"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

07 novembre 2008

saint Willibrord, apôtre en Frise, Flandres, GD-Luxembourg et Germanie (Vita par Alcuin & hagiographie orthodoxe)


Saint Willibrord de Northumbrie, Apôtre de la Frise, évêque
http://groups.yahoo.com/group/celt-saints/message/3231

Né vers 658 dans le Northumberland, Angleterre; mort en 739 à Echternach, Grand-Duché de Luxembourg. Son nom indique qu'il est de lignée Saxonne ('Willi' est une grande divinité de la mythologie nordique; 'brord' indique 'sous la protection de').

Willibrord, premier archevêque d'Utrecht, est un des missionnaires envoyés par les Chrétiens Anglo-Saxons un siècle après qu'ils aient eux-même été Christinianisés par des missionnaires dans le Sud et l'Est de l'Angleterre, venus de Rome (mission de saint Augustin de Canterbury, envoyé par saint Grégoire le Grand et consacré évêque à Lyon) et du Continent, et par le nord et l'ouest via les peuples Celtiques d'Écosse, Irlande et Pays de Galles.

Notre information sur Willibrord provient de saint Bède le Vénérable (Histoire de l'Église et du peuple Anglais, 5, 10-11) et d'une biographie de son jeune parent, Alcuin, ministre de l'éducation sous l'empereur Charlemagne. Willibrord naquit en Northumbrie vers 658, et étudia en France et en Irlande.

Bien que leur nom de famille était clairement païen, ses parents étaient Chrétiens. Le père de Willibrord était un si pieu Chrétien qu'il fonda un petit monastère à ses frais, près de la mer, et partit y vivre.

Comme beaucoup d'enfants de l'époque, à 7 ans, Willibrord fut envoyé dans un autre monastère, à Ripon, pour y être éduqué sous saint Wilfrid. La Règle de saint Benoît parle d'oblats offerts au monastère par leurs parents. La mère de Willibrord était soit morte, soit avait pris le voile.

A cette époque, les moines interprétaient fort librement leur voeu d'attachement à une communauté, et nombre d'entre eux partaient compléter leur formation en Irlande, si célèbre pour son érudition. Durant 12 ans, Willibrord étudia à Rathmelsigi sous les Saints Egbert et Wigbert, et y fut ordonné prêtre en 688.

C'est à Rathmelsigi que commence la véritable histoire de Willibrord, car Egbert avait un but favori qu'il partageait avec nombre de ses moines. Il planifiait d'envoyer des missionnaires sur le Continent, et en particulier auprès des païens Germains en Frise. C'était une excellente opportunité pour gagner un peuple entier à Dieu, et aussi pour gagner la couronne du martyr. Willibrord, âgé de 32 ans, fut choisit par Egbert pour diriger 11 autres moines Anglais, par delà la Mer du Nord jusqu'en Frise.

On décrit Willibrord comme plus petit que la moyenne et joyeux. Il apprenait vite une langue, avait bonne éducation, soif d'aventure, et un grand sens de l'humour. Et surtout, Foi, espérance et charité.

A l'automne 690, les 12 arrivèrent à Katwijk-aan-Zee, à l'une des embouchures du Rhin. De là ils suivirent le fleuve jusque Wij-bij Duurstede (Hollande), et cherchèrent Pépin II d'Herstal, maire du palais de Clovis II, roi des Francs. Pépin venait juste d'arracher la Basse Frise au duc païen Radbod, considéré comme un ours sauvage, qui régnait en tyran sur des étendues de boues sablonneuses et empoisonnait ses ennemis.

A peine avait-il rencontré Pépin et reçut son soutien pour la conversion des Frisons, qu'il partit pour Rome afin de demander conseil au pape Serge 1er, et recevoir des ordres pour la mission. Avant son départ, il fut consacré pour cette oeuvre par ce pape.

Pour sa seconde visite à Rome, en 695, Willibrord arriva à convaincre le pape Serge que la jeune mission avait besoin d'un évêque indépendant tant de York que de Pépin II; et Serge, pour sa part, réalisa que la seule personne capable de remplir une telle tâche, qui nécessitait autant de tact que d'énergie, était Willibrord.

Et c'est ainsi qu'il fut consacré archevêque le 22 novembre - le jour de la fête de sainte Cécile, dans l'église Sainte-Cécile. Probablement parce qu'un Sicilien ne parvenait pas à prononcer convenablement 'Willibrord', Serge insista pour changer le nom du saint en 'Clément', un choix qui pourrait avoir été influencé par la douceur flegmatique de l'Anglois. Serge le renvoya dans son troupeau, avec quelques reliques et le titre d'archevêque des Frisons.

De retour dans ses brumes nordiques, Clément-Willibrord, qui utilisera rarement son nom latin, créera son siège à Utrecht. Ainsi, il inaugurera une colonie anglaise en Europe continentale, qui aura une forte influence religieuse durant 100 ans.

Au contraire des évêchés modernes, remplis d'administrateurs et d'équipement, l'archiépiscopat de Willibrord était vivant. Il était sans arrêt en chemin, comme ses moines missionnaires, prêchant de village en village. Progressivement, il fonda dans chaque hameau une paroisse, avec son propre prêtre et les liturgies illuminées par l'esprit Bénédictin [encore Orthodoxe à l'époque]. Willibrord et saint Boniface de Crediton furent responsables ensemble de l'institution de chorepiscopi ("évêques régionnaires") dans cette partie de l'Europe occidentale, afin de les aider dans leur travail.

Willibrord était adroit pour traiter avec les puissants du lieu, qui avaient les terres, l'argent et la puissance nécessaire pour soutenir son oeuvre. Il utilisa ces grands, en fit des serviteurs de l'Évangile, mais ne leur fut jamais subordonné, ni prêt à donner sa bénédiction pour leurs folies. Il obtint d'eux de grandes étendues de terres qu'il transforma en villages et paroisses, comme Alphen dans le nord Brabant. Avec leur argent, il fonda des monastères qui servirent de centres d'illumination intellectuelle et religieuse.

Willibrord était apparemment opposé au travail des Culdees, qu'il rencontra [Culdees, ascètes d'Irlande, qui auront une longue postérité spirituelle jusqu'à l'invasion papiste au 12ème siècle].

Vers 700, il fonda un second important centre missionnaire, à Echternach, sur les bords de la Sure, dans l'actuelle jonction entre le Grand-Duché de Luxembourg et l'Allemagne. Il continua à évangéliser, en particulier la zone nord des pays de l'actuel Benelux, bien qu'il semble qu'il aie aussi exploré le Danemark et peut-être la Thuringe (Haute Frise). Un jour, il faillit mourir en mission - il fut attaqué par un prêtre païen à Walcheren, pour avoir détruit une idole.

En 714, Willibrord baptisa Charles Martel, le fils de Pépin le Bref.

Durant la période 715-719, Willibrord expérimenta des revers durant la révolte des Frisons contre les Francs. A la mort de Pépin II, le 16 décembre 714, le duc Radbod, qui lui avait fait allégeance mais n'avait jamais été convertit, envahit les territoires qu'il avait perdus contre Pépin d'Herstal. Il massacra, pilla, brûla et vola tout ce qu'il put trouver portant la marque Chrétienne.

Mais bien vite, la querelle de succession interne à la famille de Pépin ayant été résolue par l'habileté de Charlemagne, Radbod et ses alliés de Neustrie furent battus dans la forêt de Compiègne par Charlemagne et ses Austrasiens, le 26 septembre 715. Il y aura encore d'autres soulèvements jusqu'à la mort de Radbod en 719, mais Willibrord et ses missionnaires seront à même de réparer les dégâts et de renouveler leur oeuvre. Vers 719, Boniface les rejoignit et travailla avec eux en Frise durant 3 ans, avant de partir pour la Germanie.

