"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

23 février 2007

Metr. Stylianos: A l'occasion des salutations à la très sainte Mère de Dieu


http://www.greekorthodox.net.au/pages/salute.htm


Par l'archevêque Stylianos d'Australie

La période de repentance comportant ces "Salutations à la Mère de Dieu" a commencé il y a peu. Durant 5 semaines consécutives, les églises et les âmes vont résonner de ces multiples "saluts" qui lui seront chantés. On nous a enseigné cette "salutation" à la Vierge Marie par l'Archange, mais tout en la répétant, nous cherchons désespérément à en partager nous-mêmes la joie. Car il est vrai que ce "salut" - traduit en grec "réjouis-toi" - exprimé dans les Offices résonne comme une provocation et une ironie contrastant avec la morne atmosphère du Grand Carême, et plus encore avec les tristes activités de la futilité quotidienne.

Pourtant, dans un monde qui a choisit d'être "orphelin" de son propre gré, prenant cela pour une prétendue "liberté", le parcours du fidèle ne sait pas être autre chose que celui d'une continuelle résistance contre le courant. La vérité et la sérénité ne sortent jamais d'un "vote populaire." Si la fausseté implique l'errance, l'instabilité et l'insécurité, alors la vérité (lorsqu'elle est garantie par Dieu) est vécue dans le silence et la "solitude", est vécue comme étant une "interruption." Ca concerne "l'affirmation" interne qui n'a pas besoin de "témoignage externe." Cela s'exprime dès lors par une attitude de vie impassible.

La personne qui possède ne serait-ce qu'un degré minimum de piété, en acceptant que Dieu a créé le monde "et tout ce qu'il contient", a déjà été établie sur "le rocher de la foi." Alors, toute la Création, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de cette personne, devient cause de doxologie, d'action de grâce. Cette personne n'a même pas le temps de comprendre ou d'enregistrer les "données" perçues; c'est pourquoi il serait impie et même absurde de courir après d'utopiques "choses désirables."

La priorité des priorités est pour le fidèle ce qui est déjà donné. Même si ce n'est qu'une partie de cela :

"Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi..."

Ceci n'est pas une simple "salutation", comme celles que nous nous échangeons les uns les autres. Cette dernière n'engage pas et est à double sens, et vous pouvez soit la réciproquer soit l'ignorer.

Ici, la "salutation" est un message divin, et elle est sans retour. Provenant de la bouche d'un Archange, elle annonce et proclame la vérité de la vie. C'est précisément pourquoi elle ne concerne pas seulement la Vierge Marie, mais tous ceux qui veulent vivre. Ici, le mot "salut" ne reste pas suspendu en l'air, comme par exemple avec les anciens Grecs, qui utilisaient ce même mot pour commencer toute communication entre eux, lançant un impersonnel "réjouis-toi." Ici le mot "salut" (qui veut dire "réjouis-toi" dans le grec d'antant) ne signifie pas seulement "joie", un concept qui est si vague et indéfini, et que tout un chacun peut interpréter selon ses propres désirs. Dans le cas présent, la joie est déterminée par sa source. C'est pourquoi sa nature et son étendue sont simultanément caractérisées. Nous pouvons voir – si nous sommes attentifs – qu'elle n'est pas exprimée par un instinct aveugle, mais comme le précieux fruit d'une faveur et grâce spéciale. Dans le texte grec original, l'adjectif utilisé pour décrire la Vierge Marie ("ke-charitomeni") n'exprime pas simplement une grâce d'en haut, mais la plénitude de la grâce, qui est en effet expliquée par la présence directe du Seigneur ("le Seigneur est avec toi").

Il nous est ainsi révélé que cette "joie", qui est certainement la plus spontanée et justifiée des choses que tout un chacun recherche, ne peut pas être conçue comme un accomplissement individuel, ni être réduite à une manière individuelle de vivre. La véritable joie n'est pas arbitrairement conçue; elle est accordée, créant dès lors une "communion" substantielle entre des personnes libres et désintéressées. Cette forme libre et profonde de communion, telle qu'exprimée dans le "grand mystère" du mariage, fut fort justement appelée "joie", à présent un synonyme pour mariage.

