"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

18 février 2007

P. Schmemann & Hopko: Dimanche des Laitages – l'Exil d'Adam



Breughel l'Ancien, peinture, Carnaval se bat contre Carême
Et maintenant, nous sommes parvenus aux tous derniers jours avant le Grand Carême. Déjà durant la semaine du Carnaval, qui précède le Dimanche du Pardon, 2 jours ont été mis à part comme déjà pleinement "carémiques", le mercredi et le vendredi : la Divine Liturgie n'a pas été célébrée et tout l'ordo et le style de culte avait les caractéristiques liturgiques du Grand Carême.

Le mercredi lors des Vêpres, nous avons salué le Carême avec cette magnifique hymne:

"Le Carême de printemps est arrivé!
La lumière de la repentance;
Frères, purifions-nous nous-mêmes de tout mal, criant vers le Donateur de la Lumière:
Gloire à Toi, O Ami de l'homme."

Ensuite, le Samedi des Laitages, l'Église commémore tous les hommes et les femmes qui furent "illuminés par le jeûne;" les saints qui ont été le modèle que nous devons suivre, guides dans l'art difficile du jeûne et de la repentance. Dans cet effort que nous nous apprêtons à entamer, nous ne sommes pas seuls :

"Louons les assemblées des saints pères:
Antoine le Grand, Euthyme le Grand et tous leurs pairs!
Parcourant leurs vies comme un paradis de douceur..
Nous avons des aides et des exemples :
Nous vous honorons comme exemples, ô saints pères!
Vous nous avez vraiment enseigné à marcher sur le juste chemin;
Vous êtes bénis car vous avez oeuvré pour le Christ.."

plateau de fromagesPour finir arrive le dernier jour, habituellement appelé le Dimanche du Pardon, mais dont il faut aussi rappeler le nom liturgique : "Exil d'Adam hors du Paradis de béatitude." Ce nom résume en effet toute la préparation pour le Grand Carême. A présent, nous savons que l'homme a été créé pour le paradis, pour connaître Dieu et pour la communion avec Lui. Le péché de l'homme l'a privé de cette vie bienheureuse et son existence sur terre est un exil. Le Christ, le Sauveur du monde, ouvre les portes du paradis à quiconque Le suit, et l'Église, en nous révélant la beauté du Royaume, transforme notre vie en pèlerinage vers notre patrie céleste. Dès lors, au début du Carême, nous sommes comme Adam :

"Adam fut chassé du Paradis * à cause du fruit défendu; * assis devant la porte, il gémissait à grands cris, * d'une voix plaintive, et disait: * Hélas, que m'est-il arrivé, * malheureux que je suis: * j'ai transgressé le seul Commandement du Seigneur, * et me voilà privé de toute sorte de biens. * Paradis si délectable qui pour moi fus planté * et qu'Eve fit fermer, * supplie ton Créateur qui est aussi le mien * de me combler de tes fleurs. * Et le Sauveur lui répondit: * Je ne veux pas détruire Ma création, * mais Je veux qu'elle soit sauvée * et marche vers la connaissance de la vérité, * car Je ne rejette pas * celui qui vient à Moi..."

Le Carême, c'est la libération de notre enchaînement au péché, de la prison "de ce monde." Et la leçon de l'Évangile de ce dernier dimanche (Matt. 6,14-21) nous indique les conditions de cette libération. La première, c'est jeûner – le refus d'accepter les désirs et envies de notre nature comme s'ils étaient normaux, l'effort pour nous libérer nous-mêmes de la dictature de la chair et de la matière par rapport à l'esprit. Cependant, pour être effectif, notre jeûne ne doit pas être hypocrite, une "démonstration." Nous ne devons "pas montrer aux hommes que nous jeûnons mais à notre Père Qui est dans le secret."
La seconde condition c'est le pardon – "Si vous pardonnez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous pardonnera aussi." Le triomphe du péché, la marque distinctive de son règne sur le monde, c'est la division, l'opposition, la séparation, la haine. Dès lors, la première brèche dans cette forteresse du péché, c'est le pardon : le retour à l'unité, à la solidarité, à l'amour. Pardonner, c'est placer entre moi et mon "ennemi" le radieux pardon de Dieu Lui-même. Pardonner, c'est rejeter les désespérantes impasses des relations humaines et les renvoyer au Christ. Le pardon est vraiment une "irruption" du Royaume dans ce monde pécheur et déchu.

Le Carême commence réellement aux Vêpres de ce dimanche. Cet Office unique, si profond et si beau, est absent de tant de nos églises. Cependant, rien ne révèle mieux la "tonalité" du Grand Carême dans l'Église Orthodoxe; nulle part n'est mieux manifesté son profond appel adressé à l'homme.