La réussite missionnaire de Willibrord ne fut pas spectaculaire - la rapidité et le nombre des conversions ont été exagérées par les auteurs postérieurs - mais ce furent de solides fondations posées; "sa charité était manifeste dans son incessant travail quotidien pour l'amour du Christ" (Alcuin). On l'appelle l'Apôtre des Frisons.

Il mourut alors qu'il faisait retraite à Echternach, le 7 novembre 739. Son maigre corps fut placé dans un sarcophage de pierre, que l'on peut toujours y voir.

Au début du 8ème siècle, un moine d'Echternarch composa un calendrier des saints, dont nombre étaient en relation avec les passages de la vie de Willibrord. Le Calendrier de saint Willibrord est à présent à la Bibliothèque Nationale à Paris, manuscrit latin ms. 10.837, et est du plus haut intérêt pour les étudiants en hagiographie; à la date du 21 novembre 728 (folio 39) on trouve plusieurs lignes autobiographiques rédigées par Willibrord en personne, donnant les dates de son arrivée en France et son ordination comme évêque. (Attwater, Delaney, Encyclopaedia, Grieve, Verbist).

Dans l'art, l'emblème de Saint Willibrord est un tonneau sur lequel il pose sa croix. L'abbaye d'Echternach est derrière lui, et il est vêtu de la tenue épiscopale. On trouve aussi les variantes suivantes :
(1) en tenue épiscopale, il pose sa croix sur une source, avec un tonneau, 4 flacons, et l'abbaye en arrière-plan;
(2) évêque portant un enfant, ou avec un enfant à proximité;
(3) évêque avec la cathédrale d'Utrecht derrière lui; ou
(4) en moine, avec un bateau et un arbre.
On l'invoque contre les convulsions et l'épilepsie (Roeder).

Calendrier de Saint Willibrord (réédition de l'original par la Henry Bradshaw Society) :
http://www.henrybradshawsociety.org/booklist.html

*-*-*-*-*-*-*-*



dessin du diacre Pol Hommes, monastère de Pervijze)


Tropaire de saint Willibrord Ton 4
Dans la joie de ton Seigneur tu es entré
Après les multiples tâches d’un bon serviteur
Et pour te reposer des fatigues de l’apostolat
Saint Willibrord, tu as trouvé la paix du Christ.
Toi qui as reçu gratuitement le don de guérir,
Prends soin gratuitement de toute infirmité
Au Nom du Médecin de nos âmes et de nos corps.


Liturgie de saint Willibrord (ancien rite romain orthodoxe)
COLLECTE
O Dieu, qui a daigné envoyer le bienheureux Willibrord, Ton évêque et confesseur, prêcher Ta gloire aux païens, accorde-nous par son intercession, de pouvoir accomplir, grâce à Ta bonté, ce que Tu nous as commandé de faire. Par notre Seigneur Jésus-Christ, qui vit et règne avec le Père et l'Esprit Saint, Dieu Un, pour les siècles des siècles. Amen.

Enluminure "iconifiée" de saint Willibrord, Apôtre de la Frise et du Brabant



La Vie de Willibrord (+ vers 796)
par le Bienheureux Alcuin (735-804)

(Medieval Sourcebook)
Introduction par Talbot, dans la traduction anglaise:

La plus ancienne Vie de Willibrord écrite, comme nous l'apprend Théofrid, abbé d'Echternach (1083-1100), l'a été par un Scot peu savant (c-à-d un Irlandais), dans un style rude et frustre, et elle a disparu, bien qu'on puisse en reconstituer le contenu par le biais de la biographie composée par Alcuin, qui l'utilisa probablement comme source.

Alcuin, l'auteur de la Vie ci-dessous, est né à York en 735, et en devint le maître d'école en 778. Quatre ans plus tard, il fut nommé à la tête de l'école de Charlemagne, à Aix-la-Chapelle (Aachen), et devint un membre éminent du cercle très sélect qui soutenait l'empereur dans ses efforts pour rééduquer l'Europe. En 796, il fut nommé à Tours et y mourut en 804.

