"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

13 février 2007

P. Schmemann: "RADIEUSE TRISTESSE", signification du culte liturgique du Grand Carême

http://groups.google.be/group/alt.religion.christian.east-orthodox/msg/674c96328e2bb7ed

priere du Christ au jardin de GethsemaniPour nombre de Chrétiens Orthodoxes, si pas pour la majorité, le Grand Carême consiste en un certain nombre de règles et prescriptions obligatoires, à connotation essentiellement négative : abstention de certains types d'aliments, interdiction de danser, voire s'abstenir de regarder des films. Tel est le niveau de notre éloignement par rapport au véritable esprit de l'Église, au point qu'il nous est pratiquement impossible de comprendre qu'il y ait "quelque chose d'autre" dans le Carême – quelque chose sans quoi toutes ces prescriptions perdent beaucoup de leur sens. Ce "quelque chose d'autre" peut au mieux être décrit comme une "atmosphère", un "climat" dans lequel on rentre, en tout premier lieu un état d'esprit et d'âme qui pendant 7 semaines imprégnera intégralement notre vie. Insistons à nouveau sur le fait que le but du Grand Carême n'est pas de nous forcer à quelques nouvelles obligations formelles, mais à "adoucir" notre coeur de sorte qu'il puisse s'ouvrir de lui-même aux réalités de l'esprit, et faire l'expérience de "la soif et la faim" latentes pour entrer en communion avec Dieu.

Cette "atmosphère" carémique, cet "état d'esprit" unique, est principalement amené via le culte liturgique, par les divers changements introduits dans la vie liturgique durant cette saison (4). Considérés séparément, pris un par un, ces changements peuvent paraître comme d'incompréhensibles "rubriques", comme des prescriptions qu'il faut respecter scrupuleusement; mais envisagés dans leur globalité, ils révèlent et communiquent l'esprit du Carême, ils nous font voir, sentir et expérimenter cette radieuse tristesse qui est le véritable message et don du Carême. On peut dire sans exagérer que les pères spirituels et les auteurs sacrés qui ont composé les hymnes du Triode du Carême, qui ont organisé petit à petit les structures générales des Offices du Grand Carême, qui ont orné la Liturgie des saints dons Présanctifiés avec cette beauté spéciale qui lui est propre, avaient une compréhension unique de l'âme humaine. Ils connaissaient vraiment l'art de la repentance et chaque année durant ce Carême, ils rendent cet art accessible à quiconque a des oreilles pour entendre et des yeux pour voir.

Comme je l'ai dit, l'impression générale est celle de "radieuse tristesse." Même n'ayant qu'une connaissance limitée du culte, un homme qui entrerait dans une église durant un Office du Carême comprendrait presqu'aussitôt, j'en suis sûr, ce que cette expression apparemment contradictoire peut signifier. D'un côté, une certaine tristesse tranquille imprègne l'Office : les vêtements liturgiques sombres, les Offices plus longs et plus monotones que d'habitude, quasiment pas de mouvement. Les lectures et les chants se succèdent en alternance, et cependant il semble ne rien "se passer." A intervalles réguliers, le prêtre sort du sanctuaire et prononce toujours la même courte prière, et toute l'assemblée ponctue chaque demande de cette prière par des prosternations. Ainsi, pendant une longue période, nous nous trouvons dans cette monotonie – dans cette tranquille tristesse.

Mais lorsque nous commençons à réaliser que cette durée et cette monotonie même sont nécessaires si nous voulons faire l'expérience de l'action sécrète, et au départ inaperçue, accomplie en nous par l'Office, alors, progressivement, nous commençons à comprendre, ou plutôt à ressentir que cette tristesse est en effet "radieuse", qu'une mystérieuse transformation est en train de s'accomplir en nous. C'est comme si nous nous parvenions en un endroit où le vacarme et les soucis de la vie, de la rue, de tout ce qui rempli habituellement nos journées et même nos nuits, n'avait pas accès – un endroit où ils n'ont aucun pouvoir. Tout ce qui nous semblait extrêmement important au point d'encombrer notre esprit, cet état d'anxiété qui était devenu virtuellement notre seconde nature, tout cela disparaît quelque part et nous commençons à nous sentir libres, légers et joyeux. Ce n'est pas cette joie bruyante et superficielle qui va et vient 20 fois sur une journée, qui est si fragile et fugitive; c'est une joie profonde qui provient non pas d'une seule raison particulière, mais de notre âme ayant, selon le mot de Dostoevsky, touché "un autre monde." Et ce qu'elle a touché est fait de lumière et de paix et de joie, et d'une inexprimable confiance. Nous comprenons alors pourquoi les Offices avaient à être si longs et apparemment monotones. Nous comprenons qu'il est simplement impossible de passer de notre état d'esprit habituel un "apaisement" presque complet, sans restaurer d'abord en nous une mesure de stabilité intérieure. C'est pourquoi ceux qui pensent aux Offices d'église uniquement en termes "d'obligations", qui s'inquiètent toujours de connaître le "minimum requis" - "combien de fois devons-nous aller à l'église?"; "combien de vous devons-nous prier?" - ne peuvent jamais comprendre la véritable nature du culte liturgique qui nous emmène dans un autre monde – celui de la présence de Dieu – mais qui nous y amène lentement parce que notre nature déchue a perdu la capacité d'y accéder naturellement.
Dès lors, quand nous expérimentons cette libération mystérieuse, au fur et à mesure que nous devenons "légers et apaisés", la monotonie et la tristesse de l'Office acquièrent une nouvelle signification, elles sont transfigurées. Une beauté intérieure les illumine telle que les premiers rayons du soleil qui, alors qu'il fait encore noir dans la vallée, commencent à éclairer le sommet de la montagne. Cette lumière et cette joie secrète proviennent des longs "alléluias", de la "tonalité" entière des Offices du Carême. Ce qui paraissait au départ comme monotone est à présent révélé comme paix; ce qui semblait triste est à présent expérimenté comme les véritables premiers mouvements de restauration de l'âme, remontant de son abîme de perdition. C'est ce que le premier verset de l'alléluia de Carême proclame chaque matin:

"Mon âme a désiré Te voir dans la nuit,
Avant l'aurore, O Dieu,
Car Tes jugements sont Lumière sur terre!"

"Triste clarté" : la tristesse de mon exil, du gâchis que j'ai fait de ma vie; clarté de la présence et du pardon de Dieu, la joie d'avoir retrouvé mon désir de Dieu, la paix du domicile retrouvé. Tel est le climat du culte liturgique du Grand Carême; tel est son impact principal et général sur mon âme.

[Extrait de "The Great Lent" ("Le Grand Carême"), par feu le protopresbytre Alexander Schmemann, SVS Press]The Great Lent, book of protopresbyter Alexander Schmemannlivre Le Grand Careme, protopresbytre Alexander Schmemann

Aucun commentaire: