"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

21 avril 2008

Semaine Sainte et Pâques (protopresbytre George Dion Dragas)

Crucifixion
19ème s., Moscou, 5.5 x 6.7 x 0.5cm
Le centre montre la scène de la Crucifixion avec des saints autour. Le rang supérieur, la déisis, avec la Sainte Face au centre, à gauche la Mère de Dieu, à droite saint Jean le Précurseur. Sur les côtés les Archanges Michel et Gabriel, les Apôtres Pierre et Paul.
Rang inférieur : saint Alexis, saint Serge de Radonezh et saint Léonce. D'après un modèle du 16ème siècle.
Source & (c)



La Semaine Sainte et Pâques Orthodoxe,
par le p. George Dion. Dragas


La Semaine Grande et Sainte (Megali kai Agia Evdomas) est le nom donné à la semaine qui précède le Dimanche de Pâques. Elle fut ainsi nommée par les premiers siècles Chrétiens, en raison des grands événements qui y sont commémorés. Ces événements suivent le développement de la Passion sainte et salutaire du Seigneur depuis Son entrée finale à Jérusalem jusqu'à Sa mort, ensevelissement et Résurrection.

Selon une tradition très antique, la Grande et Sainte Semaine est une période de jeûne strict. Le jeûne le plus sévère, bien entendu, a toujours été celui du Vendredi Saint et du Samedi Saint. Ces jours-là, les premiers Chrétiens ne mangeaient pas jusqu'au chant du coq le Dimanche de Pâques, et puis seulement ils rompaient leur jeûne en commémoration de la Sainte Résurrection. On retrouve les détails de cet ancien jeûne de la Semaine Sainte dans les Constitutions Apostoliques, livre 5, chapitre 18. Mais que se passe-t'il durant la Grande et Sainte Semaine?

Cette Semaine Sainte commence aux Vêpres du Dimanche des Rameaux, qui marque la conclusion (apodosis) de la fête de l'Entrée Triomphale du Christ à Jérusalem. Au soir du Dimanche des Rameaux, l'Office de l'Époux (Akolouthia tou Nymphiou) est chanté, et il sera répété au soir du Lundi Saint et Mardi Saint. Cet Office, qui est en fait l'Orthros (Matines) du lendemain, porte le nom de "l'Époux" à cause de l'Icône du Christ l'Époux qui est apportée au centre de la nef, et l'hymne de l'Époux est chanté pour rappeler au peuple la Seconde Venue du Christ.

Icone orthodoxe de l'Epoux
Au cours des 3 premiers jours de la Semaine Sainte, la Liturgie vespérale des Présanctifiés est normalement célébrée les matins après la lecture des Heures. La liturgie vespérale de saint Basile le Grand est aussi célébrée au matin des Jeudi Saint et Samedi Saint. A une époque plus ancienne, la Liturgie des Présanctifiés était aussi célébrée le Vendredi Saint, mais cela a été abandonné depuis plusieurs siècles, peut-être du fait de la longueur des Offices de ce jour-là.

Les commémorations et événements des jours de la Semaine Sainte ont été fixés selon leur ordre chronologique, historique. C'est particulièrement souligné par la lecture des Évangiles prévus, en particulier de l'Évangile de Mathieu, et aussi par l'hymnologie prévue. De manière plus analytique, voici le sujet de chaque jour de la Semaine Sainte :

Le Lundi Saint est dédié à la mémoire de saint Joseph, le plus parfait des fils du patriarche hébreux Jacob. Ceci parce que Joseph, typologiquement, annonce le Christ, par le fait qu'il fut vendu par ses frères et expérimenta nombre de souffrances et cependant, il ne développa pas la moindre intention de vengeance envers ses frères qui l'avaient vendu comme esclave, mais il devint la cause de leur salut.
Le Lundi Saint, on se souvient aussi du Figuier, qui avait été maudit par le Seigneur et se dessécha, car il n'avait pas porté de fruit. Cet arbre et le geste du Seigneur à son encontre sont devenus le symbole du peuple, Juif d'abord et des autres nations ensuite, qui n'ont pas su reconnaître leur divin appel et porter le divin fruit de vertu dans leurs vies, qui furent consommées en Christ. C'est pourquoi l'Évangile des Matines du Lundi Saint (Mt 21,18-43) rapporte le récit de la malédiction lancée au Figuier stérile et aussi les paraboles associées, celles des "Deux fils" et des "Mauvais vignerons." Toutes ces leçons annoncent clairement le Jugement Dernier, et ceux qui seront soit rejetés soit acceptés dans le Royaume de Dieu. Le thème du Jugement Dernier est aussi rappelé dans l'Évangile de la Liturgie des Présanctifiés de ce Lundi Saint, Mathieu 24,3-35. Ici, le Seigneur parle de la destruction de Jérusalem et de la fin du monde. Les hymnes du jour font référence à Joseph et au figuier desséché, à l'annonce par le Seigneur de Ses souffrances à venir, et à Son enseignement sur l'humilité, provoqué par la demande déraisonnable des 2 fils de Zébédée, qui voulaient obtenir la première place au Royaume des Cieux (Mt. 20,20-28).

Le Mardi Saint est dédié, selon le Synaxaire, à la parabole des "Dix vierges," qui nous enseigne à être prêts pour accueillir le Seigneur lorsqu'Il reviendra, en un jour et une heure inconnus. Cette parabole est lue au cours de la Liturgie des Présanctifiés du Mardi Saint, avec la parabole des "Talents" et la description du "Jugement dernier" (Mt. 25,36-26,2). Les hymnes du jour réfèrent aux mêmes thèmes. Typique de ces jours, il y a l'hymne bien connue "Voici, l'Époux arrive au milieu de la nuit," qui doit son inspiration à la parabole des 10 vierges. De même, l'exapostilaire chante "je vois Ta chambre nuptiale parée" qui a été inspirée par la parabole de la "noce royale" (Mt 22,14). Ces 2 hymnes sont chantées aux Matines du Lundi, Mardi et Mercredi de la Semaine Sainte, dont les Offices sont appelés "de l'Époux" ou "de la chambre nuptiale," comme nous l'avons déjà mentionné.

Le Mercredi Saint est dédié, selon le Synaxaire, à la mémoire de la prostituée qui se repentit et oignit le Seigneur de myrrhe, peu avant Sa Passion. Le contenu de presque toutes les hymnes du jour fait référence à cette femme. L'hymne probablement la plus connue de ce groupe est probablement ce qu'on appelle le tropaire de Cassienne, aussi appelé d'après son premier verset, "Seigneur, la femme tombée en tant de péchés," que l'on chante comme doxastikon des apostiches des Matines et stichère des Vêpres (*). Il semble y avoir quelque confusion quand à l'identité de cette femme qui oignit le Seigneur. Les narrations évangéliques de Mathieu, Marc et Jean (Mt. 26,6-16; Mc 14,3-11; Jn. 12,1-8) parlent de Marie, la soeur de Lazare, comme étant celle qui oignit le Seigneur peu avant Sa sainte Passion. Cependant, Luc fait référence à une onction similaire par une prostituée, qui eut lieu en une autre occasion avant la Passion (Lc 7,36-50). Il semble que le contraste entre la prostituée repentante et l'obstiné et zélé Judas sert mieux le but catéchétique poursuivit par l'Église et c'est pourquoi la Tradition a choisit de commémorer cette onction-là en ce jour. Le thème de l'onction du Corps du Christ se reflète aussi dans la célébration du Sacrement de la sainte Onction (Euchelaion) qui est accomplie ce jour après les Complies, pour la guérison des Chrétiens.

[* : Seigneur, la femme tombée en tant de péchés - a senti Ta divinité, s'est faite myrrhophore - Eplorée, elle T'apporte la myrrhe - avant Ton ensevelissement - Hélas, dit-elle, je suis dans la nuit - dans la folie de la débauche, dans les noires ténèbres de l'amour du péché - Reçois les sources de mes larmes - Toi qui des nuées as fait venir l'eau de la mer - Penche-Toi vers les implorations de mon coeur - Toi qui as incliné les cieux dans Ton ineffable dépouillement - J'embrasserai Tes pieds très purs - je les essuierai avec les boucles des cheveux de ma tête - Au Paradis, entendant leur pas dans le soir, Eve eut peur et se cacha - Qui découvrira la multitude de mes péchés, les abîmes de Tes jugements - mon Sauveur qui délivres les âmes ? - Ne méprise pas Ta servante, Toi qui as l'incommensurable amour.]

Le Jeudi Saint est riche en sujets de célébration parce qu'il commémore 4 événements, qui se sont tous à l'origine déroulés le même soir de ce jour-là. a) Le saint Lavement des pieds (O Nepter), c-à-d quand le Seigneur lava les pieds des disciples; b) la Cène Mystique (O Mystikos Deipnos), c-à-d l'institution du Sacrement de la sainte Eucharistie par le Seigneur; c) la Prière Surnaturelle (Hyperphya Proseuche), à savoir la prière du Seigneur à l'agonie à Getsémani, avant Sa capture, et; la Trahison (Prodosia) de Judas (pas son marchandage avec les chefs Juifs mais l'exécution de cette trahison).

Aux premiers siècles, la Divine Liturgie de ce jour était célébrée après un souper normal, en commémoration du "Souper Mystique" dans la Chambre Haute. Cette coutume fut pour finir interdite par le Synode In Trullo (5ème – 6ème de Constantinople) en 92, par le Canon 29. C'est aussi en ce jour que les empereurs byzantins avaient coutume de laver au cours d'une cérémonie spéciale les pieds de 12 pauvres, en commémoration du lavement des pieds des disciples par le Seigneur. Cette coutume s'observe encore de manière panégyrique à Patmos, à Jérusalem et d'autres endroits, l'higoumène y lavant les pieds de ses moines. Et enfin, en ce jour, il était de coutume à Constantinople d'avoir de temps en temps une cérémonie spéciale pour la consécration du saint Chrême, qui est utilisé pour le Sacrement de Chrismation.

Au soir du Jeudi Saint, par commodité liturgique, on chante l'Office des Matines du Vendredi Saint. C'est en cette occasion que les "12 Évangiles" (ta dodeka evangelia) sont solennellement lus, fournissant les récits des événements finaux de la vie terrestre de notre Seigneur, depuis la fin de la "Cène Mystique" jusqu'au moment de la mise au tombeau du Seigneur et le sceau apposé sur Sa Tombe. Après le 5ème Évangile, le prêtre annonce la Crucifixion en entonnant le verset traditionnel "Aujourd'hui est suspendu à l'Arbre de la Croix Celui qui a suspendu la terre sur les eaux" (Semeron krematai epi xylou) et mène une procession avec le crucifix depuis le sanctuaire jusqu'au centre de la nef. Le prêtre place le crucifix en face des Portes Royales du sanctuaire, de sorte que les fidèles puissent s'approcher pour le vénérer.

Indiscutablement, le Vendredi Saint est le jour le plus saint et vénérable de la Grande et Sainte Semaine, car il commémore la salvatrice Passion de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. Le Vendredi Saint, on chante l'Office du matin appelé les Heures Royales, avec les Psaumes messianiques et prophétiques et apostoliques, les lectures de l'Évangile sont proclamées, de même que les récits de la Passion chez les 4 Évangélistes. Par ces lectures et les hymnes qui les entrecoupent, toute l'oeuvre rédemptrice du Seigneur est présentée de manière éloquente, et les Chrétiens sont appelés à réfléchir à sa plus profonde signification.

Aux Vêpres, qui sont chantées immédiatement après l'Office des Heures vers la mi-journée, une coutume plus tardive est observée. C'est la représentation cérémonielle de la descente solennelle du Corps du Seigneur de la Croix (Apokathelosis) par saint Joseph d'Arimathie. L'Apokathelosis a lieu juste avant la fin de la lecture de l'Évangile des Vêpres. Le prêtre enlève la représentation du Corps du Christ du crucifix, l'enveloppe dans un drap blanc, et la porte dans le sanctuaire, la plaçant sur le saint Autel. A la fin des Vêpres, une broderie dorée représentant l'Apokathelosis, appelée l'Epitaphios, est portée en procession solennelle par le prêtre depuis le sanctuaire vers le centre de l'église, et placée sur un reposoir (Kouvouklion) qui représente le Saint Sépulcre et est orné de fleurs. Ceci commémore la Mise au Tombeau du Corps du Christ (Entaphiasmos) qui a eu lieu pour les péchés du monde. Par cela, les Chrétiens se voient rappeler le fait qu'ils ont été ensevelis avec le Christ, afin qu'ils puissent aussi se relever avec Lui pour la vie éternelle dans la gloire.

Lors de l'Office du soir, on chante les Matines du Samedi Saint, commémorant l'Inhumation du Corps du Seigneur. Au coeur de cela, nous avons les "Lamentations" (Ta Engomia), peut-être une des litanies les plus connues et les plus émouvantes de l'Orthodoxie, qui sont chantées devant l'Epitaphios. Plus loin dans l'Office et pendant le chant des derniers versets de la doxologie, une procession solennelle avec l'Epitaphios a lieu autour de l'église, et tout le monde y participe. La joie de la Résurrection commence déjà à poindre dans cet Office, parce que nombre des hymnes du Samedi Saint en portent la marque. C'est particulièrement le cas pour la lecture prophétique finale, à la fin de l'Office, qui parle du don de la résurrection (Ezéchiel 37,1-14).

Le Samedi Saint commémore à la fois l'inhumation du Corps du Seigneur et Sa descente dans l'Hadès, par laquelle l'Hadès fut détruit (la première Résurrection). La célébration le matin du Samedi Saint est la Liturgie vespérale de saint Basile le Grand, c'est une cérémonie de la très joyeuse Résurrection. Le Psaume 81,8 "Leve-Toi, ô Dieu, et juge la terre, car Tu hériteras de toutes les nations," résonne tout au long de la cérémonie tel un cri de résurrection, pendant que le prêtre répand partout dans la nef des feuilles de laurier comme symbole de victoire. C'est ainsi que la Semaine Sainte arrive à son terme, et la célébration de la Pâques de la Croix (Pascha Stavrosimon) est achevée, de sorte que la Pâques de la Résurrection (Pascha Anastasimon) puisse commencer. La Pâques de la Croix et la Pâques de la Résurrection ne sont pas deux mais une seule chose, vu que l'une ne saurait exister sans l'autre. Ensemble, elles forment la Pâques Chrétienne, quand le Seigneur fut crucifié pour les péchés du monde et Se releva de la mort pour la justification de l'humanité.

La Sainte Pâques a ses racines dans la plus ancienne fête hébraïque de la Pâque (Pesah) qui était célébrée pendant la nuit du 14 au 15 du mois de Nisan, en mémoire de l'intervention de Dieu dans l'émancipation des Israélites du dur esclavage sous les Égyptiens. Un élément nécessaire pour la célébration de la Pâque juive, c'était la mise à mort et la consommation d'un agneau, en mémoire de la manière dont les mâles premiers-nés des Hébreux échappèrent à la destruction par l'Ange de la Vengeance durant la nuit de l'Exode.

Selon les Apôtres et les pères de l'Église, la Pâque juive était, par typologie, l'annonce de la Pâques Chrétienne, en laquelle l'humanité toute entière était rachetée de l'esclavage du péché et passait de la mort à la vie. L'agneau pascal des Juifs était le type du véritable Agneau de Dieu pascal, le Seigneur Jésus-Christ, qui fut sacrifié pour nous et avec le sang duquel nous avons été marqués, comme les portes des maisons des anciens Israélites avaient été marquées du sang de l'agneau. Selon la divine économie, la Crucifixion (Sacrifice) du Seigneur concorda avec la Pâque juive, qui à l'époque eut lieu un samedi. Le Seigneur fut crucifié et mourut le vendredi, en même temps que les agneaux pascals que les Juifs allaient manger ce soir-là, et Se releva "le premier des Sabbats," c-à-d le premier jour de la semaine. C'est ainsi que Pâques acquis une nouvelle signification dans le Christianisme, et devint la fête du salut de l'humanité, par la mort et la Résurrection du Christ.

Le Christ est ressuscité des morts, par la mort Il a vaincu la mort, à ceux qui sont au tombeau Il a donné la vie!

protopresbytre George Dion Dragas, Holy Cross Theological School, Brooklyne


Le p. George est professeur de patrologie au Holy Cross Greek Orthodox School of Theology, Brooklyne, Massachusetts, EUA.
http://www.hchc.edu/






Résurrection du Christ
19ème siècle
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