Sa Vie de Willibrord fut écrite à la demande de Beornrade, abbé d'Echternach et archevêque de Sens. Étant un proche de Willibrord, et propriétaire légal du monastère de Saint-Andrew, fondé par le père de Willibrord, Wilgils, sur une avancée de terre surplombant l'embouchure de la Humber, Alcuin a dû entreprendre cet ouvrage comme un agréable tribut envers ses relations familiales. Ce n'est pas une oeuvre littéraire particulièrement impressionnante, parfois avec des erreurs grammaticales, et toujours pédante et rhétorique, mais étant destinée à être lue durant le culte public, son manque de détails historiques et son insistance sur les miracles de Willibrord pourrait être excusée. Il composa une autre version, en hexamètres, pour les étudiants des écoles monastiques, sans cependant y adjoindre quoique ce soit d'autre que le matériau offert ici.

Theofrid, mentionné plus haut, rédigea aussi une Vie de Willibrord, en prose et une vie métrique, basée sur le matériau d'Alcuin avec des additions de Bède, les vies d'autres saints et les chartes d'Echternach. Une troisième Vie, écrite par un prêtre appelé Echebert, répète la Vie par Alcuin, avec quelques modifications au début et à la fin.

Sources: La Vie de Willibrord, écrite par Alcuin, fut d'abord publiée par [le chartreux] Surius, dans sa collection "De Probatis Sanctorum Historis" (Cologne, 1575), Vol. 6, pp. 127-137. L'édition critique fut préparée par W. Wattenbach, "Monumenta Alcuiniana", dans la série "Bibliotheca Rerum Germanicarum", éditée par Ph. Jaff (6). Elle a été publiée à Berlin en 1873 en tant que 6ème volume de la collection (pp. 39-61), mais fut supplantée par le texte de W. Levison dans "Scriptores Rerum Merovingimcarum", 7, pp. 81-141. Une traduction en anglais fut réalisée par A. Grieve, "Willibrord, Missionary in the Netherlands" (London, 1923), dans la collection "Lives of Early and Medieval Missionaries", publiée par S.P.C.K.
[Diverses éditions ont été publiées en français et néerlandais. P. ex., G.H. Verbist, "S. Willibrord", Louvain 1939 & "A l'aube des Pays-Bas, S. Willibrord", Bruxelles 1953; W. Lampen, "Willibrord en Bonifacius", Amsterdam 1939; etc]

nb : J'ai traduit les notes ci-dessous du texte de Talbot

LA VIE DE SAINT WILLIBRORD
PAR ALCUIN


[Préface = préliminaires usuels d'hagiographie, sans rapport avec le sujet]
[3] Il y avait, dans l'île de Grande-Bretagne, dans la province de Northumbrie, un certain maître de maison, Saxon d'origine, dont le nom était Wilgils, vivant en pieux Chrétien avec son épouse et famille. Ce fait se vit confirmé par des événements miraculeux, car après avoir quitté la carrière du monde, il se dévoua à la vie monastique. Peu après, comme son zèle pour la vie spirituelle augmentait, il entama encore plus intensément l'austère vie de solitaire, habitant dans promontoires terrestres qui étaient limités par la Mer du Nord et la rivière Humber. Là, dans une petite chapelle dédiée à Saint-André, l'Apôtre du Christ, il servit Dieu de nombreuses années durant dans le jeûne, la prière et les veilles, avec comme résultat qu'il devint célèbre pour ses miracles, et que son nom fut sur toutes les bouches. Les gens s'assemblèrent autour de lui en grand nombre, et lorsqu'ils le faisaient, il ne manquait pas de les instruire avec de bons conseils et la Parole de Dieu.

