"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

03 octobre 2008

Saint Gérard de Brogne, abbé bénédictin, Orthodoxe et réformateur (+ 959)


source & (c) Aidan Hart icons

Tropaire de saint Gérard de Brogne Ton 3
Fidèles, en ce jour célébrons la mémoire
Du vénérable prêtre Gérard.
Apôtre de Brogne et réformateur de monastères,
Il fit briller sur nos régions ses grandes vertus
Et parcourut le pays pour la gloire du Sauveur.
Il a prouvé par ses étonnants miracles
La gloire et la puissance de Celui qui l'a couronné
Et qui opère en nous, par ses prières, le Salut.




SAINT GÉRARD, ABBÉ DE BROGNE (+ 959)

Bien que l'Église d'Occident tombée au pouvoir des laïques ait vécu au 10ième siècle une des périodes les plus sombres de la fin de son histoire, préfigurant sa toute proche chute, des saints purent s'épanouir dans ce milieu particulièrement ingrat et arrivèrent à la perfection malgré les abus innombrables et la propagation sans cesse plus forte des hérésies de la nouvelle religion catholique-romaine, religion adoptée par la plupart des princes au pouvoir dans nos régions, pour le malheur général.

Gérard naquit sur la fin du 9ième siècle, à Stave, au canton de Florennes, au coeur de l'Entre-Sambre-et-Meuse (Belgique), de parents appartenant à la haute noblesse. Son père Santio aurait été "de la race d'Haganon, duc d'Austrasie"; sa mère, "Plectrude, soeur de l'évêque de Liège, (saint) Étienne." Gérard entra au service du comte de Lomme, Béranger, qui l'honora de sa confiance. A la lisière de la forêt de Marlagne (près de Namur), au milieu d'un vaste domaine que Gérard possédait de plein droit en qualité d'alleu, s'élevait un oratoire dont on attribuait la fondation à Pépin 2 et la dédicace à saint Lambert. Il était assez délabré et le pieux propriétaire voulut le reconstruire et l'agrandir aux dépens d'une maison voisine habitée par un prêtre nommé Anselme, qui refusa de la quitter. Un dragon sorti du clocher vola sur son toit et se mit à cracher des flammes : le lendemain, un incendie détruisait sa demeure et les maçons arrivés aussitôt entreprenaient la construction de la nouvelle église; ils se rappelaient encore longtemps après que pas une goutte de pluie n'était venue contrarier leur travail (914).
Cependant Gérard, qui ne pouvait se contenter des quelques reliques honorées dans l'ancien oratoire, obtint de Leutger, abbé de Deuil (Seine-et-Oise), une
partie des ossements de saint Eugène, puis poussant jusqu'à Saint-Denis, il réussit à se faire donner le reste du corps. A son retour il déposa son trésor sous la garde de 2 moines à Couvin, qui dépendait alors de la future principauté de Chimay, et alla solliciter de l'évêque de Liège, Étienne, la permission de le transférer à Brogne. La translation eut lieu vers le 18 août 914, en présence d'une immense foule, sous la présidence de l'archidiacre Adelhelm. Des clercs jaloux se plaignirent à l'évêque, qui les débouta au synode suivant. Par un acte du 2 juin 919, Gérard donna à son église, placée sous le patronage de saint Pierre et de saint Eugène, diverses propriétés, en manifestant son désir d'y remplacer les clercs par des moines bénédictins. Transformation accomplie le 18 décembre 923, Gérard paraît alors dans une charte en qualité d'abbé. On ignore où il fit son noviciat; son biographe prétend qu'il passa 9 ans à Saint-Denis, ce qui est historiquement impossible. Le monastère de Brogne connut une calme prospérité : conformément aux principes du vrai bénédictisme, les moines n'y furent jamais nombreux suivant le désir du fondateur, soucieux seulement de vie intérieure, désireux d'échapper aux convoitises des seigneurs que la richesse attirait infailliblement.
Pourtant les princes usurpateurs de biens ecclésiastiques, féodaux brutaux et souvent cruels, étaient vaguement chrétiens et quand ça les arrangaient, parfois, ils se considéraient comme responsables de l'observance des monastères dont ils avaient accaparé la direction. Séduit par la réputation de sainteté de Gérard, le duc Gislebert de Lotharingie le chargea vers 934 de rétablir l'observance à l'abbaye de Saint-Ghislain en Hainaut.
L'évêque de Noyon et Tournai, Transmar, qui s'inquiétait fort du sort des monastères de son diocèse, invita le comte de Flandre Arnoul 1er à prendre l'initiative de la réforme. Celui-ci fit appel à Gérard et lui confia d'abord Saint-Bavon de Gand dont les bâtiments furent reconstruits à partir de 937, puis le Mont-Blandin. Par une charte du 8 juillet 941, le comte rendit à cette abbaye une partie des biens saisis par ses prédécesseurs, mais en se réservant explicitement ainsi qu'à ses successeurs le droit de confirmer l'abbé élu par les moines. Ce droit, Arnoul eut soin de le revendiquer dans tous les monastères de ses États et en usa toujours, l'outrepassant même fréquemment en nommant directement ses candidats. Gérard ne semble pas avoir protesté contre cette usurpation passée dans les moeurs – il n'avait de toute manière aucun moyen de pression pour s'y opposer, une partie de l'épiscopat étant d'ores et déjà hérétique et corrompu, quand pas simplement des laïcs en costume clérical! Un siècle plus tard les réformateurs repousseront avec force une telle sujétion et - détail piquant - les moines du Mont-Blandin saliront de taches d'encre, pour les rendre illisibles, les passages de la charte mentionnant les droits des comtes. Les libertés que l'évêque Transmar rendit à son tour à l'abbaye (942) étaient loin d'équivaloir à une exemption.
Gérard n'était donc pas en avance sur son temps, il était compris et estimé du comte et de l'évêque qui l'invitèrent à continuer son oeuvre. Le 15 avril 944, Arnoul l'envoyait à Saint-Bertin dont il venait de chasser les moines réfractaires, mais la population prenant parti pour les exilés, le comte dut les rappeler. Ils se montrèrent aussi indisciplinés, et finirent par s'enfuir en Angleterre. Rapidement l'observance refleurit et Gérard put remettre son titre d'abbé de Saint-Bertin à son neveu, dont les maladresses ne ruinèrent pas l'esprit qu'il avait apporté. Le comte maintenant lui confiait Mouzon et Saint-Amand, tandis que ses disciples gagnaient la Normandie: Saint-Wandrille, le Mont-Saint-Michel, Saint-Ouen de Rouen, et que saint Dunstan, le futur archevêque de Canterbury réfugié au Mont-Blandin, apprenait à estimer le monachisme continental.
D'après son biographe, Gérard aurait effectué un voyage à Rome. Nous ne savons exactement ni la date, ni les motifs, ni
les résultats, ni même s'il a eu lieu, le biographe ayant bien inventé un noviciat parisien.. De plus, les notions de "rattachement" et de "sujétion" ne sont jamais absentes des arrières-pensées de ces affirmations de biographes postérieurs, appartenant à une période où l'Église n'était déjà plus. Quoi qu'il en soit, il ne saurait être assimilé à une démarche préparant une nouvelle législation; un pèlerinage était plus dans la manière du saint, qui dut sans doute juger que l'incident le plus important avait été celui que rapporte son biographe : le sauvetage miraculeux d'une charrette qui aurait roulé dans un ravin des Alpes, entraînant son conducteur et de précieuses pierres de porphyre destinées à embéllir l'église de Brogne.
En 953, Gérard renonça à son titre d'abbé du Mont-Blandin et rentra dans son petit monastère de Brogne, uniquement désireux de se sanctifier dans le silence. Il avait cumulé plusieurs abbayes, sans avoir d'autre idéal que d'y rétablir et d'y maintenir la régularité. Il n'avait jamais songé à les fédérer et, en les quittant, il ne voulait pas garder sur elles d'autre autorité que celle que lui valait son renom d'ascète et de saint. Il exigeait seulement des moines la ferveur et, comme aucun coutumier écrit sous son inspiration ne nous est parvenu, on ignore sa conception de la vie bénédictine; peut-être dérivée de celle de saint Benoît d'Aniane, elle était certainement assez éloignée de l'idéal clunisien qu'il ne semble pas avoir connu. Son influence ne doit pourtant pas être minimisée : en relevant l'idéal monastique, Gérard a permis à plusieurs saints de naître en nos terres, malgré la chute toute proche.
La mort de Gérard fut celle de l'homme doux et conciliant qu'il avait toujours été: sentant sa fin approcher, il ordonna de sonner la cloche de l'abbaye et s'éteignit doucement le 3 octobre 959.
A la fin de 1131 l'évêque hétérodoxe de Liège, Alexandre de Juliers, vint procéder à l'élévation du corps de saint Gérard en présence du comte Godefroid de Namur, de la noblesse locale et d'une grande foule. Depuis le 17ième siècle, Brogne a changé son nom en Saint-Gérard.
Bibliographie - Vita (Biblioth. hag. lat., n, 3423), écrite entre 1050 et 1070 Mabillon, Acta sanct. ord. S. Bened., saec. 5, p. 252-276; Acta sanctorum, 3 octobre, t. 2, p. 300-318; Mon. Germ. hist., Script., t.15, p. 655-673. La Vita est un remaniement d'une autre, perdue, composée entre 959 et 976; sa valeur est médiocre. - Translatio S. Eugenii (Biblioth. hag. lat., n. 2689), écrite entre 935 et 937 : Anal. boll., t.3, 1884, p- 29-54; variantes et commentaires de dom G. Morin, ibid.; t. 5, 1886, p. 385-394;. extraits dans Mon. Germ. hist., Script., t. 15-2, p. 646-652. La Translatio est une des sources de la Vita, mais a une tout autre valeur et son témoignage doit toujours être préféré, puisqu'il émane d'un contemporain. - Sermo de adventu et transiatione (Biblioth. hag. lat, n. 2692), composé aussi au 10ième siècle, la fin seule éditée dans Anal. boll., t. 5, 1886, p. 395. - Acta sanct., 3 octobre, t. 2, p. 220-320. - U. Berlière, Monasticon belge, t. 1, p. 28-32; Etude sur la "Vita Gerardi Broniensis", dans Rev. bénéd., t. 9, p. 157-172. - A.-M. Zimmermann, Kalend. bened., t. 3, Metten, 1937, p. 132-135. - F. Baix, dans Dict. d'hist. et de géogr. eccl., t. 10, 1938, col. 81 8-819. - E. Sabbe, Deux points d'hist. de l'abbaye de S.-Pierre du Mont-Blandin, 1, A propos d'un passage inédit d'une charte d'Arnoul 1er, comte de Flandre, dans Rev. bénéd., t. 47, 1935, p. 52-62. - P. Schmitz, Hist. de l'ordre de S. Benoît, t.1, 1942, p. 150-151. - E. de Moreau, Hist. de l'Église en Belgique, t.2, 1945, p. 142-154. - S. Couneson, La canonisation de S. Gérard de Brogne en 1131, dans Rev. liturgique et monastique, t. 16, 1931, p. 298-302. - Le petit nombre des documents, parmi lesquels on compte bien des faux, empêchera toujours de cerner précisément la personnalité de Saint Gérard. Les faux sont devenus la maladie par "excellence" de l'Occident "religieux" et ça n'a hélas pas changé d'un iota depuis.


