"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

20 février 2007

Saint Eleuthère de Tournai et son CREDO

SANCTUS ELEUTHERIUS TORNACENSIS
(imagerie occidentale récente)
(on voit ainsi qu'on a besoin vital de bons iconographes!)

Ce n'est pas avant de très longs siècles que le Symbole ou Credo de Nicée-Constantinople, qui nous semble si naturel dans les Offices & Liturgies, ne s'est imposé comme "unique". Même en Orient, il a longtemps été minoritaire, et ce n'est pas uniquement à sa qualité théologique qu'il a dû son accession au statut actuel, mais quand c'est celui de la ville impériale, voyez-vous..

En Occident, son statut ne sera jamais très clair, et en tout cas, il ne parviendra jamais à cette place centrale, exclusive. Pourquoi? L'Occident a généralement été tenu à l'écart de ces grands Conciles. Soit du fait de guerres empêchant le voyage. Soit du fait qu'on ne pensait pas à (devoir) inviter nos Pères. Soit carrément du fait que les Orientaux voulaient régler certaines affaires (pas toujours reluisantes) en interne tout en profitant de l'appui impérial pour donner un statut oecuménique au Synode réuni - et historiquement, c'est le cas du 5ème "oecuménique", c'est irréfutable.

Ceci explique qu'il faudra attendre certains grands conciles mérovingiens, au 7ème siècle, pour voir les 4 premiers Conciles à statut oecuménique reconnus chez nous. On trouve d'ailleurs de manière claire et nette les "fruits" de cette non-invitation dans les écrits patristiques de chez nous, et pas uniquement en négatif. Saint Hilaire de Poitiers n'aura rien à envier aux Cappadociens; et pourtant, avant son exil pour cause de confession orthodoxe de la Foi, ses écrits ne contiendront pas un gramme de théologie ou même de référence à quoi que ce soit du premier Concile de Nicée. Parce que tout simplement personne n'était au courant, chez nous, et que notre théologie n'en était pas moins Orthodoxe. Mais exprimée avec un langage culturel, historique, philosophique et théologique différent, celui de chez nous, tout simplement. Certes, on ne va pas refaire l'Histoire, mais pour éviter qu'elle se refasse sur notre dos, il serait bon, je pense, de ne pas l'oublier, et de la lire à l'endroit, sans oeillères.

Aujourd'hui, nous fêtons entre autres le grand saint Éleuthère de Tournai, évêque et martyr de nos régions.


Être évêque de Tournai ça ne voulait pas dire
"insignifiant pontife d'une bourgade",
mais un des très grands dans les Gaules!


Comme tous les grands évêques, il avait "son" Credo. En 500, nos Conciles n'avaient pas encore entériné ni même ne fut-ce que reçu à connaître le contenu de la plupart des divers Conciles tenus en Orient, fussent-ils réellement de statut oecuménique. Ces Credo n'avaient donc rien d'étonnant. Il faut le répéter pour que ça soit bien clair - bis repetita placet! - c'était NORMAL. Quand saint Cyril d'Alexandrie reproche à l'hérétique Nestorius, qui était alors patriarche de Constantinople, ses hérésies, il lui cite en référence non pas le Symbole de Nicée-Constantinople, mais celui que Nestorius avait toujours connu, celui d'Antioche. Et c'est en référence à celui-là qu'il, auquel il avait toujours souscrit, que Cyril lui montre d'abord ses erreurs et hérésies.
Ces Symboles locaux, parfois de très grande diffusion, sont là aussi pour nous rappeler que l'Esprit souffle où Il veut. Nous n'avons pas à avoir honte de nos Pères dans la Foi, en Occident : ils ont été aussi brillants et aussi courageux que les pères orientaux, et il n'y a pas eu plus de dérives chez nous que chez eux. C'est pas pour rien que les saints iconographes orientaux se sont réfugiés chez nous durant l'iconoclasme!