Il était tenu en si haute estime par le roi et les nobles de cette nation qu'ils lui offrirent, en don perpétuel, un certain nombre de petites propriétés terrestres qui se trouvaient près de ces avancées terrestres, afin d'y bâtir une église pour Dieu. Dans cette église, ce vénérable père rassemblait autour de lui un groupe relativement petit mais pieux, de ceux voulant servir Dieu. Et c'est là aussi qu'après les nombreuses épreuves de ses travaux spirituels, allant chercher sa récompense, son corps repose en paix. Ses successeurs, qui suivent encore son exemple de sainteté, sont en possession de cette église jusqu'à nos jours. Et c'est moi, le moindre de tous en mérite et le dernier en date, qui suis à présent en charge de cette petite chapelle qui m'est venue par succession légale, et qui rédige ce récit de Willibrord, le plus saint des pères et le plus sage des enseignants, à ta requête, évêque Beornrade (1), qui, par la grâce de Dieu, lui a succédé [4] dans l'épiscopat, dans la ligne de la tradition de famille et dans le soin de ces sanctuaires, qui, nous le savons, ont été bâtis par lui pour la gloire de Dieu.

(1) Beornrade, abbé du monastère de Willibrord à Echternach et par la suite archevêque de Sens.


2. A présent, afin de raconter plus complètement les faits concernant la naissance de Willibrord, et de rappeler les signes qui montrent qu'étant dans le sein maternel, il fut déjà choisit par Dieu, je vais reprendre au point où j'ai commencé. De même que le très saint précurseur de notre Seigneur Jésus-Christ, le bienheureux Jean le Baptiste, fut sanctifié dans le sein maternel, et précéda le Christ, comme l'étoile du matin précède le soleil, et, comme l'Évangile nous le rapporte, il était né de pieux parents afin d'en amener beaucoup au Salut, de la même manière, Willibrord, conçu pour le Salut de beaucoup, naquit de parents fort pieux. (1) Wilgils, le vénérable homme dont nous avons déjà parlé, entra dans l'état du mariage pour le seul but d'amener au monde un enfant qui serait au bénéfice de nombreux peuples. C'est ainsi que son épouse, la mère de saint Willibrord, contempla, une nuit qu'elle dormait, une vision céleste. Il lui sembla que c'était comme si elle voyait dans le ciel une nouvelle lune qui, pendant qu'elle regardait, grandissait lentement jusqu'à atteindre la taille de la pleine lune. Pendant qu'elle regardait cela attentivement, cela tomba subitement dans sa bouche, et lorsqu'elle l'eut avalé, son corps fut translucide de lumière. Remplie de crainte, elle s'éveilla d'un coup et alla raconter son rêve à un saint prêtre, qui lui demanda si durant la nuit que la vision lui était venue, elle avait connu conjugalement son époux. Ayant répondu affirmativement au prêtre, ce dernier répondit : "La lune que tu as vue passer de petite à grande taille, c'est le fils que tu as conçu cette nuit. Il dispersera les troubles ténèbres de l'erreur avec la lumière de la Vérité, et partout où il ira, il apportera avec lui une splendeur céleste, et rejaillira de la pleine lune de sa perfection. Par le resplendissement de sa renommée et la beauté de sa vie, il attirera vers lui les yeux des multitudes." Cette interprétation du songe se révélera exacte par le cours des événements.

(1) Willibrord est probablement né le 6 novembre 658.

3. Lorsque vint le temps, la femme mit au monde un fils, et au baptême son père lui donna la nom de Willibrord. Aussitôt que l'enfant atteignit l'âge de raison (1), son père le remit à l'église à Ripon, afin d'être instruit par les frères du lieu dans les travaux religieux et l'érudition sacrée, afin que vivant en un tel lieu où il ne puisse rien voir d'autre que ce qui était vertueux, et ne rien entendre que ce qui était saint, son tendre âge puisse être renforcé par un bon entraînement et discipline. Depuis ses plus anciennes années, la grâce divine lui permit de grandir en intelligence et en force de caractère, au moins autant que cela était possible à cet âge-là, de sorte qu'il semblait que de nos jours, un nouveau Samuel était né, de qui on pouvait dire : "Le garçon grandissait et croissait en faveur auprès de Dieu et des hommes."
Ainsi donc, dans le monastère de Ripon, ce jeune qui allait prouver être une bénédiction pour beaucoup, reçut la tonsure cléricale (2), et fit sa profession monastique, et parvenant à égaler les autres jeunes de ce saint et sacré monastère, il ne fut inférieur à aucun en ferveur, humilité et zèle pour l'étude. En fait, ce garçon richement doté fit de tels progrès, les jours passants, que le développement de son intelligence et de son caractère dépassait la jeunesse de son âge, au point que son corps petit et délicat abritait la sagesse d'un vieil âge mûr.

