"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

05 avril 2008

Le pardon, ou donner du sens à son Grand Carême (p. George Morelli)

Pardonner: le coeur et la repentance
http://www.antiochian.org/book/export/html/9478



Donner tout son sens au Carême
par l'archiprêtre George Morelli, Ph.D.

".. Si vous ne pardonnez pas aux hommes leurs offenses, de même le Père ne vous pardonnera pas vos offenses" (Mt. 6,14)

"En général, les psychologues ne sont pas connus pour soutenir des valeurs telles que le pardon et l'honnêteté (1). S'il y a bien quelque chose que les psychologues soutiennent de nos jours, c'est ce qu'on pourrait appeler le post-modernisme ou le relativisme moral." Engelhardt (1996). Ce soit-disant "système éthique" maintient que les comportements ne sont pas objectivement bons ou mauvais. L'aspect juste ou mauvais des actions humaines dépendrait d'un point de vue spécifique, culture, sous-culture, ou ère historique. La seule valeur semblerait être : estimer les valeurs des autres tant que les actions des autres n'empiètent pas sur les droits d'autrui. (Morelli, 2005a)

Le thème qui porte la Période du Grand Carême dans l'Église d'Orient est diamétralement opposé à cette tendance. Il suppose une "vérité vraie." Il alimente une question : non pas qu'est-ce que la vérité, mais qui est la vérité? La réponse est : notre Seigneur, Dieu et Sauveur, Jésus-Christ. Jésus dit à Ses disciples :

"Je suis le Chemin, et la Vérité, et la Vie; nul ne vient au Père sans passer par Moi." (Jn 14,6).



"Dieu est Esprit, et il faut que les adorateurs L'adorent en esprit et en vérité" (Jn. 4,24). En vérité signifie en pureté de coeur. Au Sermon sur la Montagne, notre Seigneur a dit : "Bienheureux les coeurs purs, car ils verront Dieu" (Mt 5,8). '..ceux qui écoutent la parole en d'excellentes dispositions, s'en pénètrent et portent du fruit par la persévérance" (Lc 8,15).

Les pères de l'Église ont bien des fois mis l'accent sur les paroles de notre Seigneur. Hausherr (1990) consacre un chapitre entier "à la nécessité de l'ouverture de coeur." Saint Philotée le Sinaïte déclare : "Préservons la pureté de notre coeur et soyons toujours remplis de profonde componction envers Dieu à travers cette plus éminente des entreprises."

Saint Macaire nous dit : "Pour les Chrétiens, quel repos plus véritable existerait que la délivrance des passions pécheresses et la plus active inhabitation du Saint Esprit dans le coeur purifié? Et l'Apôtre à nouveau pousse ses lecteurs à cela en se référant à la Foi : "marchons à Lui dans la sincérité du coeur et dans la certitude de la foi, l'âme intérieurement délivrée de la souillure du péché et le corps purifié par l'eau baptismale (Heb. 10,22)." (Philocalie III)

Nous imitons le Christ "Qui est Vérité" quand nous vivons "Celui qui est vérité" en nos coeurs. Le grand Apôtre nous dit: "Soyez donc les imitateurs de Dieu comme des enfants bien-aimés" (Eph. 5,1). "..dépouillez-vous en ce qui concerne votre passé, du vieil homme corrompu par les trompeuses convoitises, et à renouveler l'inspiration de votre intelligence pour revêtir l'homme nouveau, créé à l'image de Dieu dans une justice et une sainteté véritables. C'est pourquoi, renoncez au mensonge et que chacun, lorsqu'il parle à son prochain, dise la vérité, puisque nous sommes membres les uns des autres (..) Montrez-vous bons les uns envers les autres et compatissants; pardonnez-vous mutuellement, comme Dieu vous a pardonné dans le Christ" (Eph. 4, 22-25, 31).



Un des plus grands dons que notre Seigneur, Dieu et Sauveur Jésus-Christ nous a Lui-même donné, c'est le saint mystère de la Confession et de la Repentance. Il dit à Ses saints Apôtres, et de là à leurs successeurs évêques et prêtres : "Jésus leur dit donc une fois encore: 'La paix soit avec vous! Comme le Père M'a envoyé, Moi aussi Je vous envoie.' À ces mots, Il souffla sur eux: 'Recevez l'Esprit-Saint, leur dit-Il. Seront remis les péchés de ceux à qui vous les remettrez; seront retenus les péchés de ceux à qui vous les retiendrez" (Jn. 20,21-23).

