"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

18 mai 2007

Génétique, morale et libertés

A propos de la recherche génétique
http://www.christminster.org/Genetic.htm



L'article de Linda Borg dans le "Providence Journal" du 16 octobre 2002, à propos des dilemmes moraux naissant du fait des recherches en génétique, amène dès le départ au point crucial : "la véritable question n'est pas ce que la science sait faire mais plutôt si nous devrions le faire."

Ce que la science est ou n'est pas capable de faire, c'est purement une question de connaissance et d'expertise scientifique. Et la connaissance et l'expertise scientifique sont par définition moralement objectives – au moins d'un point de vue purement scientifique. Un physicien compétent est sûrement capable de concevoir une bombe très efficace. Mais la question d'en faire ou de ne pas en faire usage n'est pas du tout un problème scientifique, mais éthique et moral.

A une époque plus lointaine, ceci n'aurait pas posé problème. De fait, après la Seconde Guerre Mondiale, les Alliés victorieux, et à vrai dire le monde civilisé dans son ensemble, n'ont pas eu de difficulté pour discerner que les atrocités perpétrées par les scientifiques Nazis n'étaient que cela – des atrocités – qui ne devaient donc pas être jugées sur leur valeur scientifique ou expérimentale (ce qui sait être fait), mais sur des valeurs plus larges (ce qui devrait ou pourrait être fait), des valeurs qui transcendent la science et en fait la civilisation elle-même. Ces principes moraux plus larges furent alors incontestés, comme il convient. En effet, même de nos jours, quelle personne saine d'esprit, civilisée, oserait remettre en question la légitimité morale de la condamnation par les Alliés des criminels de guerre Nazis, y compris des scientifiques?

Mais aujourd'hui, il y a un problème. Il n'est en rien évident qu'un tel consensus moral pourrait exister face à des événements plus contemporains. Bien entendu, d'aucun pourra toujours faire appel au principe que "la force fait le droit." D'après ce principe, le butin va au vainqueur – ainsi que le droit de juger les vaincus [1]. Mais si vous adoptez ce principe comme base morale, alors vous devrez concéder que si les Nazis avaient gagné la guerre, alors leur jugement moral aurait été le bon. La morale deviendrait alors une affaire de caprice historique.

A moins que n'existe quelques principes moraux qui transcendent les nations, et les partis et les époques, il n'existe pas de base sur laquelle juger les atrocités ou les criminels de guerre ou les scientifiques Nazis – ou les recherches génétiques. Et c'est bien ici que notre génération est le plus en danger. A l'inverse des générations antérieures, qui reconnaissaient sans ambages l'existence d'une loi morale transcendant tout, l'esprit moderne s'est installé sur les sables mouvants de l'éthique subjective : "Ce qui est juste pour moi pourrait ne pas l'être pour toi." Un tel principe peut s'appliquer sans difficulté à des matières sans importance, comme la couleur du maquillage de quelqu'un ou le genre de voiture d'un autre; mais en tant que principe moral pour des problèmes plus larges, c'est sans la moindre force.

Ce n'est pas une coïncidence si l'on pense d'office aux atrocités des Nazis lorsqu'on aborde le sujet des recherches génétiques. Personne d'un peu sérieux ne douterait que les scientifiques Nazis, s'ils avaient possédé les niveaux de recherche et les potentiels à présent accessibles aux scientifiques en génétique, les auraient détournés pour leurs propres buts. Et il y a peu de raison de douter qu'ils n'y seraient parvenus; ils auraient réussi; il y a donc aussi peu de doute que les scientifiques modernes réussiront à faire fonctionner leur science génétique.

Mais à quelle fin? Nous connaissons historiquement le but que les recherches des Nazis poursuivaient, et le monde, en les soumettant à un jugement moral, a considéré tant le but que ses moyens comme répréhensibles et les a condamnés. Sans hésiter, le monde reconnu que ce que les Nazis auraient pu faire et ce qu'ils avaient fait en matière de recherche, le monde l'appelait "atrocités." Et le monde décréta que ces choses n'auraient pas dû avoir été faites.

Sans l'assurance confiante qu'ils agissaient sous un certain nombre d'impératifs moraux qui transcendaient leurs propres nations et leur civilisation elle-même, les juges du tribunal militaire de Nuremberg n'auraient pas eu mandat pour agir comme juges et pour condamner les criminels et scientifiques Nazis. Ils n'ont pas non plus senti un besoin impératif de solliciter une opinion scientifique pour déterminer si les expérimentations sur des victimes vivantes avaient été conduites conformément au protocole médical et scientifique. Le problème n'a jamais été considéré comme relevant de la science, mais de la morale, ce sur quoi les scientifiques, parce que scientifiques, n'ont rien à exprimer.

Il est à regretter que de nos jours, les appels les plus vibrants en faveur de la recherche génétique proviennent de scientifiques et de leurs soutiens. Les voix
qui appellent au jugement moral – manquant du prestige et de l'aura dramatique si appréciés des media – sont soit ignorés soit n'ont pas d'audience. (L'article du Providence Journal est à cet égard une exception bienvenue). Un monde indifférent, impressionné par les perspectives enjôleuses présentées par les généticiens, et s'étant détaché de l'ancrage moral auquel tenait la génération passée pour à présent s'en remettre à des normes instables, réserve bon accueil à la perspective d'entrer dans ce meilleur des mondes [2] qui semble être une naissance. Le danger se situe dans cette navigation sur une mer inexplorée, en terrain inconnu, sans avoir de boussole morale. Sans avoir un tel guide, non seulement on est perdu, mais en plus on est plutôt ignorant du fait qu'on est perdu, et incapable – à moins d'un incident fortuit mais improbable – de pouvoir un jour retrouver le chemin du retour vers son chez soi.

