"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

07 mai 2007

P. Papademetriou: Saint Augustin d'Hippone, Orthodoxie et Consensus Patrum


Saint Augustin d'Hippone dans la Tradition Orthodoxe Grecque
http://www.goarch.org/en/ourfaith/articles/article8153.asp


Depuis plusieurs décennies, c'est non seulement sa théologie, mais saint Augustin d'Hippone lui-même qui a été considéré comme hérétique par certains théologiens dans l'Église Orthodoxe. Il a été personnellement attaqué par plusieurs théologiens, l'excluant de la liste des saints. Entre-temps, d'autres ont appelé la théologie Orthodoxe à réévaluer et à replacer Augustin à sa place légitime, en tant que grand théologien-philosophe de l'Église Indivise.

Afin de clarifier où se situe Augustin en ce qui concerne l'Orthodoxie Grecque, ma thèse dans cet article est qu'il a été un "saint" de l'Église et n'a jamais été rayé des listes des saints. Il est vrai que certains de ses enseignements ont été fortement critiqués et brandis comme hérétiques, mais cela a eu lieu après sa mort. La controverse doctrinale la plus importante autour de son nom, c'est le "filioque." D'autres doctrines qui inacceptables pour l'Église sont : sa conception de péché originel, sa doctrine de la grâce, et la prédestination. Mon intention dans cet article est de présenter des écrits Orthodoxes, tant anciens que récents, sur la personne et la théologie d'Augustin.

Saint Photius

Le premier théologien majeur de l'Église Orthodoxe à en être venu aux prises avec le "filioque" fut saint Photius, qui s'intéressa aussi à la personne de saint Augustin. Il a argumenté qu'un saint qui se trompait au sujet d'une doctrine qui a été établie après sa mort n'est pas coupable d'hérésie, et que la sainteté de la personne n'en est pas amoindrie. Dans le cas d'Augustin, saint Photius suspecte que ses écrits aient été falsifiés. Photius demande "comment être certain qu'après toutes ces années, les écrits n'aient pas été falsifiés?" (1). Saint Photius insiste que même si les écrits sont authentiques et que les Latins utilisent ces écrits pour soutenir leurs enseignements erronés, ils desservent ces pères. Photius affirme "Lisez seulement Ambroise ou Augustin ou quelqu'autre père de votre choix : lequel d'entre eux souhaitait affirmer quoi que ce soit de contraire à la voix de son Maître?" Et plus loin, il ajoute:

"Si ces pères qui ont enseigné lesdites opinions n'ont ni altéré ni changé les doctrines correctes, alors vous qui enseignez à nouveau votre parole comme un dogme, c'est une autre calomnie contre vos pères que votre avis obstiné apporte aux enseignements de ces hommes" (2).

Photius rappelle que bien que ces pères étaient saints, ils étaient en même temps humains, et n'étaient pas exempts de glisser dans l'erreur. Et ainsi Photius conseille aux Latins de laisser les pères Ambroise et Augustin.
Il dit :

"Bien que par ailleurs ils émettaient les plus nobles réflexions, ils étaient humains. S'ils ont dérapé voire sont tombés dans l'erreur, par quelque négligence ou inadvertance, nous ne devrions pas les contredire ou les admonester. Mais qu'est-ce que c'est pour vous?" (3)

Bien qu'Augustin et Ambroise aient utilisé le "filioque", ils n'ont pas eu l'intention de l'inclure dans le Credo. Pour les Orthodoxes Grecs, cette introduction du "filioque" dans le Credo est une offense. Photius le déclare ainsi très clairement:

"Car eux, ils n'ont pas fait le moins du monde la moindre de ces choses dans lesquelles vous abondez. Ils étaient au contraire abondamment exemplatifs en matière de vertu et de piété, et dès lors professaient soit par ignorance soit par inadvertance votre enseignement, ce qui n'avait jamais été imposé comme dogme" (4).

Photius soutien que les pères, y compris Ambroise et Augustin, n'enseignaient pas d'erreur, mais que même si ça leur arrivait, ils étaient humains, et nul d'entre eux, étant humain, n'est exempt d'erreur. Il affirme que "car tous étaient des hommes (anthropoi) et humains, et nul n'étant fait de poussière de terre et étant de nature éphémère ne peut éviter quelque chute dans l'erreur" (5).