Credo de saint Eleuthère au synode de Tournai

"Vous tous qui confessez Dieu le Père et son Fils, avec l'Esprit-Saint, écoutez.
Croyez en un seul Dieu, Père Tout-puissant, et en Jésus-Christ, son Fils unique Notre-Seigneur, qui est né de Dieu le Père dont il est le Fils unique, Dieu immense d'un Dieu immense, Dieu immortel d'un Dieu immortel, Dieu invisible d'un Dieu invisible, Dieu éternel d'un Dieu éternel, par qui et avec qui le Père a fait tout ce qui est contenu dans le ciel, sur la terre et dans les mers. Je vous y exhorte donc, mes bien-aimés : croyez que Jésus-Christ notre Seigneur est descendu des cieux pour le Salut des hommes et la rédemption du monde, qu'il s'est incarné et qu'étant homme il a souffert sous Ponce, le Gouverneur : qu'en outre il est ressuscité le troisième jour d'entre les morts et qu'il est remonté au Ciel d'où il était descendu. Vous devez tenir et observer ces dogmes, mes fils très chers: il faut vous y conformer avec piété, si vous voulez mériter les joies célestes. Obéissez à ces hauts enseignements qui sont ceux des anciens Pères, en considérant et en contemplant profondément ce Verbe de Dieu qui s'est incarné et qui s'est fait homme. En outre, votre foi doit vous convaincre que le Christ notre Seigneur a été établi le médiateur entre Dieu et les hommes, le réconciliateur par excellence de l'humanité avec Dieu, lui qui s'est offert pour nous à Dieu son Père, en odeur de suavité. C'est lui en effet qui a dit à Dieu son Père par l'organe du Prophète : "Vous n'avez pas voulu des sacrifices et des oblations (de l'Ancienne Loi); les holocaustes offerts pour les péchés ne vous ont pas plu; mais vous m'avez donné un corps (pour la grande immolation du calvaire). Il est écrit de moi à la tête du livre de vos décrets éternels, que je dois accomplir, ô Dieu, votre volonté".
Jésus-Christ n'a pas offert son corps pour lui-même mais pour nous, "en odeur de suavité." Mes frères, qui de vous doutera désormais que l'Agneau véritable et sans tache a été immolé pour le Salut du genre humain et crucifié par des Juifs impies? C'est lui qui nous a rachetés par l'admirable vertu et la puissance ineffable de sa divinité, qui a confondu les Juifs rebelles et superbes, et vaincu l'enfer en en forçant les portes, en en faisant sortir les captifs qui y étaient enchaînés, et en arrachant de la prison ténébreuse ou elles étaient plongées les âmes qui attendaient sa venue et qui, délivrées aujourd'hui, lui crient dans leur reconnaissance : O doux vainqueur des perfides entreprises de Satan, c'est après vous, ô très clément Jésus, c'est après vous que nous gémissions dans ce lieu de tourments, c'est vous qu'appelaient du fond de notre cachot ténébreux nos soupirs et nos larmes : voici que vous êtes venu, vous que nous attendions depuis des siècles....
C'est Lui, mes frères, qui, après avoir vaincu Satan et délivré des ténèbres du séjour des morts les âmes des Saints qui réclamaient leur libérateur, est ressuscité le troisième jour, et, étant monté au royaume céleste, est assis à la droite de Dieu le Père. Confessez donc un Dieu unique en sa substance et trois personnes en un seul Dieu; pour que vous méritiez d'arriver au royaume du Ciel, et de jouir à jamais des biens éternels dans ce séjour où les Anges sont enivrés de joie, où les Apôtres tressaillent d'allégresse, où l'armée glorieuse des Martyrs est dans la jubilation, où le choeur des Confesseurs et des Vierges éclate en applaudissements : séjour béni où le Rédempteur du monde les couvre de lauriers immortels, lui le Dieu Tout-puissant qui vit et règne à jamais, inaccessible aux yeux mortels, éternel, incorruptible, à qui est dû honneur, louange, gloire, empire et puissance sans fin; majesté immortelle, gloire sans ombre, vertu ineffable, avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il."
En terminant son discours, il formule et fulmine en ces termes l'excommunication contre les hérétiques
Si quis autem his decretis contradixerit, a Patre et Filio et Spiritu sancto anathema sit! " "Si quelqu'un contredit à ces enseignements, qu'il soit anathème et réprouvé par le Père, le Fils et le Saint-Esprit!"
Le Saint s'assit alors.
Les Catholiques [*] qui assistaient au synode glorifièrent Dieu, et, manifestant une vive allégresse, firent profession de leur foi en ces termes " Trinitatem in unitate veneramur et colimus, unitatem in substantia profitemur et devote adoramus" . "nous révérons et adorons la Trinité dans l'Unité divine; nous confessons publiquement l'unité de la substance divine et nous l'adorons dévotement."
Le synode fut levé sur ces paroles. Les hérétiques en sortirent couverts de honte et de confusion. Eleuthère et tous ceux qui avaient pris part à l'assemblée se retirèrent."
Ce synode fut tenu vers l'an 525 ou 526, si l'on en croit le calcul que fait un chroniqueur. Ce qui s'accorde assez avec l'âge que l'auteur ancien cité par les Bollandistes attribue à Eleuthère à l'époque de ce synode (71 ans).
Acta . SS. Belg., p. 486, ad verbum.
source

[*] pour rappel, le terme "catholique" à l'époque patristique, c'était synonyme "d'orthodoxe". Il ne doit pas être confondu avec le regrettable raccourci du terme "catholique-romain", qui désigne ce que vous savez et n'était pas connu de saint Eleuthère ni aucun de nos Pères d'avant le Schisme. Comparez la Foi "avant" et "après", les faits sont là.

Collecte (rite orthodoxe occidental)
O Dieu, montre-Toi favorable à Tes serviteurs, par la puissance des prières de saint Eleuthère, Ton évêque et martyr, et fais que, célébrant aujourd'hui sa naissance au Ciel, nous soyons toujours protégés contre toutes forces adverses par sa bienveillante intercession.
Par notre Seigneur Jésus-Christ.
saint Eleuthère, prie Dieu pour nous!

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