(1) Ceci est probablement l'interprétation correcte de la phrase "lorsqu'il fut sevré ". L'abbé à l'époque était plus que probablement saint Wilfrid, le chef du parti romain qui avait triomphé au Synode de Whitby, en 664. Willibrord a dû servir sous Wilfrid jusqu'en 669, lorsqu'alors Wilfrid partit pour prendre possession du siège d'York.
(2) Il reçut la tonsure et fit profession monastique vers l'âge de 15 ans; cfr la lettre à saint Boniface, Tangl, No. 26.

4. Lorsque ce jeune, aussi puissamment enrichit de la sacrée érudition qu'il ne l'était en maîtrise de soi et en intégrité, atteignit l'âge de 20 ans, il se sentit une forte envie de poursuivre un mode de vie plus rigoureux et fut pris par le fort désir de voyager au large. Et parce qu'il avait entendu parler des écoles et de l'érudition qui fleurissaient en Irlande (1), il fut encouragé par ce qu'il apprit du genre de vie adopté par certains saints, en particulier par le bienheureux évêque Ecgbert, (2), qui reçut le titre de Saint, et par Wichtberct, (3), le vénérable serviteur et prêtre de Dieu, eux deux qui, pour l'amour du Christ, oublièrent maison, patrie et famille et se retirèrent en Irlande, où, coupé du monde bien que proches de Dieu, ils menèrent une vie solitaire, appréciant les bénédictions de la contemplation céleste. Le saint jeune souhaita imiter la vie divine de ces hommes, et après avoir obtenu l'accord de son abbé et des frères, il se hâta par delà la mer pour rejoindre le cercle intime des pères en question, afin qu'en vivant à leur contact, il puisse atteindre le même niveau de sainteté et posséder les mêmes vertus, de même que l'abeille tire le miel hors des fleurs et le conserve dans sa ruche. Là, parmi ces maîtres, éminents tant en sainteté qu'en érudition sacrée, lui qui devait un jour prêcher à nombre de peuples, fut entraîné 12 ans durant, jusqu'à ce qu'il atteignit l'âge mature de l'homme, et le plein âge du Christ.

(1) Bien que la renommée des écoles Irlandaises était bien méritée, elle ne reflétait cependant pas, par contraste, un quelconque manque des centres de formation anglais. Saint Aldhelm de Sherborne se plaignait à l'époque de ces étudiants qui y allaient et puis demandaient : N'y avait-il pas d'école suffisamment bonne en Angleterre. La véritable raison pour s'expatrier semble avoir été l'expulsion de saint Wilfrid du siège d'York, en 678, qui mena à l'exil volontaire de nombreux moines qui étaient en sympathie avec lui.

(2) Ecgbert fut Abbé de Rathmelsigi, probablement Mellifont dans le Comté de Louth. En 664, il partit en exil volontaire après le Synode de Whithby, mais revint à Iona en 716. Il mourut en 729 à l'âge de 90 ans. Il a longtemps voulu annoncer l'Évangile parmi les peuplades de Saxons sur le Continent, mais n'aurai jamais pu y aller.

(3) Wichtberct fut un compagnon d'Ecgbert et passa de nombreuses années en Irlande. Il partit en mission en Frise, mais ayant prêché durant 2 ans sans succès, il rentra en Irlande.


5. En conséquence, dans la 33ème année de son âge, la ferveur de sa foi avait atteint une telle intensité qu'il considéra de peu de valeur de travailler pour sa propre sanctification à moins qu'il ne puisse prêcher l'Évangile à d'autres et leur apporter quelque bénéfice. Il avait entendu que dans les régions nord du monde, la moisson était grande mais les ouvriers peu nombreux. C'est ainsi qu'il advint qu'en accomplissement du songe que sa mère avait dit avoir eu, Willibrord, pleinement conscient de son but mais cependant ignorant de ce qui avait été divinement préparé, décida de faire voile vers ces parties et, si Dieu le voulait, d'y amener la lumière du message de l'Évangile à ces gens qui, à cause de l'incroyance, n'avaient pas encore été touchés par sa chaleur. Il embarqua donc sur un navire, emmenant avec lui 11 autres qui partageaient son enthousiasme pour la Foi. Certains d'entre eux allaient par la suite gagner la couronne du martyre par leur constance à prêcher l'Évangile, d'autres allaient devenir évêques, et après leurs travaux dans la sainte oeuvre de la prédication, sont depuis partis reposer en paix.

Ainsi l'homme de Dieu, accompagné de ses frères, comme nous l'avons déjà dit, fit voile, et après une traversée réussie, ils amarrèrent leur navire à l'embouchure du Rhin. Puis, après s'être restaurés, ils partirent pour le castel d'Utrecht, qui se trouve sur une des rives du fleuve, où plusieurs années plus tard, lorsque par la divine faveur la foi avait grandit, Willibrord installera le siège de son évêché. (1) Mais le peuple de Frise, où se situait le fortin, et Radbod, leur roi (2), continuaient de se souiller par les pratiques païennes, l'homme de Dieu trouva plus sage de partir pour la Francie et visiter Pépin (3), le roi de ce pays, un homme de grande énergie, brillant à la guerre et de haute valeur morale. Le duc le reçut avec toutes les marques de respect; et il ne voulait pas que lui et son peuple perdent les services d'un si éminent érudit, aussi lui donna-t'il certaines localités situées dans les frontières de son propre royaume, où il pourrait déraciner les pratiques idolâtres, enseigner au peuple nouvellement convertit et ainsi accomplir le commandement du prophète : "Défrichez pour vous un champ nouveau, gardez-vous de semer sur les épines" (Jérémie 4,3).

(1) l'église de Willibrord a été bâtie avec les ruines de l'ancien camp romain à Fectio (Vecht).

(2) depuis le début de son règne en 697, Radbod avait été opposé à quoique ce soit sentant la domination Franque, et avait impitoyablement détruit les églises et autres bâtiments érigés par les Francs.

(3) Pépin II, maire du palais de Clovis II. C'est lui qui donna aux missionnaires l'église d'Antwerpen (Anvers), anciennement scène des oeuvres de saint Amand et saint Éloi, pour servir d'abri et de soutien.


6. Après que l'homme de Dieu aie systématiquement visité plusieurs localités et accompli la tâche d'évangélisation, et lorsque la semence de vie germa grâce à la rosée de la grâce céleste, par sa prédication, portant un abondant fruit en nombre de coeurs, le précité roi des Francs, grandement enchanté par le zèle brûlant de Willibrord et l'extraordinaire croissance de la foi Chrétienne, et ayant en vue la propagation toujours plus grande de la religion, pensa qu'il serait sage de l'envoyer à Rome afin qu'il puisse être consacré évêque par le pape Serge (4), un des plus saints personnages de l'époque. Ainsi, après avoir reçu la bénédiction apostolique et le mandat et étant rempli d'une confiance encore plus grande en tant qu'émissaire du pape, il reviendrait prêcher l'Évangile avec une plus grande vigueur encore, selon les mots de l'Apôtre : "Comment ira-t-on prêcher, si l'on n'y est envoyé?" (Romains 10,15).
Mais lorsque le roi tenta de persuader l'homme de Dieu de faire cela, il rencontra un refus. Willibrord répondit qu'il n'était pas digne d'une si grande autorité et, après avoir énuméré les qualités que saint Paul mentionne à Timothée, son fils spirituel, comme étant essentielles pour un évêque, il affirma qu'il était fort loin de telles vertus. De son côté, le roi exhorta solennellement l'homme de Dieu d'accepter ce qu'il avait humblement décliné. A la fin, touché par l'accord unanime de ses compagnons, et, ce qui est plus important, poussé par la volonté divine, Willibrord acquiesça, très désireux de se soumettre au conseil de nombre de personnes plutôt que d'obstinément suivre sa propre volonté. En conséquence, il partit pour Rome en distinguée compagnie, portant des présents appropriés à la dignité du pape.

(4) Pape de Rome Sergius 1er, 687-701. Alcuin ne mentionne qu'un seul voyage à Rome, mais il y en eut 2.
[ndt: Pépin s'était allié politiquement à la papauté devenue très falote; Pépin avait un but strictement politique, pas religieux. C'est le début de la chute pour les royaumes francs.. Willibrord a été formé chez les Orthodoxes, mais son ecclésiologie commencera à souffrir de cette erreur à but politique. Car normalement, il aurait dû être consacré par le métropolite de la région, et faire partie de son Synode..]

7. Quatre jour avant que Willibrord n'arrive à Rome, le pape eut un songe dans lequel il fut avisé par un Ange de le recevoir avec les plus grands honneurs, parce qu'il avait été choisit par Dieu pour apporter la lumière de l'Évangile à nombre d'âmes : le but de sa venue à Rome était de recevoir la dignité de l'épiscopat, et rien de ce qu'il demanderait ne devrait être refusé. L'évêque de Rome, prévenu par cette admonition, le reçut avec grande joie et lui fit preuve de toute courtoisie. Et comme il discernait en lui une foi ardente, une dévotion religieuse et une profonde sagesse, il fixa un jour approprié pour sa consécration, lorsque tout le peuple pourrait être rassemblé. Puis il invita les vénérables prêtres à prendre part à la cérémonie, et, en accord avec la tradition apostolique et avec une grande solennité, il le consacra publiquement comme archevêque dans l'église du bienheureux Pierre, prince des Apôtres (1). En même temps, il l'appela Clément et le revêtit des habits épiscopaux, lui conférant le pallium sacré en tant que signe de son ministère, tel Aaron avec l'ephod. De plus, quoiqu'il désirait ou demandait en matière de reliques de saints (2) ou de vases liturgiques, le pape les lui donna sans hésiter, et ainsi, fortifié avec la bénédiction apostolique et chargé de dons, il fut renvoyé dûment instruit, pour son oeuvre de prédication de l'Évangile.

(1) Alcuin s'est trompé. L'église signifie sainte Cécile en Transtevere. Le jour de la consécration fut le 22 novembre 695.
(2) plusieurs églises conservent encore les reliques que Willibrord a ramenées de Rome, telles celles d'Emmerich et Trêves.

[suite encore à traduire]

Source:
volume 3 des Acta Sanctorum de Novembre
C. H. Talbot, "The Anglo-Saxon Missionaries in Germany", c-à-d les Vies des saints Willibrord, Boniface, Leoba et Lebuin, avec l'Hodoepericon de Saint Willibald et une sélection de correspondances de saint Boniface, (London and New York: Sheed and Ward, 1954)
Le statut de "copyright" de ce texte a été précautioneusement vérifié. La situation est compliquée, mais se résume de la sorte. Le livre a été publié en 1954 par Sheed & Ward, apparement simultanément à Londres et à New York. L'édition américaine indiquait uniquement "New York" comme lieu de publication, l'édition brittanique indiquant "Londres et New York". Le copyright n'a pas été renouvelé en 1982 ou 1983, comme le requier la loi nord-américaine. Le récent traité du GATT (1995?) a restauré le copyright des publications étrangères qui étaient entrées dans le domaine public aux USA simplement parce que leur copyright n'avait pas été renouvellé en suivant les règles de la loi nord-américaine. Cette décision du GATT ne semble pas être applicable à ce texte parce qu'il fut publié simultanément aux USA et en Grande-Bretagne par un éditeur opérant dans les 2 pays à la fois (une situation à laquelle les règles du GATT s'adressent de manière spécifique). Donc, bien qu'il soit encore sous protection du copyright dans une bonne partie du monde, ce texte demeure dans le domaine public aux USA.


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