Photius insiste que même si ces saints hommes, Ambroise et Augustin, pourraient avoir enseigné la doctrine erronée du "filioque", ils n'étaient qu'une petite minorité. La majorité des pères, le "consensus patrum", est du côté de la véritable doctrine, et c'est ce que nous devons suivre. Photius déclare:

"Si les grands Ambroise et Augustin et Jérôme et quelques autres qui sont de la même opinion et du même niveau et sont d'une grande réputation de vertu et d'honorabilité de vie, enseignent entre autres que le Saint Esprit procéderait aussi du Fils, cela ne diminue en rien leur importance pour l'Église" (6).

Photius continue dans le même paragraphe, expliquant qu'il est de première importance de leur dire (aux Latins) que si 10 ou même 20 pères d'une pareille réputation s'exprimaient de la même manière, des milliers (myrioi) de pères n'ont absolument pas dit cela. Il demande "qui alors insulte les pères?" Et aussi : "est-ce que ce ne sont pas ceux qui limitent la piété de ces quelques pères à quelques paroles qu'ils ont tenues, et les placent ensuite en contradiction avec les Conciles, et préfèrent ces quelques uns aux innombrables pères qui ont défendu la véritable doctrine?" Il continue encore à questionner les Latins de la sorte : "Qui est l'offenseur (huvristes) du saint (ieron) Augustin et Jérôme et Ambroise? N'est-ce pas celui qui les force à entrer en conflit avec le Maître et Enseignant commun? Ou est-ce celui qui ne fait pas une telle chose, mais demande (axion) à suivre les lois du Maître?" (7)

Saint Photius suggère de laisser ces pères Latins tranquilles, ceux dont des doctrines sont en contradiction avec les décrets des Écritures et des Conciles Oecuméniques, parce qu'en faisant appel à eux pour confirmer les erreurs des Latins, ils dévoilent les erreurs de ces pieux hommes. Le respect qui convient envers ces saints hommes, c'est de garder le silence à propos de leurs erreurs (8).

De plus, Photius suggère que l'ont devrait avoir de la sympathie pour ces pères, parce qu'ils ont fait de la théologie à une époque difficile de l'histoire, qui les a amené à des erreurs dans quelques doctrines. Ainsi Photius maintient que celui qui meurt n'étant pas présent pour se défendre, nul ne saurait prendre sa défense. Et pour cette raison, nul esprit raisonnable n'élèverait une accusation contre lui (kategoros) (9).

Photius soutien qu'au Concile Général de 879-880, les légats de l'Ancienne Rome étaient d'accord avec les théologiens de la Nouvelle Rome pour dire que le Saint Esprit ne procédait que du Père seul. Lors de ce Concile, tous furent d'accord sur le saint Credo et les Conciles Oecuméniques, et scellèrent de leurs signatures la foi que le Saint Esprit procède du Père seul; et que celui de la Vieille Rome en la personne du pape Jean VIII à travers ses vicaires (topoteritai) était en communion avec Photius et l'Église de Constantinople parce qu'ils étaient en accord dans leur théologie (10).

De ce qui précède, il est évident que Photius n'a pas exclu Augustin de la liste des saints et des pères, quand bien même il admet que ce dernier, en tant qu'humain, se soit trompé sur certains points de doctrine. C'est la découverte que j'ai faite de plusieurs références à Augustin dans les écrits de saint Photius – la sainteté et la vertu sont permanentes malgré la fragilité humaine faisant tomber dans l'erreur. Aux yeux de saint Photius et des Byzantins, Augustin reste un des pères de l'Occident Latin.

L'Hésychasme et Augustin.

Augustin lui-même n'a jamais été attaqué personnellement par les Hésychastes du 14ème siècle, mais la théologie augustinienne a été condamnée en la personne de Barlaam, qui avait provoqué la controverse. Elle aboutira en finale à la condamnation de l'augustinisme occidental tel que présenté à l'Orient par Barlaam, un moine de Calabre, lors dès Conciles du 14ème siècle.