Le devoir d'aller devant notre Seigneur et de confesser nos péchés et de recevoir le pardon scellé par le Saint Esprit par le ministère de ses instruments les prêtres et les évêques vient de notre Seigneur, par Ses Apôtres, et est arrivé jusqu'à nous aux temps modernes. "Ainsi donc, frères, demeurez fermes; retenez les enseignements que vous avez reçus de nous, soit oralement, soit par écrit" (2 Thes. 2,13-15). Ces enseignements de Jésus sont passés dans la tradition à Son Église : "Je vous félicite de ce qu'en toutes choses vous vous souvenez de moi et de ce que vous conservez les traditions telles que je vous les ai laissées" (1 Co 11,2). Saint Paul dit aux Ephésiens : "Or donc, vous n'êtes plus des étrangers ni des gens de passage; vous êtes concitoyens des saints, de la famille de Dieu, vous êtes bâtis sur les Apôtres et les prophètes en guise de fondations, et la pierre d'angle, c'est le Christ Jésus Lui-même" (Eph 2,19-20). Saint Luc dit à ses lecteurs : "Prenez garde à vous-mêmes et à tout le troupeau sur lequel le Saint-Esprit vous a constitués évêques pour paître l'Église de Dieu qu'Il S'est acquise par Son propre sang" (Actes 20,28).

Suivant saint Paul, ces traditions, d'abord orales, puis écrites, furent transmises par les Apôtres à leurs disciples, puis à leurs successeurs les évêques et les prêtres. Le Christianisme est dès lors connu à travers la tradition orale et la pratique de l'Église, et à travers la tradition écrite.


Исповедь - la confession


Cette tradition écrite, ce sont les saintes Écritures, compilées par saint Athanase le Grand en 328 (Ancien Testament), et le Nouveau Testament au Synode de Laodicée (381), et toutes deux ratifiées par le 6ème Concile Oecuménique (3ème Constantinople) en 280 par ces mêmes superviseurs (episkopi, évêques) que le Saint Esprit inspirait pour prendre soin de l'Église en maintenant les "traditions." Les traditions non-écrites nous ont été transmises par les enseignements des saints Pères, dans la Liturgie, la prière, et les pratiques et coutumes de l'Église, le peuple de Dieu (Morelli 2005b).

La demande de pardon est une des plus saintes et sanctifiantes de ces traditions, le mystère de Confession et d'Absolution est particulièrement à utiliser pendant le début de la période du Grand Carême. Le véritable disciple du Christ, engagé à imiter le Fils de Dieu, cherche le pardon de ceux qu'il a offensés, et pardonnant ceux qui l'ont offensé, et confessant ces péchés-là et les autres péchés au Christ par Ses instruments que sont les indignes prêtres, et reçoivent le sceau de l'absolution.

A notre époque moderne, il y a un problème que l'on n'a pas examiné : le légalisme et la casuistique. La confession et le pardon ne sont pas un processus légal ou juridique. Il y eu de malheureuses influences des églises occidentales modernes sur l'Église d'Orient. L'occident a tendance au légalisme. Cela peut facilement être vu dans la casuistique attribuée aux jésuites. En un sens, la casuistique peut être vue comme justification pour l'injustifiable. Dans son sens plénier, elle est décrite comme une compréhension qui met l'accent sur les cas concrets plutôt que sur des généralités abstraites. Par exemple, si quelqu'un demande "où avez-vous été à l'université?" (dans la tête de celui qui pose la question, il veut en fait savoir quel diplôme l'autre personne a obtenu), et que la réponse donnée par l'interlocuteur est "j'ai été à Harvard," d'après la casuistique, ce n'est pas un mal. Si la personne est allée sur le campus d'Harvard et en est repartie, alors c'est une réponse non pas vraie mais au moins "littérale": elle a bien été à Harvard. Bien entendu, Dieu et la personne savent la véritable signification de la question posée. Un profond mensonge a été insinué, la personne n'a pas obtenu un diplôme de l'université d'Harvard.

Dans l'Église Orthodoxe, ceci est l'ultime hypocrisie. L'extérieur a l'air propre et net, l'intérieur est corrompu et plein de tromperie, de malhonnêteté et de fausseté.

L'Église Orthodoxe suit les paroles de Jésus, disant que tout se passe au niveau du coeur (cfr Mt 5,8) et de sa purification (Eph. 5,5).

Un simple exemple : vous offensez quelqu'un. Votre mère vous dit de lui dire "je regrette d'avoir fait ça" .. et vous le dites. Dans la mentalité occidentale, vous pouvez dire les paroles "je regrette mon acte" et sur le côté, dans votre coeur, vous pouvez dire "je déteste quand même cette espèce de fils de vaurien" etc. Dans l'Église Orthodoxe, la péricope évangélique ci-avant introduit cette réflexion à propos du vous et moi. Le légalisme n'est pas pour Jésus, ni pour l'Église Orthodoxe qui a gardé Ses enseignements. Peu importe les paroles que nous prononçons, Dieu regarde en nos coeurs... c'est ça qui compte. Devant le Jugement dernier à propos duquel nous avons lu un autre dimanche menant au Grand Carême, seules 2 personnes connaissent nos coeurs : Dieu et nous-mêmes. Après le Jugement dernier, nos coeurs seront révélés à tous. A présent, c'est le temps de purifier le coeur. Un coeur pur, pardonné par Dieu, purifie le livre de vie. Ce qui y est écrit s'en trouve effacé. Si ce n'est pas effacé, ça se trouve écrit sur la pierre du livre de la vie éternelle, pour que tous le voient.

