"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

30 décembre 2008

Les Prosélytes, sous la Loi ou païens? (Paléochristianisme)

Les Prosélytes étaient-ils des "presque Juifs" ou des païens?.


Prosélytes – De nos jours, on lit encore de ci de là des auteurs qui nient ou ignorent la réalité de la mission dans le Judaïsme pré-Chrétien. Ca a pour conséquence qu'il faudrait affirmer que le centurion Corneille était un "convertit du paganisme", et donc à faire de saint Pierre le premier Apôtre "universel." Alors qu'en réalité, à ce stade-là de l'Histoire sainte, notre bon saint Pierre était encore totalement prisonnier de ses coutumes. Voir Galates 2.. Cette prise de position amène donc à classer les prosélytes comme "païens", et ce faisant, on en vient à nier la réalité des faits : 10 % de l'Empire Romain était d'ores et déjà convertit au monothéisme de forme judaïque. Avec l'établissement des voies rapides et la dispersion de synagogues dans tant de pays, c'est ça qui a préparé le terrain à l'évangélisation. Voici quelques pistes pour le comprendre – scripturaires, patristiques et historiques.

1. Nouveau Testament : Actes d'Apôtres 16, 13-15 "Nous avons parlé aux femmes [...] Une d'entre elles adorait déjà Dieu".

2. Pères de l'Église :
A. saint Hilaire de Poitiers, Commentaire sur l'Évangile de Matthieu, vol2, SC258, p169 §5 & rmk 7 :
"des prosélytes sont passés de païens à la Synagogue pour y être reçus" (Mt 23,15)

p36 §3 + rmk 2
(mt 15,28)
"que la foule de prosélytes appartint et même appartient à Israël, est une réalité certaine. Elle est passée des païens aux oeuvres de la Loi"

B. définition du prosélyte d'après Tertullien, Adversus Iudaium 2 :
"II. Avançons donc, et enfermons dans des lignes fixes et certaines le point capital de toute la question : il s'agit de savoir pourquoi il faudrait croire que le Dieu Qui créa l'universalité des êtres, Qui gouverne le monde tout entier, Qui forma l'homme de Ses mains, Qui sema sur la terre tous les peuples sans exception, n'aurait donné Sa Loi par Moïse que pour un seul peuple, au lieu de la donner pour toutes les nations. D'abord s'Il ne l'avait promulguée pour toutes indistinctement, Il n'eût pas permis aux prosélytes des nations de l'embrasser. [...]"

Les Prosélytes ne pouvaient pas être circoncis, n'étant pas Juifs de race. Au 3ème paragraphe du même chapître, Tertullien, faisant appel au témoignage des patriarches depuis Adam, nous démontre aussi que les prosélytes mettaient cependant l'essentiel de la Loi en pratique, et que donc ils n'étaient pas païens :

"Enfin, à celui qui prétend qu'il faut encore observer le sabbat comme un moyen de salut, et la circoncision du 8ème jour, à cause de la menace de mort qui y est attachée, je dirai : Montrez-nous qu'autrefois les justes ont fêté le sabbat, qu'ils ont circoncis leur chair, et qu'ils sont devenus amis de Dieu par ces pratiques. S'il est vrai que la circoncision purifie l'homme, pourquoi Dieu, qui crée Adam incirconcis, ne Se hâte-t-Il pas de le circoncire, même après qu'il a péché, puisque la circoncision purifie? Il est certain qu'en le plaçant dans le paradis, tout incirconcis qu'il était, Il lui donna le gouvernement du paradis. Ce même Dieu qui plaça notre premier père dans le paradis, sans l'assujettir à la circoncision et à la célébration du sabbat, loua aussi par la même conséquence son fils Abel, qui Lui offrait des sacrifices sans être circoncis, sans observer le jour du sabbat, et Il ratifia ce qu'il Lui offrait dans la simplicité du cœur, tandis qu'Il repoussa le sacrifice de Caïn, son frère, 'parce qu'il ne partageait pas également ce qu'il offrait.' Noé n'était pas circoncis; il ne célébrait pas le sabbat. Dieu ne le sauva pas moins du déluge. Que dis-je? Il transporta hors de ce monde le juste Enoch, qui ne connaissait ni la circoncision ni le sabbat, et qui n'a pas encore goûté de la mort, afin que ce candidat de l'éternité nous attestât que nous pouvons plaire également au Dieu de Moïse, sans le fardeau de la loi mosaïque. 'Melchisédech, prêtre du Très-Haut,' fut appelé au sacerdoce de Dieu, sans observer la circoncision ni le sabbat. Enfin Loth, frère d'Abraham, nous prouve encore cette vérité, puisque c'est aux mérites de sa justice, et non à la pratique de la loi, qu'il dut d'être épargné dans l'incendie de Sodome."