Palamas, le protagoniste Orthodoxe, écrivit nombre de traités contre le "filioque" et les présupposés théologico-philosophiques de base de la théologie latine. Saint Grégoire Palamas suivit les présupposés théologiques des Cappadociens et maintînt que l'essence de Dieu est totalement transcendante et soutînt l'évidence de la participation personnelle aux énergies incréées. C'est-à-dire qu'il opposa l'identité de l'essence avec les attributs en Dieu. C'était une réaction contre le conflit de la théologie de révélation basé sur Augustin, tel qu'il vint d'Occident par Barlaam. Pour Palamas, la révélation est directement expérimentée dans les énergies divines, et est opposée à la conceptualisation de la révélation. La vue augustinienne de révélation par des symboles créés et la vision extatique est rejetée. Pour Augustin, la vision de Dieu est une expérience intellectuelle. Ce n'est pas acceptable pour Palamas. L'accent palamite est mis sur le fait que les créatures, en ce compris les humains et les anges, ne peuvent ni connaître ni saisir l'essence de Dieu (11).

L'Orient rejeta la théologie augustinienne en la personne de Barlaam. L'Orient avait perçu qu'Augustin avait accepté le présupposé néo-platonicien prétendant que le saint serait à même d'avoir une vision de l'essence divine en tant qu'archétype de tous les êtres. Sous l'influence du néo-platonisme, Barlaam soutînt qu'à travers l'extase (ekstasis), la raison sortant hors du corps, et dès lors fonctionnant de manière pure, on avait alors une vision de l'archétype divin. Palamas appelle cela l'erreur païenne grecque et maintînt que l'homme atteint la déification (theosis) à travers la participation aux énergies divines (12).

Par la suite, pour des raisons politiques, afin de sauver l'empire, les empereurs Byzantins cherchèrent l'union avec Rome. L'empereur, le patriarche et une délégation vinrent à Ferrare en 1438, pour participer à un concile avec le pape de Rome et de mener à une union entre Grecs et Latins.

Au cours des débats entre Grecs et Latins, à de nombreuses reprises, certains firent appel à l'autorité d'Augustin. L'inébranlable théologien Orthodoxe Grec, Marc Eugenikos, utilisa l'oeuvre d'Augustin pour soutenir son point de vue. Concernant les erreurs d'Augustin, il tenta de le positionner dans la meilleure lumière possible, suivant l'exemple de saint Photius. Il fit référence à saint Grégoire de Nysse qui avait été d'accord avec des doctrines Origénistes. Il dit qu'il "vaut mieux les passer sous silence, et ne pas nous forcer, pour aider à notre défense, à les dévoiler publiquement" (13).

Saint Gennade (Gennadios) Scholarios

Gennade Scholarios, un théologien de grande envergure, participa aussi au concile de Florence-Ferrare. Il connaissait le latin et la théologie latine. Il avait traduit plusieurs traités de Thomas d'Aquin en grec, pour le profit de ses compatriotes. Il avait passé beaucoup de temps à étudier et écrire à propos d'Augustin dans le cadre du débat sur le "filioque."

Scholarios considère saint Augustin et tous les autres pères comme des personnes individuelles qui doivent être en accord avec les dogmes et enseignements de l'Église. Il déclare : "nous croyons dans l'Église; eux (les Latins) dans Augustin et Jérôme." L'Église s'en tient aux dogmes et enseignements de notre Seigneur, qui ont été communément donnés par les saints Apôtres et les Conciles (14).

Gennadios exprime son opinion que personne n'est isolément un "saint". Si c'était le cas, l'Église serait subordonnée aux docteurs et aux changements en fonction des caprices de fortes personnalités.

L'Église a ses propres normes et loi pour sanctifier une personne. Les saints sont guidés et gouvernés par le Saint Esprit, en particulier ceux qui sont avancés en vertu et sainteté. Cette guidance du Saint Esprit sur les saints ne signifie pas qu'ils sont seuls. Les saints peuvent avoir des pensées personnelles qui peuvent être en contradiction avec l'enseignement de Dieu, de même que leurs actions peuvent aussi l'être, parce que nul n'est sans erreur ou sans péché (hamartema) (15).

Sur base du fait que même les saints peuvent se tromper, Scholarios conforta son argument contre les Latins qui fondaient leur fausses doctrines du "filioque" sur la validité et la sainteté d'Augustin. Scholarios explique cela ainsi:

"Mais ils déclarent que le bienheureux Augustin disait ces choses. Mais nous ne croyons ni en Augustin ni en (Jean) Damascène mais en l'Église, que les Écritures canoniques confirment et que les Synodes communs des fidèles recommandent, l'Église du Christ" (16).

Un autre exemple qu'il donne, c'est Grégoire de Nysse qui se trompa sur la doctrine de l'eschatologie et cependant est un saint de l'Église (17).