En fait, le problème du "sans domicile moral fixe" – au sens moderne, qui flotte sur une mer de possibilités infinies, étant chacune de valeur morale égale, c'est-à-dire aucune n'étant interdite – cela rend vulnérable aux chants de sirènes des scientifiques, eux-mêmes à la dérive mais possédant une vision apparemment brillante, vision qui peut leur donner, pour un temps au moins, cette confortable illusion qu'ils ne sont pas du tout perdus ou à la dérive, voire qu'être à la dérive, c'est ça la vie, et qu'il vaut mieux ne pas se soucier de ces obsédantes et pernicieuses idées d'un "domicile moral." C'est à ce point-là que la science cesse d'être science, et devient scientisme – une philosophie chargée de valeur qui s'arroge pour elle-même l'autorité morale qu'elle décrie si elle est exercée hors de ses propres frontières. Et c'est précisément à cet endroit que la science cesse complètement d'être science et devient au contraire la nouvelle religion de l'époque, et ses hommes en tabliers blancs les prêtres et les prophètes du meilleur des mondes. Et qui, dans ce meilleur des mondes, sera capable de défier la moindre de ses oeuvres et le moindre de ses apparats? Car le seul principe qu'on y honore est que si quelque chose sait être fait, alors il doit être fait. Comme mme Borg le fait remarquer dans son article, la recherche génétique a même suborné les "bio-éthiciens... grassement payés pour leurs services... qui décrètent dès lors ce que vous souhaitez." Tout ça pour des principes moraux élevés qui transcendent nations et civilisations elles-mêmes!

Il y a une cinquantaine d'années, Clive Staples Lewis (1898-1963) écrivit un magnifique mais terrifiant roman à propos des dangers découlant d'hommes et femmes ordinaires confiant leur autorité morale à des scientifiques.
Dans "That Hideous Strength" ("Cette hideuse puissance"), Lewis décrit une tentative pour bâtir le meilleur des mondes par des moyens apparemment scientifiques. A la fin, le programme scientifique, qui n'est bien évidement supervisé par aucune autorité morale externe à lui-même, mais ne fonctionne que par rapport à ses propres impératifs scientifiques et sociaux, devient une force totalitaire et meurtrière. L'essentiel de son fonctionnement relevait de la recherche génétique. Cette nouvelle a été écrite il y a plus d'un demi-siècle, et cependant sa vision de la science transformée en scientisme est aussi actuelle et pertinente que les nouvelles de ce jour.

Pendant ce temps – que cela dure longtemps ou pas – les voix de moralistes non-rémunérés doivent se faire entendre, pour que se lèvent les doutes à propos de ces nouveaux vêtements que le très à la mode empereur de la science a déclaré être la garde-robe de l'avenir.

Dom James M. Deschene
Abbé de Christminster
Monastère Bénédictin au sein de l'Église Orthodoxe Russe Hors Frontières
http://www.christminster.org/
Providence, RI

notes de traduction
[1] C'est l'antique "vae victis", malheur aux vaincus.

[2] Dans le texte anglais d'origine, Dom James utilise ici l'expression "a brave new world" – c'est une référence explicite au titre du livre d'anticipation sociologico-scientifique et assez prophétique d'Aldous Huxley (1894-1963), qui justement abordait la génétique et les problèmes de société dès les années 1930, livre titré en français "le meilleur des mondes". Hélas, bien que brillant auteur, vivant dans un monde Occidental d'où on a arraché le Christ depuis mille ans, un monde vide de sens, Huxley sombrera dans les religions orientales et la drogue. Ce qui n'enlève en rien à son génie littéraire et à une vision assez claire de vers quoi nous nous dirigions, déjà à l'époque, et vers où nous fonçons carrément à présent. Voyez plutôt ce qu'il déclarait en 1961 à la California Medical School de San Francisco, alors qu'il était atteint d'un cancer de la gorge et à 2 ans de sa mort : "Il y aura dès la prochaine génération une méthode pharmaceutique pour faire aimer aux gens leur propre servitude, et créer une dictature sans larmes, pour ainsi dire, en réalisant des camps de concentration sans douleur pour des sociétés entières, de sorte que les gens se verront privés de leurs libertés, mais en ressentiront plutôt du plaisir." Et nous y sommes arrivés, malgré la mise en garde!


Quelques dessins de presse sur la bioéthique:
http://www.philippetastet.com/dessin.aspx?code=actualite-sciences

En matière de bio-éthique, un intéressant article est paru récemment, un évêque Serbe fort érudit donne le point de vue principal de l'Orthodoxie sur la transplantation et le don d'organes :
http://www.orthodoxie.com/2007/05/brivement_au_su.html

A (re)lire :

Euthanazie : tombe commune des victimes des précurseurs découverte en Allemagne

Bioéthique : arrêter la machine?
(quand tout semble physiquement perdu, que peut-on ou doit-on faire?)

Comment voulons-nous mourir? - testament de vie, éthique et spiritualité -
père Jean Breck (professeur en bioéthique), John Kapsalis (théologien), et le dernier sermon du père Alexander Schmemann (en phase terminale de cancer)

Euthanasie : compassion ou intérêt? (la Russie à contre-courant face à l'Occident "civilisé")


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