Christ en majesté
évangéliaire de Godescalc, vers 762


Vieille prière populaire à Saint Gérard
Saint Gérard, toi qu'on n'invoque jamais en vain, écoute ma prière. Quand la belle-mère de Simon-Pierre était alitée, notre Seigneur Jésus-Christ ordonna à la fièvre de la quitter, et celle-ci obéit sur-le-champ. Je te demande, bienheureux Gérard, de faire injonction à la fièvre qui s'est emparée de moi, quelle qu'elle soit, quels que soient son principe et sa nature, de déguerpir immédiatement et de ne plus jamais revenir. Saint Gérard, j'ai confiance en toi.


saint Gérard de Brogne, prie Dieu pour nous


*************************************


Miracles de saint Gérard
Voici quelques récits de miracles que nous transcrivons parce qu'ils sont intéressants à divers titres: ils ont eu lieu au début du 17ième siècle, ce qui prouve que le culte de saint Gérard était encore très vivant 7 siècles environ après la mort du saint [et malgré la chute de notre pays hors de l'Église]; plusieurs bénéficiaires de ces miracles habitaient des régions assez éloignées, ce qui montre la diffusion du culte de saint Gérard; enfin ces miracles sont particulièrement bien attestés.

"L'an de grâce 1602, Simon Anseau, pharmacien à Thuin, âgé de 32 ans, souffrant depuis 3 mois d'une fièvre tierce, quarte et quotidienne, était devenu jaune comme cire. Après avoir tenté toutes sortes de remèdes, après en avoir appelé à l'expérience des hommes de l'art, abandonné par eux sans aucune espérance, il voua à Dieu et à saint Gérard de visiter les reliques de notre Saint à Brogne; et à l'heure même il fut rendu à la santé. La chose arriva le 26 du mois d'août, et trois jours après, c'est-à-dire le 29, il se rendit de Thuin à Saint-Gérard sans le secours de personne. Les 2 localités sont distantes d'environ sept lieues.
Cette guérison avec ses circonstances fut attestée par Simon, ainsi que par sa mère Haverlant, en présence du prieur et de 2 autres religieux. Ce même témoignage, ledit Simon, sa mère et sa femme le renouvelèrent dans la suite à Thuin, en présence du prieur de Brogne, Gérard Souris, et de son compagnon Jean Clerc, ainsi qu'en présence de Pierre Dubois, prêtre, et de son père Georges Dubois, citoyen et échevin de Beaumont.
Tout ce qui vient d'être raconté, ledit Anseau l'attesta de nouveau le 25 août l'an 1618, en présence de la cour de Thuin, et il le confirma par serment solennel, selon le document authentique qui fut rédigé sur cette guérison et signé : Jacques Playoul, greffier de ladite cour."