Dans toute cette discussion à propos du "bienheureux Augustin", Scholarios ne repousse en rien la sainteté et la valeur de l'enseignement d'Augustin. Au contraire, il anathémise ceux qui nient sa sainteté. Il dit : "si qui que ce soit ne croit pas et n'appelle pas Augustin saint et bienheureux, il est anathème" (18).

En faisant la remarque, Scholarios argue du fait que les doctrines des théologiens occidentaux doivent être jugées selon les normes Chrétiennes Orthodoxes orientales. Ceci en raison de la précision de la langue grecque. Il donne 3 arguments en faveur des positions Chrétiennes orientales en tant qu'étant les bonnes : que le grec est plus vaste et souple que le latin aussi bien que plus précis quant à la signification. Et, bien sûr, le grec est la source du latin. Il fait référence à Augustin, Athanase et Grégoire le Théologien qui déclarent que le latin est beaucoup plus limité, et que c'est la cause du schisme entre Orient et Occident.

La seconde raison est que la formulation du dogme est faite avec précision en grec (19). Les pères et docteurs orientaux ont formulé les dogmes avec grand soin parce qu'ils luttaient contre les doctrines hérétiques. Pour cette raison, il était nécessaire pour eux d'exprimer la Foi avec grande précision afin de ne pas donner aux hérétiques d'excuse pour les contre-attaquer pour leur manque de clarté et leur imprécision (20).

La 3ème raison qu'il donne est qu'en latin a prévalu la manière de s'exprimer en des termes universels et généraux (katholikoterais kai genidoterais lexesi), tandis qu'en Orient, les pères utilisent des termes spécifiques et précis (idikoterois onomasi) pour exprimer les doctrines Chrétiennes (21).

Scholarios fait remarquer qu'Augustin accepta et développa le "filioque" sous 4 présuppositions :

1. Augustin était sous l'impression qu'il suivait Hilaire et son maître Ambroise. Il fait remarquer que Jérôme, qui a été formé dans l'Orient grec, évite le langage du "filioque." La différence entre Hilaire et Ambroise d'un côté et Augustin de l'autre, c'est que les 2 premiers pères exprimaient une opinion personnelle alors qu'Augustin luttait contre ceux qui exprimaient des vues opposées à la sienne (22).

2. Sur base des péricopes de l'Écriture qui montrent l'Esprit en tant que puissance sortant du Fils pour guérir tous les malades, de même que le Fils qui envoie et souffle l'Esprit sur les Apôtres, Augustin interpréta ces passages en se fondant sur l'opinion d'Hilaire et d'Ambroise (23).

3. Augustin fit usage de modèles humains au-delà des limites pour décrire la Sainte Trinité, et pour cette raison il tomba dans l'erreur (24).

4. Augustin suivit la position platonicienne affirmant que Dieu est essentiellement le Bon (Agathon). Le Bon engendre (aidios) éternellement l'Esprit (Nous). L'Esprit est la cause de toutes choses et est aussi appelé la cause secondaire, et on y réfère comme à "l'idée" et "la parole" (logos). De l'esprit provient l'âme universelle qui donne la vitalité à toutes choses vivantes. Dès lors, Scholarios affirme qu'Augustin applique cette idée à la Trinité Chrétienne. Le "Bon" (Agathon) est inengendré et pas lié à l'intellect (agenneton). L'Esprit (Nous) est engendré uniquement du Bon. L'âme provient de l'Esprit et retourne au Bon. L'Âme est la connexion relationnelle comme l'amour entre le Bon et l'Esprit. Ces vues n'étaient pas seulement admises par Platon, mais aussi par Plotin de même que par de nombreux hérétiques (25).

Scholarios reproche à Augustin sa notoire approche philosophique de la Révélation. C'est l'influence manichéenne qu'Augustin avait subit durant son implication pré-Chrétienne avec cette hérésie. Sa formation païenne et manichéenne l'accompagna toute sa vie. De fait, Scholarios dit "Seigneur, délivre nous de la dialectique Augustinienne" (26).

Scholarios admet qu'Augustin croyait dans la Foi de l'Église, et confirma le Credo de Nicée-Constantinople (27), malgré le fait qu'il se trompa en tant qu'individuel (28). Cela n'enlève en rien à sa sainteté. Pour Scholarios, Augustin est une personne "bienheureuse" de même que "sage" qui mérite toutes louanges et honneurs (29). Il est très critique envers la théologie d'Augustin parce qu'il sent parce qu'il sent bien qu'il ne s'est pas débarrassé de l'influence qu'il a subie dans sa formation philosophique grecque avant sa conversion au Christianisme.