Cet Office commence par des Vêpres solennelles avec le clergé portant des vêtements liturgiques de couleurs vives. Les hymnes (stichères) qui suivent le Psaume "Seigneur, je crie vers..." annoncent l'arrivée du Carême et, au delà du Carême, l'approche de Pâques!

"Commençons le temps de ce Carême lumineux, * nous adonnant aux combats spirituels, * sanctifions notre âme et purifions notre chair; * de nourriture ne jeûnons pas seulement; * abstenons-nous aussi de toute passion, * cultivant les spirituelles vertus; * en elles persévérant fidèlement, * puissions-nous être dignes de voir * la Passion du Christ notre Dieu * et l'allégresse de Sa Sainte Résurrection!"

Ensuite vient comme d'habitude l'Entrée, avec l'hymne vespérale : "Lumière Joyeuse de la sainte gloire.." Le célébrant procède alors vers la haute place derrière l'Autel pour la proclamation du prokimenon du soir qui annonce toujours la fin d'un jour et le début du suivant. Le grand prokimenon de ce jour annonce le commencement du Grand Carême :

"Ne détourne pas Ta Face de Ton serviteur, car je suis dans l'affliction; hâte-Toi de m'exaucer * Prête attention à mon âme et délivre-la!" (Ps 68,18-19)

Écoutez la mélodie toute unique de ce verset – écoutez ce cri qui soudain emplit l'église "car je suis dans l'affliction", et vous comprendrez ce point de départ du Carême : le mystérieux mélange de désespoir et d'espoir, de ténèbres et de lumière. Toute préparation est à présent parvenue à son terme. Je me tiens devant Dieu, devant la gloire et la beauté de Son Royaume. Je réalise que j'y appartiens, que je n'ai nulle autre demeure, nulle autre joie, nul autre but; je réalise aussi que j'en suis exilé, que je me trouve dans les ténèbres et la tristesse du péché, "car je suis dans l'affliction!" Et pour finir, je réalise que Dieu seul peut aider dans cette affliction, que Lui seul peut "prêter attention à mon âme." Par dessus tout, la repentance est un appel désespéré à cette aide Divine. A 5 reprises, nous répétons ce prokimenon. Et puis voilà, le Carême est là! Les vêtements clairs sont mis de côté; les lumières éteintes. Lorsque le célébrant entonne les demandes pour la litanie du soir, le choeur répond sur le "ton" carémique. Pour la première fois, la prière carémique de saint Ephrem est lue, accompagnée de prosternations. A la fin de l'Office, tous les fidèles s'approchent du prêtre et se demandent mutuellement pardon. Mais pendant qu'ils accomplissent ce rite de réconciliation, pendant que le Carême est inauguré par ce mouvement d'amour, de réunion et de fraternité, le choeur chante les hymnes Pascales. Nous aurons à errer 40 jours durant à travers le désert du Carême. Et cependant, à l'autre bout, déjà brille la Lumière de Pâques, la Lumière du Royaume.

[Extrait de "The Great Lent" ("Le Grand Carême"), par feu le protopresbytre Alexander Schmemann, SVS Press]














P. Hopko: Dimanche des Laitages et du Pardon
http://www.oca.org/OCchapter.asp?SID=2&ID=65
soupe au fromageEt enfin, la veille du Grand Carême, le dimanche de la Tyrophagie / des laitages ou dimanche du Pardon, nous chantons l'exil d'Adam loin du Paradis. Nous nous identifions à Adam, nous lamentant d'avoir perdu la beauté, la dignité et les délices de notre condition originelle, déplorant notre état de corruption dans le péché. Nous entendons ce jour-là l'enseignement de notre Seigneur à propos du jeûne et du pardon, et nous entrons dans le temps du jeûne en nous pardonnant les uns les autres, de sorte que Dieu nous pardonnera.
"Car, si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste aussi vous les pardonnera; mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père ne vous pardonnera pas non plus. Quand vous jeûnez, ne prenez pas un air sombre comme les faux dévots qui se composent un visage exténué pour montrer aux hommes qu'ils jeûnent. Oui, vous
dis-je, ils ont leur récompense. Quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage pour ne pas laisser voir aux hommes que tu jeûnes, mais à ton Père qui est présent dans le secret; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra" (Mt 6,14-18).
"The Orthodox Faith", protopresbytre Thomas Hopko

Textes du Dimanche de la tyrophagie (laitages)
http://forum-orthodoxe.com/~forum/viewtopic.php?t=1761

Traduit et publié en la fête de saint Léon le Grand, évêque et pape de Rome, Père de l'Église. Quelques écrits de saint Léon :
http://orthodoxie.club.fr/ecrits/peres/florileg/leon.htm

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