amour du Christ : pardonnons-nous les uns les autres. La première chose que je vous demande à tous, ma famille spirituelle, c'est de me pardonner. Imaginez toutes mes tentations de paresse, de trop vouloir éviter, et ainsi de suite. Quelle incessante défense de mes propres intérêts, santé, ou ceci ou cela.. Je sais que je n'ai même pas un gramme de ce don de soi, de cette abnégation qui est en vérité l'authentique repentance, la véritable rénovation de l'amour.
portrait-dessin du protopresbytre Alexander Schmemann

S'il vous plaît, pardonnez-moi et priez pour moi, afin que ce que je prêche, je puisse quelque part, ne fut-ce qu'un petit peu, l'intégrer et l'incarner dans ma vie.

Protopresbytre Alexander Schmemann

Prononcé le Dimanche du Pardon, 20 mars 1983, en la chapelle du Saint Vladimir Orthodox Theological Seminary, avant le Rite du Pardon. Transcrit d'après enregistrement sur cassette et édité. Publié avec l'approbation de Juliana Schmemann dans la "Saint Vladimir s Theological Foundation Newsletter".


marché médiéval, vente d'aliments de carêmeLa nourriture de Carême : scène de marché.
Chronique de Ulrico de Richental, 15è siècle, Prague
source de l'image:
http://www.egliseorthodoxeserbe.org/fr/evenements/rezultat.php?id=7

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