Période moderne.

L'éminent théologien Orthodoxe Grec du 17ème siècle, Dositheos, patriarche de Jérusalem, soutien que les oeuvres d'Augustin ont été trafiquées et ses doctrines falsifiées. C'est la raison pour laquelle les Orthodoxes ne les acceptent pas sans précaution. Mais tous ses ouvrages qui sont en accord avec l'Orthodoxie sont très utiles. Dositheos lui-même fait usage du "bienheureux" Augustin pour soutenir ses propres vues sur les doctrines Orthodoxes (30).

Le célèbre théologien du 18ème siècle, Nicodème l'Hagiorite, reprit le nom de saint Augustin dans les "Synaxaristes" (Synaxaire, livre des saints). Il écrit ceci : "Mémoire de notre père parmi les saints, Augustin, évêque d'Hippone" (31). Et il ajoute les 2 versets suivants : "Tu étais enflammé de l'amour de Dieu, tu te montra dans toute ta splendeur, bienheureux Augustin" (32).

Nicodème se réfère à Augustin comme au "divin et saint" (Theios kai ieros), écrivant qu'Augustin est un grand enseignant et théologien "de grande renommée dans l'Église du Christ." Nicodème le loue pour le grand nombre de livres qu'il a écrits. Cependant, il regrette que trop peu d'entre eux aient été traduits en grec pour le bénéfice spirituel et l'édification du peuple Orthodoxe Grec. Il dit que nous sommes privés (sterometha) de la richesse spirituelle de ces écrits de valeur (33).

A la suite de Nicodème, le nom de saint Augustin apparaît dans les livres des saints et aussi dans le calendrier (15 juin) tant en Grèce qu'en Russie.

Dans les livres modernes de patrologie et de dogmatique des auteurs Orthodoxes, Augustin est repris. Il reçoit une place égale comme père et hiérarque de l'Église et est loué pour son grand nombre d'écrits et pour sa profondeur (34).

De plus, la philosophie de saint Augustin a été louée et analysée par des penseurs Orthodoxes Grecs modernes tels que Constantine Logothetis et Ioannis Theodorakopoulos (35).

Eusebius Stephanou a écrit il y a plusieurs années que saint Augustin devait retrouver sa place légitime au sein de l'Église. Il n'y a qu'au sein de l'Orthodoxie que sa pensée peut être objectivement évaluée à cause des erreurs occidentales basée sur sa pensée (36).

D'autres théologiens Orthodoxes Grecs ont estimé que saint Augustin était un théologien-philosophe Orthodoxe. Des ouvrages récents qui sont favorables à saint Augustin ont été mis en avant par le métropolite Augustinos Kantiotes du nord de la Grèce. Un symposium a eu lieu à Thessalonique et 3 petits volumes ont été publiés qui louent les ouvrages et enseignements de saint Augustin. Ils ont circulé pour édification populaire (37). Un autre livre affirme que "saint Augustin appartient à l'Église universelle et indivise du Christ, aussi bien à l'Occident qu'à l'Orient, parce qu'il vécu avant le Schisme" (38).

Seraphim Rose a écrit un petit livre qui tente d'exonérer saint Augustin dans une perspective Orthodoxe (39).

Cette approche n'est pas universellement acceptée dans l'Orthodoxie. Des théologiens Orthodoxes récents ont attaqué Augustin en tant qu'innovateur d'enseignements hérétiques.

Le p. Jean Romanides et le p. Michael Azkoul ont été extrêmement critiques à l'égard d'Augustin. Le p. Romanides, dans sa dissertation de doctorat à l'université d'Athènes en 1957, jugea sévèrement Augustin comme source de toutes les hérésies et déformations de dogme occidentales.

Dans son ouvrage "Franks, Romans, Feudalism and Doctrine" ("Francs, Romains, Féodalisme et Doctrine"), Romanides attaque sévèrement les ouvrages et doctrines d'Augustin comme hérétiques. Par une méthode analytique, il pointe du doigt l'influence des erreurs théologico-philosophiques d'Augustin sur le "filioque." L'erreur de base d'Augustin se trouve dans son rejet "de la distinction entre ce que sont les personnes et ce qu'elles ont (même si c'est une distinction biblique) et il identifia ce que Dieu est avec ce qu'Il a" (40). Dès lors Romanides blâme Augustin en disant qu'il "n'a jamais compris la distinction entre 1) l'essence commune et les énergies de la Sainte Trinité et 2) les incommunicables individualités des hypostases divines" (41).