* "Le 3 septembre 1611, François Deprez, originaire de Thuin et habitant cette localité, pour lors âgé de 29 ans, ayant souffert pendant 3 semaines d'atroces douleurs d'une fièvre aiguë et continue, ayant cherché des remèdes sans en trouver aucun qui pût lui procurer quelque soulagement, sur les conseils du susdit Simon Anseau, qui avait récupéré la santé par les mérites de saint Gérard, fit voeu de se rendre à Brogne pour vénérer le saint, et bientôt il fut délivré de la fièvre et rétabli en pleine santé. Ce que ledit François Deprez, visitant les saintes reliques le 16 septembre 1612, a déclaré en présence du prieur désigné plus haut et de quelques autres religieux. Ensuite il confirma le tout par serment le 24 août 1618, en présence de la cour de Thuin, ainsi que cela résulte d'une pièce authentique signée du greffier Jacques Playoul."

* "Au mois de février 1602, Noël Mathieu, natif de Mettet et pour lors âgé de 20 ans, faisait ses humanités dans la ville de Mons. Atteint d'une jaunisse par tout le corps, ayant souffert de très grandes douleurs pendant l'espace de 2 mois environ, sans trouver aucun soulagement dans les remèdes de la médecine, il fut renvoyé à ses parents. Ceux-ci le conduisirent à Saint-Gérard, afin qu'il y communiât et qu'il adressât ses prières au patron du lieu. Ils espéraient que le saint par son intercession et ses mérites viendrait au secours de leur fils. Leur espérance ne fut pas trompée. Car à partir de ce moment, le malade éprouva un mieux sensible, et, 1 jour ou 1 après, il était entièrement guéri. Ce que ledit Noél attesta par un écrit signé de sa main. Plus tard, c'est-à-dire le 22 août 1618, lui et sa mère Marie Buseau attestèrent le même fait par serment en présence du bailli de Mettet, notaire impérial. Acte authentique fut dressé et signé par Pierre Douillet notaire, le jour et l'an désignés."
"Vers la mi-juin 1610, un enfant de 8 ans, originaire de Rebecq, fils de Jean du Ray et de Martine Heue, appelé Jean comme son père, après une longue et grave maladie, fut abandonné de tous les médecins, qui n'avaient plus aucun espoir de le guérir. Pendant 8 jours, cet enfant demeura privé de connaissance et de l'usage de la parole. A chaque moment, on s'attendait à le voir rendre le dernier soupir. Poussés comme par une inspiration divine, ses parents promirent un pélerinage à Saint-Gérard. A l'instant, comme s'il se fût réveillé d'un profond sommeil, l'enfant revint à lui. Il demanda à boire et à manger. Le pélerinage ne tarda pas à s'accomplir et l'enfant recouvra entièrement la santé. Et maintenant encore, ajoute l'historien, il est vigoureux, il jouit d'une excellente santé et il exerce la profession de charpentier. Peu de jours après la guérison de leur fils, le père, la mère et un clerc de Rebecq, appelé Jean Rogerie, envoyèrent au prieur de Brogne le récit de ce miracle, signèrent cet écrit de leur main. Plus tard, le père attestà la vérité de ce fait en présence de la cour de Rebecq, comme cela résulte de la pièce authentique donnée le 10 septembre 1618 et signée : Sébastien Antoine, Jean du Ray, Guillaume Marsille et H. de Moitoimon, greffier."