Le triangle intelligible Seigneur-grâce-joie que nous avons vu dans la salutation de l'Archange nous amène à la conclusion que la communion de personnes dans la liberté ne peut continuer à être appelée "joie" quand elle en reste au simple niveau horizontal. La joie ("chara") a la présupposition nécessaire de la grâce ("chari") d'en haut, c'est pourquoi l'horizontal doit continuellement être enrichi et sanctifié par le vertical. Cette dimension de la joie, presque mystique et méconnue mais clairement religieuse, est encore cachée, comme une note oubliée, sous-jacente dans la plupart des langues des peuples Chrétiens. Et par cela, nous ne voulons pas seulement parler du mot "bénir" qui, dans le vocabulaire des moines Athonites, a remplacé toute autre salutation ordinaire. Nous voulons aussi parler du "gruss Gott" quotidien des Bavarois (càd "saluez Dieu") et du "salut" de toutes les langues d'origine latine qui, bien que signifiant une simple salutation, à un niveau plus profond retient le mot décisif de "salus", qui signifie "Salut" [au sens "être sauvé"; ndt]. L'on pourra rencontrer quelques cas dans le langage des fidèles de certaines régions de Grèce, comme Thessalonique et le nord de la Grèce, dans lesquels la "salutation" n'est pas une convention séculière d'une société humaine, mais a au contraire un usage quasiment exclusivement religieux. Là-bas, au lieu de dire "nous avons vénéré" une Icône ou l'Épitaphios, etc, les gens disent "nous avons salué" l'Icône.

Cependant, le sommet de la relation entre joie et Salut en tant que "communion" et communication, tant pour l'aspect horizontal que vertical, se retrouve dans le verset suivant de l'Hymne Acathiste:
"O cause de joie, déverse la grâce en nos pensées afin que nous crions vers toi." Ce verset montre l'incomparable sensibilité spirituelle du peuple Byzantin. Il est intéressant de noter que les mots "joie" et "grâce" dans le verset ont été placés si près l'un de l'autre que c'est comme s'ils avaient la même racine étymologique.

De ce qui vient d'être exposé, nous pouvons dire en conclusion que toutes les corrélations grammaticales et allitérations du texte entier de l'Hymne Acathiste ne pointent que vers un seul but: montrer cette joie, qui sans aucun doute est l'ultime dépassement de la crainte de la mort, est inséparablement liée à la grâce de l'omniprésence de Dieu. C'est ceci qui est principalement l'inépuisable don de Son amour - de sorte que nous ne L'expérimentons pas comme n'étant qu'une vague idée, ou comme un Principe inconnu et inaccessible, mais plutôt comme étant "l'Emmanuel", selon Sa propre affirmation révélatrice.

Dès lors, la joie Chrétienne n'est pas simplement quelque chose correspondant au "bonheur" ou au "plaisir" des anciens. Car elle n'a ni le côté hasardeux du bonheur ni le conformisme du plaisir. Puisqu'elle est don, issu de l'amour de Dieu seul, et constitue un don complètement libre de Sa grâce, elle n'est perdue que lorsqu'on rejette cette grâce, c-à-d lorsqu'on nie la présence de Dieu partout. L'Église chante dès lors fort justement à la Mère de Dieu : "Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi, et par toi, Il est avec nous."

Paru dans "Voice of Orthodoxy", v. 20(3), March 1999, publication officielle de l'archidiocèse Grec-Orthodoxe d'Australie

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note de traduction : on tracera un intéressant parallèle avec la manière dont saint Seraphim de Sarov saluait quiconque il/le croisait : "Ma joie, Christ est Ressuscité!"







Première Salutation
23 février 2007
Hagia Barbara, Chatelineau (B)

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