Romanides critique Augustin pour sa spéculation sur la doctrine de la Sainte Trinité. Il affirme qu'Augustin a confondu "génération" et "procession" et les a identifiées avec les divines énergies (42).

Les présupposés théologiques d'Augustin sont erronés parce qu'il ignore la tradition patristique. Ses présupposés, d'après Romanides, sont basés sur de l'herméneutique scripturaire et philosophique et non pas sur les pères de l'Église. La première critique, celle qui s'en prend à la base scripturaire, c'est qu'Augustin a complètement mal interprété les Écritures parce qu'il a identifié l'Essence divine avec les énergies divines. Et deuxièmement, ou philosophiquement, Romanides affirme qu'Augustin a fondé sa théologie sur le néo-platonisme. C'est-à-dire que le modèle de l'âme humaine est utilisé par analogie comme image adéquate de la Sainte Trinité (43).

Michael Azkoul, un théologien vieux-calendriste et conservateur, attaque de même la théologie d'Augustin et ses oeuvres comme étant hérétiques. Il explique qu'Augustin n'était pas connu en Orient et n'avait pas, jusqu'il y a peu, été repris parmi les listes des saints. Il dit que "ses ouvrages sont à la base de toute hérésie qui afflige à présent la religion de l'Occident" (44).

Dans un de ses livres, Azkoul présente et soutien sa thèse de base qu'Augustin chuta dans plusieurs hérésies et devint la source pour l'Occident hérétique, et pour cette raison il n'est pas repris dans la liste des saints Orthodoxes. Il blâme Augustin pour la déformation de la théologie de l'Occident (45).

Conclusion

En passant en revue la littérature Orthodoxe grecque, nous voyons que les théologiens Orthodoxes Grecs sont très critiques d'Augustin et de ses erreurs. Cependant, nulle part nous ne trouvons de preuve dans les écrits patristiques pour soutenir que son nom devrait être éliminé de la liste des saints. En général, en commençant avec Photius, les Orthodoxes Grecs perçoivent Augustin comme un saint dont les doctrines ont été déformées ou falsifiées par l'Occident, et qu'en humain, il s'est trompé sur certains enseignements. En tant qu'Orthodoxes Grecs, nous vénérons la personne de saint Augustin. Le point de vue de Vladimir Lossky est qu'à travers une meilleure compréhension d'Augustin par l'Orient, il est possible de rapprocher les 2 positions en théologie. Pour citer Lossky :

"La réconciliation sera possible et le 'filioque' ne sera plus un 'impedimentum dirmens' [obstacle infranchissable] au moment où l'Occident, qui est resté si longtemps gelé dans l'isolement dogmatique, cesse de considérer la théologie Byzantine comme une innovation absurde qui peut être trouvée de manière moins explicite chez les pères des premiers siècles de l'Église" (46).

J'aimerais conclure avec l'Hymne de Conclusion chanté dans l'Église Orthodoxe le 15 juin, en la fête de saint Augustin :

"O bienheureux Augustin, tu as prouvé être un vase radieux du Saint Esprit et a révélé la cité de Dieu; tu as aussi vertueusement servi le Seigneur en tant que hiérarque avisé qui a reçu Dieu. O juste père, prie le Christ Dieu afin qu'Il nous accorde abondante miséricorde" (47).

[1] J.P. Migne, Patrologiae Cursus Completus. Series Graeca. Vol. 102, Livre 2. Paris (1857-1866), c. 352, cité dans PG. Photios, Mystagogia, 71.

[2] Photios, Mystagogia, 67. PG 102, c.345. Saint Photios. The Mystagogy of the Holy Spirit. Trad. Joseph P. Farrell. (Brookline, MA: Holy Cross Orthodox Press, 1987) p. 91

[3] Farrell, p.91.

[4] Photios, Mystagogia, 67; Farrell, p.91.

[5] Farrell, The Mystagogy, 69, p.93; PG 102, c. 352; Mystagogia. 70.

[6] Lettres de Photius au métropolite archevêque d'Aquilée, Liber, 117. PG 102, c. 809.