* "Au mois de mai de l'an 1617, la fille du seigneur de Fumal, nommée Gertrude, âgée d'environ 10 ans, ayant été gravement atteinte d'un jaunisse universelle pendant 3 semaines, fut rendue à la santé par suite d'un voeu semblable que firent ses parents en son nom. Le 23 du mois de mai, elle put accomplir son pélerinage à Saint-Gérard."


autel de saint Gérard, abbaye hétérodoxe de Maredsous, 03/10/2004

LE PUITS SAINT-PIERRE
Bien des guérisons dues à l'intercession de saint Gérard ont été obtenues par l'utilisation d'une eau miraculeuse: l'eau du fameux "puits Saint-Pierre ".
Ce puits se trouvait autrefois dans l'église de l'abbaye, plus précisément dans la nef réservée aux fidèles, devant les escaliers qui montaient au choeur des moines. Il existe toujours, sous la route, en face de la petite chapelle Saint-Pierre; on y descend par un escalier situé sous la chapelle.
Pourquoi ce puits est-il dit "de saint Pierre"? Sans doute parce qu'il se trouvait dans l'église abbatiale, dédiée à saint Pierre; sans doute aussi parce que, dans un écrit du début du 13ième siècle, on affirme que saint Pierre, en apparaissant à Gérard de Brogne, lui aurait promis l'eau miraculeuse.
En réalité, l'histoire du puits de Brogne est très riche, car elle est liée à l'intervention de plusieurs saints.
Saint Pierre : On peut fort bien conserver l'appellation, certainement fort ancienne, de "puits Saint-Pierre". En effet le culte du prince des Apôtres enveloppe toute l'histoire de Brogne : la chapelle érigée par Pépin d'Herstal et consacrée par saint Lambert était dédiée à saint Pierre, dont le patronage passa ensuite à l'abbaye fondée par saint Gérard; l'église du village elle-même est dédiée à saint Pierre.
On comprend donc que saint Pierre ne soit pas étranger aux effets salutaires du puits de Brogne.
Saint Eugène : Cependant le document le plus ancien qui fasse mention du puits, et qui date du 10ième siècle - et remonte peut-être aux années mêmes de saint Gérard -, met le puits en relation avec saint Eugène. Le transfert à Brogne des reliques de saint Eugène avait été un événement considérable. Le glorieux martyr avait récompensé par de nombreux miracles la vénération dont il était devenu l'objet à Brogne et que les moines de l'abbaye s'appliquaient à propager. Or, dit notre vieux document, c'est à la demande de saint Eugène lui-même, que les religieux creusèrent le puits dans leur église et trouvèrent cette eau qui devait réaliser tant de guérisons : "Va dans l'église, avait dit une voix surnaturelle, et creuse entre l'Autel et le tombeau du saint martyr Eugène et tu trouvera une eau qui sera salutaire à beaucoup". Et le manuscrit, qui relate les miracles de saint Eugène à Brogne, ajoute : "Beaucoup, après s'être lavé, avec cette eau, ont recouvré la santé." Il est donc certain que, dès le 10ième siècle, le puits existe dans l'église abbatiale de Brogne, que l'on attribue à ses eaux un pouvoir de guérison et que l'on voit dans cette efficacité merveilleuse une faveur de saint Eugène.
Saint Gérard : de son vivant déjà saint Gérard avait accompli plusieurs miracles. Il ne cessat après sa mort, de couvrir de sa protection et de ses bénédictions le lieu où Dieu lui avait donné de se sanctifier et de faire tant de bien. Après sa canonisation [hétérodoxe, il était déjà reconnu saint par l'Église avant cela] en 1131, son culte ne fit que se développer, au point de devenir peu à peu prépondérant à Brogne sans que pour cela disparût la dévotion à saint Pierre et à saint Eugène.
Par l'intercession de saint Gérard, l'eau du puits de Brogne continua à opérer des guérisons, si bien que pour rappeler tant de bienfaits, les religieux firent tracer sur la margelle du puits cette inscription : "Que ceux qui sont malades, ou sains, ou dévorés d'une fièvre ardente accourent : je leur donnerai à tous un doux rafraichissement."
Ce puits est donc particulièrement vénérable, ayant été l'instrument de multiples guérisons obtenues par l'intercession de plusieurs saints."



reliquaire de saint Gérard, abbaye hétérodoxe de Maredsous



LES RELIQUES de saint Gérard [note : tous les termes religieux ci-dessous, vu les dates, doivent se comprendre dans le sens hétérodoxe du terme]
Le corps de saint Gérard, qui était vénéré dans l'église de l'abbaye, disparut à la révolution française. Malgré bien des recherches, il n'a pu encore être retrouvé.
Il reste heureusement plusieurs reliques importantes qui avaient été détachées du corps au 17ième siècle: la mâchoire inférieure que Jean Dauvin, évêque de Namur, avait fait enfermer dans un beau reliquaire d'argent et qui se trouve actuellement à la cure de Saint-Gérard; une côte donnée en 1646 par Engelbert Desbois, évêque de Namur, à m. de Houdion, évêque de Brugge; cette relique fut remise plus tard aux religieuses de Sainte-Godelieve, à Brugge, puis fut donnée à l'abbaye de Maredsous, le 23 mars 1910. A l'abbaye de Saint-Gérard, on conserve une partie de la côte, offerte aimablement aux Pères de l'Assomption par Dom Marmion, le 8 septembre 1921. Il convenait hautement, en effet, que l'antique abbaye, redevenue une maison religieuse, possédât une relique de son saint et illustre fondateur.