Récemment, j'ai rencontré un triste exemple. Un qui se dit lui-même Chrétien fut offensé par un autre qui se disait lui-même Chrétien. Le premier me dit ensuite : "je ne veux pas me trouver à la même table que cette personne-là." Sans entrer dans les détails, j'ai mentionné cet exemple à un autre prêtre, disant "Cher ami! Que le chemin est encore long!" Bien entendu, nul serviteur est plus grand que leur Maître. Jésus a prêché cela, et de toute évidence, Son message de pardon est tombé dans bien des oreilles bouchées. "Que ceux qui ont des oreilles entendent" (Mt 11,15). A présent, c'est le moment propice pour ouvrir nos oreilles et nos coeurs.. après, le livre de la vie est refermé, et tous entendrons et verrons bien clairement.

Avec qui dont le Christ S'est-Il assis? Il a partagé Sa table avec les pécheurs (Mt 9,10). Quelle opportunité pour toucher ceux qui nous ont offensés ou ceux que nous avons offensés, que d'être à table avec eux. Ca pourrait juste commencer par "Vous savez, nous pouvons être en désaccord, mais je ne veux pas que ça se place entre nous.. je suis un pécheur, que Dieu me pardonne."

Le critère ultime pour une "bonne confession" est un coeur vrai, contrit et humble. C'est de dire en confession "j'ai été en colère," et ensuite de ne pas pardonner du fond du coeur. C'est vrai pour le pardon, c'est vrai quand nous célébrons, c'est vrai en termes de ce que nous chérissons. Ca doit être vrai en toutes nos relations avec Dieu et avec le prochain. C'est la vraie repentance.

Les profondeurs de nos coeurs ne seront purifiées que si nous reconnaissons ce qui s'y trouve vraiment. Le prophète et roi David disait : "le sacrifice acceptable pour Dieu c'est un esprit brisé; un coeur brisé et contrit, O Dieu, Tu ne le repousseras pas" (Ps 50,17). Saint Jean Climaque nous enseigne : "La repentance, c'est le renouvellement du Baptême. La repentance est un contrat avec Dieu pour un nouveau départ dans la vie. La repentance s'acquiert l'humilité.. La repentance est la conscience critique et la veille permanente sur soi-même.. la repentance, c'est la réconciliation avec le Seigneur. La repentance, c'est la purification de la conscience. A nouveau, le roi David nous dit : "Lave-moi avec l'hysope, et je serai purifié; lave-moi, et je serai plus blanc que neige" (Ps 50,7).

Avant la Grande Entrée, et avant de recevoir le Corps et le Sang de notre Seigneur, le prêtre se tourne vers l'assemblée et dit à tous : "Pardonnez-moi, frères, pour l'amour du Seigneur Jésus-Christ." Ceci devrait être adressé par chacun d'entre nous à tous, du plus profond de nos coeurs, sans la moindre réserve, aujourd'hui et tous les jours de nos vies.. "Pardonnez-moi, pour l'amour du Seigneur Jésus-Christ!"
Ce devrait être la Prière du Grand Carême pour tous les Chrétiens. Cette Prière de Carême devrait nous porter pour le restant de nos jours.

Nous sommes tous malades... au strict minimum, spirituellement...

Sacrement de confession
Ilia Repin (1844-1930)



RÉFÉRENCES

Englehardt, H.T. (1996). The foundation of bioethics. NY: Oxford.

Morelli, G. (2005a, November 13). The demon of correctness.
http://www.orthodoxytoday.org/articles5/MorelliCorrectness.php

Morelli, G. (2005b, July III, 2) Christian spirituality and psychotherapy.
http://www.ocampr.org/read.asp

Palmer, G.E.H., Sherrard, P., & Ware, K. (Eds.). (1986). The Philokalia: The complete text compiled by St. Nikodimos of the Holy Mountain and St. Makarios of Corinth: Vol.3. Winchester, MA: Faber and Faber.

St. John of the Ladder. (1982). The ladder of Divine ascent. NY: Paulist Press.

NOTE FINALE DE L'AUTEUR:
[1] Il y a quelques exceptions, mais elles sortent généralement de la psychologie clinique classique:

Blanton, B. (2005) Radical Honesty. NY: Dell

Peterson, C., & Seligman, M. E. P. (2004). Character strengths and virtues: A handbook and classification. Washington, DC: American Psychological Association.

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