[7] Ibid.

[8] PG 102, c. 809, 812 Lettre au métropolite archevêque d'Aquilée, Liber 117.

[9] Lettre au métropolite archevêque d'Aquilée, Liber 122, PG 102, c.816.

[10] Lettre au métropolite archevêque d'Aquilée, Liber 125, PG 102, c.820. Le Concile de 879-880 condamna les Carolingiens sans les citer nommément. Voir p. John S. Romanides, "Franks, Romans, Feudalism and Doctrine; An Interplay Between Theology and Society" (Brookline, MA: Holy Cross Orthodox Press, 1981) p. 66.

[11] Romanides, Franks, Romans, Feudalism, p.67

[12] Antonios Papadopoulos, Theologike Gnosiologia Kata Tous Niptikous Pateras (Thessalonike: Patriarchal Institute for Patristic Studies, 1977) pp. 79-81.

[13] "Marci Archiepiscopi Ephesii Oratio Prima de Igne Purgatorio," Ch. 11 in Patrologia Orientalis, Vol. 15. Trad. et édité par Louis Petit. Turnhout/Belgique: Editions Brepols (1973) p. 53. Voir aussi Seraphim Rose, The Place of Blessed Augustine in the Orthodox Church (Platina, CA: Saint Herman of Alaska Brotherhood, 1983) p. 30.

[14] Theodoros N. Zeses, Gennadios B' Scholarios Bios-Sygrammata-Didaskalia (Thessalonike: Patriarchal Institute of Patristic Studies, 1980) p. 455. Gennadios Scholarios. Oeuvres Complètes (Paris: Maison de la Bonne Presse, 1929). Tome ii, p.64 . Voir aussi Demetri Z. Niketa. "The presence of Augustine in the Eastern church" (en grec) Kleronomia Vol. 14, No. 1 (Juin 1982) pp. 7-24.

[15] Scholarios, Oeuvres II, pp. 58-59

[16] Scholarios, Oeuvres Tome III, p. 83: alla fasin, oti taut' Augoustinos o makarios legei: All' hemeis eis the ekklesian pisteuomen, en ai kanonikai grafai synistosi kai ai koinai ton piston synodi, ten Ekklesian Cristou paristanousai, ouk eis Augoustinon, oud' eis Damaskenon.

[17] Ibid.

[18] Scholarios, Oeuvres III, p. 59: kai eis tis fronei kai legei ton Augoustinon agion kaimakarion einai anathema.

[19] Scholarios, Oeuvres, III, p. 58.

[20] Ibid. III p.59.

[21] Ibid. III, p.58

[22] Scholarios, Oeuvres, II, p. 46.

[23] Ibid. p.47.

[24] Ibid. II, p. 48.

[25] Ibid. II, p. 48.

[26] Ibid.,II, p. 46: Rysai hemas, kyrie, tes Augoustiniou dialektikes.

[27] PG 160, c. 693.

[28] Scholarios, Oeuvres, II, p. 49: Augoustinon de kai tina allon ton didaskalon dynasthai tes aletheias en tini diamartanein hegoumetha, kan oposeoun agiosyne didaskalia dienegken.

[29] Scholarios, Oeuvres, III, p. 59: makarios esti kai sophos kai epainetos tes toiaytes philotimias. Voir aussi PG 160, c. 718.

[30] Nicodemos l'Hagiorite, Synaxaristes Vol. 2. Athènes: Constantine Ch. Spanos Publishing House (1868) p. 207 note. Dositheos fait référence au bienheureux Augustin dans son ouvrage 'Homologia tes Orthodoxou Pisteos' (Athènes, 1949) réimprimé de Theologia 20 (1949) pp. 147, 156.

[31] Ibid. Vol. 2, p.206.

[32] Ibid. Vol. 2, p.206.

[33] Ibid. Vol. 2, p.207. Il fait aussi référence à la traduction en grec du "De Trinitate" par Maximos Planoudes et que des copies en existent sur le Mont Athos.

[34] Demetrios S. Balanos, Patrologia (The Ecclesiastical Fathers and Teachers of the First Eight Centuries) en grec. (Athènes: I.L. Alevropoulos Press, 1930) pp. 463-482. Il livre une bonne analyse des oeuvres et enseignements d'Augustin. Voir aussi Panagiotes K. Chrestou. Pateres kai Theologoi tou Christianismou Vol. 1. (Thessalonike: n.s., 1971) pp. 257-269. Il considère Augustin comme un des plus grands pères universels de l'Église, et un des plus importants philosophes au monde." p.157. Constantine G. Bonis. "Ho Hagios Augustinos Episkopos Hipponos." Epistemonike Eperteris tes Theologikes Scholes Panepistemiou Athenon Vol. 15 (1965) pp. 535-632.