L'Exode (Douro-Europa, 3ème siècle, Syrie)


3. Historique - Flavius Josèphe, Antiquités Juives 20,34-53 (extraits)

Ces faits se situent vers l'an 20 après Jésus-Christ :
"A l'époque où Izatès séjournait au Camp de Spasinès, un commerçant juif du nom d'Ananias qui avait accès à l'appartement des femmes du roi, leur apprit à adorer Dieu selon la tradition Juive. Là-dessus, il parvint par leur intermédiaire à faire la connaissance d'Izatès, amena également ce dernier à croire et, lorsqu'Izatès fut rappelé en Adiabène par son père, il consentit à partir avec lui, non sans s'être fait beaucoup prier. Or, vers le même moment, la reine Hélène fut instruite également par un autre Juif et se tourna vers les Lois de ce peuple. Sur ces entrefaites, Izatès reçut la royauté...
Informé de ce que sa mère trouvait grand plaisir aux coutumes juives, Izatès s'empressa de s'y ranger lui aussi et, estimant qu'il ne serait vraiment Juif qu'en étant circoncis, il était disposé à cette démarche. A cette nouvelle, sa mère tenta de l'en empêcher en disant que cela le mettrait en danger : il était roi et il provoquerait une grande hostilité chez ses sujets quand ceux-ci apprendraient qu'il se faisait l'adepte de coutumes étrangères, différentes des leurs; ses sujets ne supporteraient pas qu'un Juif règne sur eux. Voilà ce qu'elle disait en s'opposant par tous les moyens à son dessein. Izatès rapporta ces paroles à Ananias et ce dernier lui tint le même langage que sa mère et menaça en outre de le quitter et de s'en aller s'il ne parvenait pas à le convaincre. Il craignait, disait-il, d'encourir probablement un châtiment, une fois l'affaire connue de tous, car il passerait pour responsable de cela et pour celui qui avait enseigné à Izatès à poser un acte tout à fait incongru de la part d'un roi. L'homme affirmait en outre que, même sans la circonsision, il pouvait adorer Dieu, pourvu qu'il soit décidé à avoir totalement le zèle des coutumes ancestrales des Juifs; cela importait plus que d'être circoncis. De plus, Dieu lui pardonnerait de n'avoir pas posé cet acte, en raison de la nécessité et de la crainte qu'il avait de ses sujets.
Cette fois-là, le roi se laissa persuader par les paroles d'Ananias. Mais par la suite, comme il n'avait pas renoncé entièrement à son désir, voici qu'un second Juif du nom d'Eléazar, qui venait de Galilée et passait pour très strict dans la mise en oeuvre des coutumes ancestrales, l'exhorta à poser l'acte décisif. Voici comment. Etant entré chez Izatès pour le saluer, il le surprit en train de lire la Loi de Moïse et lui dit alors "Sans t'en apercevoir, ô roi, tu offenses très gravement les Lois et, par elles, Dieu Lui-même ; il ne te suffit pas, en effet, de les lire, il te faut d'abord faire ce qu'elles ordonnent! Jusques à quand resteras-tu incirconcis ? Si tu n'as pas encore lu la loi sur la circoncision, lis-la maintenant pour savoir quelle est ton impiété ".
A ces mots, le roi ne différa plus l'opération; il se retira dans une autre chambre, appela le médecin et accomplit ce qui était ordonné. Puis il envoya chercher sa mère et son maître Ananias et leur signifia qu'il avait accompli ce rite.
Ces derniers furent aussitôt saisis de stupeur et leur crainte, démesurée, fut double: l'affaire une fois divulguée, le roi perdrait probablement son trône car ses sujets ne supporteraient pas d'être gouvernés par un homme qui s'était embrasé de zèle pour des coutumes étrangères; et eux-mêmes seraient également en danger car on leur en ferait porter la responsabilité. Mais Dieu était là pour empêcher que leurs craintes se réalisent. En tirant Izatès des multiples dangers où il tombait, Il le sauva, lui et ses fils; dans des situations inextricables, Il leur fournissait une porte de salut, montrant ainsi que ceux qui ont les yeux fixés sur Lui et qui ont mis leur foi en Lui seul ne sont pas frustrés du fruit de leur piété. Mais nous raconterons cela plus loin."


Cet épisode-ci a dû se dérouler vers l'an 46 après Jésus-Christ, cfr Actes 11, 27-30 :
"Hélène, la mère du roi, voyait le royaume en paix et son fils heureux, envié de tous, y compris des peuples étrangers, selon la providence de Dieu. Elle eut donc le désir de se rendre dans la ville de Jérusalem pour se prosterner devant le Temple de Dieu, célèbre dans le monde entier, et pour y offrir des sacrifices d'action de grâces. Elle pria son fils de l'y autoriser; celui-ci acquiesça avec grand empressement à la demande de sa mère, fit d'importants préparatifs pour son voyage et lui donna beaucoup d'argent. Et quand elle prit la route pour Jérusalem, son fils l'escorta pendant une bonne partie du trajet. L'arrivée de la reine Hélène tomba fort bien pour les habitants deJérusalem et leur fut très utile car, à ce moment-là, une famine accablait leur ville et beaucoup périssaient faute de ressources. La reine envoya ses gens, les uns à Alexandrie afin d'acheter du blé pour une grosse somme, les autres à Chypre pour en ramener une cargaison de figues sèches; ils furent vite de retour avec leurs chargements et Hélène distribua cette nourriture aux indigents. Aussi laissa-t-elle à tout notre peuple un très grand souvenir, à jamais célèbre, de ce bienfait. Quant à son fils Izatès, informé lui aussi de cette famine, il envoya beaucoup d'argent aux notables de Jérusalem."


In fine, la prédication par le judaïsme et le prosélytisme qui s'ensuivit fut une des voies royales pour la prédication apostolique. Les voies de Dieu sont toujours mystérieuses!



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