abbaye saint Gérard, une des plus anciennes gravures
connues, dessinée par Grammay, fin 16e s.



Description du monastère de Saint-Gérard qu'on trouve dans les écrits de dom Massart, religieux de l'abbaye et curé de la paroisse au début du 18ième siècle.
"L'abbaye de Saint-Gérard est située sur le déclin d'une très agréable colline qui descend petit à petit d'occident en orient et finit aux murailles des jardins de la dite abbaye. La face du quartier abbatial et de tous les lieux claustraux regarde le midi, et comme la situation est naturellement élevée et que les bâtiments sont assez hauts, cela fait voir des charmants paysages éloignés à perte de vue, spécialement entre l'orient et le midi. Et, d'occident hiémal, on voit une très spacieuse plaine de terrain labourable qui se borne à l'occident équinoxal par le bois de l'Abbé, distant de l'abbaye de 1.000 pas, et, du septentrion, il se borne par le bois de Marlagne, éloigné de 2.000 pas.
Le monastère est situé à mi-chemin de Philippeville à Namur, le grand chemin passant à 200 pas au septentrion de l'abbaye. Cette situation entre 2 villes de guerre est fort désavantageuse à l'abbaye et à ses sujets, qui, à cause des passages continuels, sont souvent contraints de fournir des logements aux troupes de guerre et sert aussi souvent de campement aux armées. L'abbaye a la Meuse à son orient équinoxal, éloignée de 6.000 pas, et la Sambre à son septentrion, distante de 8.000 pas. L'abbaye est éloignée de 4 lieues de Philippeville, et 3 de Namur, et 3 de Dinant, et de 4 de Charleroy, étant au centre de ces 4 villes.
L'abbaye de Saint-Gérard n'est pas seule, mais elle est environnée d'un gros village qui ressent bien le bourg, ayant une église paroissiale séparée d'un jet de pierre de celle de l'abbaye, de laquelle dépendent 600 âmes. Ce lieu était ci-devant fort bocageux et peu habité, mais sa belle situation et l'abondance de ses fontaines, de même que la fertilité de son terrain, y a attiré les habitants qui, petit à petit, ont dérôdé les forêts. Cette situation forestueuse et abondante en fontaines parut autrefois si agréable à Pépin, qu'il y fit bâtir un oratoire pour y entendre la Messe lorsqu'il y viendrait pour le divertissement de la chasse. Saint Lambert, évêque de Liège, en fit la bénédiction l'an 677, et pour lors le lieu s'appelait Broigne, et ce nom lui a été donné par suite de l'existence d'une fontaine, distante de l'abbaye de 800 pas vers l'occident équinoxal, qui se nomme Brogniau, qui veut dire "brune-eau", qui vient rendre ses eaux dans le jardin de l'abbaye et forme avec les eaux des autres fontaines de ce lieu un étang de 3 arpents, qui sert de clôture aux jardins des religieux et fournit les eaux au moulin banal de l'abbaye. La place du lieu est belle et assez régulière, et la principale entrée de l'abbaye, qui y aboutit, regarde le septentrion, mais le reste de l'abbaye envisage le midi."



Sequentia
[Séquence que l'on chantait à la messe du saint, dans l'ancien rite orthodoxe romain]

D'une voix mélodieuse faisons retentir les louanges de Dieu et réjouissons-nous en Lui à jamais.

Il nous donnera certainement ce que nous espérons, si nous persistons à frapper et à demander avec constance.

Que la gloire du Créateur s'accroisse, ainsi que la mémoire de l'illustre confesseur Gérard.

Lui dont la vertu éprouvée et l'esprit affermi dans la Foi ont rendu gloire à Dieu.

Méprisant l'éclat de la naissance, foulant aux pieds la vanité des honneurs du sièce, il a choisi par inspiration divine la règle de la vie étroite qu'élargit la force de l'amour.

Déjà parvenu à l'âge viril, il s'applique comme un enfant à l'étude des lettres.

Il fut instruit en perfection, lui qui recevait l'intelligence par l'abondance de la grâce divine.

Perfectionné de la sorte, il s'éleva par degrés jusqu'au point où s'arrête la souveraine Sagesse.

Il devient ministre et convive de la Table divine, prêtre vivant il devient hostie vivante.

Donné comme guide au troupeau du Christ, il montra d'abord en lui-même le modèle de la sainte continence.

Comme le veut la Loi divine, il forma ses inférieurs d'abord par sa vie, puis par sa doctrine.

Il fut le père d'un grand nombre de moines et de monastère par son admirable vigilance.

Il guérit les aveugles, rend la santé aux malades : cette abondance de guérisons coule d'une source du Paradis.

Après les souffrances de ses labeurs, l'homme de Dieu termina sa vie par une sainte mort.

Son âme est ornée de la couronne de justice dans l'assemblée des bienheureux.

O Gérard, bon pasteur, fais-nous parvenir aux vraies joies de la couronne éternelle, afin que nous puissions jouir du fruit de notre espérance, en contemplant clairement la face de Dieu.


extraits du livre "saint Gérard de Brogne", édition locale réalisée pour le millénaire du grand saint (1959)

****************************************

saint Gérard a vécu en cette période si troublée, où les derniers saints Orthodoxes d'Occident ont tenté de faire tenir à flots la barque prennant eau de toutes parts.


Charte de Charles le Simple pour l'abbaye de Brogne (anno 921)
en traduction anglaise de Geoffrey G. Koziol : ishi.berkeley.edu/history155/translations/brogne.html
en latin : MGH
en livre commercial : http://www.amazon.fr/Recueil-Charles-dipl%C3%B4mes-relatifs-lhistoire/dp/B000X6EB4C
bibl. : Recueil des actes de Charles III le Simple, roi de France (893-923), ed. Ferdinand Lot and Philippe Lauer (Paris, 1940-49), no. 127, pp. 298-300; Daniel Misonne, "Le diplôme de Charles le Simple accordant l'immunité à l'abbaye de Brogne," Revue Bénédictine 73 (1963): 57-72.

Au Nom de la sainte et indivisible Trinité. Charles, par divine miséricorde roi des Francs. Si nous acquiesçons aux requêtes de nos fidèles, nous les amenons plus facilement à nous rester fidèle. Dès lors, que soit connu de tous les fidèles de l'Église de Dieu et de nous, tant présent et à venir, que venant devant notre sérénité, les vénérables comtes Hagano et Ermenfrid ont amené avec eux le serviteur de Dieu, le vénérable Gérard, qui a reconstruit et agrandit pour le mieux le monastère de Brogne, dans le pagus de Lomme, situé sur les rives de la Borne, où Pépin fils d'Anségise avait ordonné de faire construire un petit oratoire par ses fidèles et, à sa pieuse demande, l'avait fait dédicacé par saint Lambert, évêque de l'Église de Liège, en l'honneur de la toujours Vierge Marie, de saint Jean le Baptiste et de Pierre, le porteur des clés du Christ et prince des Apôtres. Ayant achevé la construction au lieu dit, l'homme de Dieu était partit pour le territoire de Paris, au monastère du saint martyr Denis et de ses amis. Il les implora disant qu'il avait longtemps désiré ce trésor, à savoir le très saint corps du martyr Eugène, évêque du siège de Toledo; et avec nombre de reliques d'autres saints et avec grande exaltation, il le ramena au lieu dit. Nos fidèles précités nous supplient humblement afin que, par amour pour Dieu et par respect pour ledit lieu, nous confirmions que ledit monastère par notre autorité, de même que nos ancêtres, à savoir les rois des Francs et des Germains, avaient auparavant concédé et confirmé par précepte les monastères qui étaient construits par les fidèles de l'Église de Dieu, et donnèrent aux serviteurs de Dieu et à leurs abbés la tranquillité permanente avec défense complète et protection d'immunité. Laquelle pétition nous avons librement reçue, et concédée afin qu'il en soit ainsi en tous aspects, et nous le confirmons par notre décret. Dès lors, nous ordonnons et commandons que nul évêque ni nul juge public, ni personne n'exerçant le pouvoir judiciaire, que ce soit de notre temps ou en toute époque à venir, n'ose entrer dans l'église ou dans les domaines, champs et autres possessions dudit monastère, que ce dernier peut légitimement et raisonnablement posséder en notre époque au sein de la juridiction de notre royaume, ou en ces lieux où dorénavant la divine piété voudrait augmenter le droit du lieu dit par des hommes catholiques, que ce soit pour y entendre les affaires légales, réclamer des compensations légales ou taxes, réquisitionner de fermes ou bois ou récoltes, enlever des garanties, saisir injustement les hommes du monastères, qu'ils soient libres ou serfs, qui vivent en ses terres, ou réclamer des exactions dues ou illicites, ou avoir la présomption de commettre n'importe laquelle des exactions précitées. Aussi, par amour de Dieu et par respect pour les saints précités, et pour le bien de la stabilité du dit petit lieu, nous ordonnons et commandons que nul Chrétien, laïc ou clerc, ne s'avis de faire reposer ou paître ses chevaliers dans circuit dudit monastère, dans le village de Brogne, ou en quelque lieu près du monastère, où les hommes qui y vivent sont habitués à payer la dîme à Dieu dans ledit lieu pour le salut de leurs âmes, ni dans les fermes ou champs extérieurs ou prés; ni personne n'aura la présomption de faire usage de la force pour appréhender un homme, une femme, du bétail ou des chevaux sans la permission des serviteurs de Dieu qui se trouvent là.
Au contraire, le précité serviteur de Dieu, Gérard, et l'abbé à qui il remettra la direction du lieu précité, et leurs successeurs, possèdent la propriété dudit monastère, sous la défense de notre immunité en règne tranquille. Et ainsi, nous supplions avec ferveur tous nos futurs successeurs en ce royaume que ce que nous avons fait pour le salut de nos âmes dans une dévotion salutaire et nécessaire pour l'amour de Dieu et des saints précités, qu'ils s'efforcent de l'observer sans l'enfreindre et perpétuellement. Apprenez aussi que quiconque observe ce décret pour l'amour de Dieu et de Ses saints recevra la récompense de l'éternelle béatitude, du fait de son zèle. Et si, plaise à Dieu que cela n'advienne, quelque malfaisant agissant par envie mondaine ou pressé par quelque maléfique conseiller se portait contre cette oeuvre de piété concernée par notre décision, qu'il se retrouve devant le tribunal de notre Seigneur Jésus-Christ au jour du terrible et juste jugement, qu'il se retrouve face à Lui, et la pure et toujours Vierge Mère du même Dieu tout-puissant, de toutes les puissances célestes, de saint Jean le Précurseur du Seigneur, du prince des Apôtres Pierre, et de tous les saints dont les reliques ont été rassemblées ici depuis plusieurs lieux; et privé de leur amitié, qu'il soit réuni à jamais à la compagnie des démons. Et si ce menteur sacrilège et contumace refuse de s'amender ouvertement, qu'il soit amené à donner 12 livres d'or au trésor du roi et payer à ce lieu-ci 30 livres d'argent; et s'il refuse de le faire, qu'il se rachète de lui-même ou compose avec sa propre vie, par justice royale. Nous ordonnons que ce décret soit rédigé pour ledit monastère, avec validité éternelle, sur base de quoi nous ordonnons que les propriétés qui ont été données au saint lieu par le précité Gérard, ou qui par la suite lui seront données par des fidèles Chrétiens, eux [les moines] les conservent fermement dans une parfaite tranquillité, et qu'ils en aient usage et propriété, et nous supplions avec ferveur la miséricorde de notre Seigneur pour notre salut et pour la stabilité de tout notre royaume. Dès lors, afin que ce décret soit tenu en meilleure considération et observé plus attentivement, nous sommes désireux de le confirmer de notre propre main, et nous ordonnons qu'il soit scellé de notre bague.

Signature et sceau du très glorieux roi Charles

Guarlin, notaire, comme témoin en remplacement de l'archevêque Roger

Donné le 6ème des calendes de septembre, en la 2ème indiction, 29ème année du règne du glorieux roi Charles, 24ème année de sa restauration, 10ème année de son accession à son plus grand héritage. Donné au palais d'Aix-la-chapelle, en l'an 914 de l'Incarnation du Seigneur.


Otton 1er accorde à l'évêque Fulbert le droit de battre monnaie. Saint Gérard vécu à l'époque d'Henri 1er "l'oiseleur" et de son fils Otton 1er

article d'encyclopédie anglo-saxone sur saint Gérard, avec bibliographie :
http://www.ccel.org/s/schaff/encyc/encyc04/htm/0477=461.htm


Christ en majesté
évangéliaire de Lorsch, vers 810


2 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour,

Pouvez-vous me dore où se trouve ce vitrail de saint Gérard ?

Merci.

D.

gs68100 a dit…

merci pour ce superbe site de st gerard!