[35] Constantine I. Logothetis, He Philosophia ton Pateron kai tou Mesou Aionos (Athens: I. K. Kollaros Press, 1930) pp. 278-344. Et Ioannis N. Theodorakopoulos. "Ho Hieros Augoustinos." Philosophika kai Christianika Meletimata. (Athens: G. Rode Brs. Press, 1973) pp. 95-187. Ces 2 auteurs louent la philosophie d'Augustin comme étant celle d'un des plus grands philosophes Chrétiens du monde. Ils donnent une excellente analyse de sa philosophie.

[36]

[37] Eusebious Papastephanou, Christianismos kai philosophia (Athen: n.p., 1953) p.14, n. 1. Voir aussi : Theodore Stylianopoulos. "The Filioque: Dogma, Theologoumenon or Error?" Spirit of Truth: Ecumenical Perspectives on the Holy Spirit. Theodore Stylianopooulos and S. Mark Heim, eds. (Brookline: Holy Cross Orthodox Press, 1986) pp. 25-28.

[38] Aimilianos Timiades, Ho Hieros Augoustinos (Thessalonike: Christianike Elpis Press, 1988) p. 7. Dans ce livre de 324 pages, la vie et les oeuvres sont présentées et leur contenu est analysé. Cependant, l'auteur ne donne pas une évaluation critique de la pensée augustinienne dans une perspective Orthodoxe.

[39] Seraphim Rose, Place of Blessed Augustine, p. 30.
partie 1, partie 2, partie 3, partie 4

[40] Romanides, Franks, Romans, Feudalism, p.74

[41] Ibid. p.74

[42] Ibid. p. 88.

[43] John Romanides, Dogmatike kai Symbolike Theologia tes Orthodoxou katholikes Ekklesias Vol. 1 (Thessalonike: P. Pournaras Press, 1973) p. 383. Voir aussi sa critique d'Augustin dans "Highlights in the Debate over Theodore of Mopuestia's Christology and Some Suggestions for a Fresh Approach." The Greek Orthodox Theological Review 5: 2 (Winter 1959-1960): 182-83.

[44] Michael Azkoul, The Teachings of the Holy Orthodox Church. Vol. 1 (Buena Vista, Co: Dormition Skete, 1986) p. 199. Voir une critique de ce livre par l'évêque Chrysostomos d'Oreoi dans "The Greek Orthodox Theological Review" 32:1 (printemps 1987) pp. 100-103.

[45] Michael Azkoul, The Influence of Augustine of Hippo on the Orthodox Church. Texts and Studies in Religion. Vol. 56. (Lewiston, NY: Edwin Mellen Press, 1990). Voir mon analyse dans The Greek Orthodox Theological Review 39:3-4. (1994) pp. 379-381.

[46] Vladimir Lossky, "The Procession of the Holy Spirit in Orthodox Trinitarian Doctrine." In The Image and Likeness of God (Crestwood, NY: St. Vladimir's Seminary Press, 1974) p. 96.

[47] Nikolaos S. Hatzinikolaou, Voices in the Wilderness: An Anthology of Patristic Prayers (Brookline, MA: Holy Cross Orthodox Press, 1988) p. 109.





Protopresbytre George C. Papademetriou


Professeur émérite au Holy Cross/Hellenic Institute


http://holycross.hchc.edu/pages/facultyprofiles/gpapademetriou.asp





Saint Jean l'Apôtre et Évangéliste, accompagné des commentateurs de son Apocalypse : saints Jérôme, Augustin, Ambroise, Fulgence, Abringius et Isidore
Enluminure du manuscrit Beatus Libiana, Saint-Sever, 11ième siècle


Atelier Saint André, Saint Augustin d'Hippone,
Icône orthodoxe contemporaine (c) :
http://www.atelier-st-andre.net/fr/pages/oeuvres/frsaintdoc07.html

Vie de saint Augustin d'Hippone,
par saint Posidius, son disciple

http://www.amdg.be/sankt/augustin.html



source : BNF


Aucun commentaire: