"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

17 décembre 2008

Les saints des Déserts de Grande-Bretagne (p. Stephen Maxfield)

http://www.nireland.com/orthodox/deserts.htm


Cela a toujours été un appel pour les ascètes et les ermites : se retirer du monde et mener le combat spirituel dans le désert. Bon nombre des plus grands moines Orthodoxes sont partis vivre au désert. Nous viennent à l'esprit des noms comme ceux de saint Paul de Thèbes, saint Antoine le Grand, saint Siméon Stylite, sainte Marie l'Égyptienne et tant d'autres encore.

Pourquoi y avait-il ce désir d'aller au désert? Nombre de raisons à cela. Une des plus importantes, certainement durant les premiers siècles, ce fut l'idée que le désert était habité par les démons. On le croyait du fait que le désert semblait être l'anti-thèse absolue de la Création. C'était désolé, sans vie apparente, et donc cela semblait exprimer une absence de Dieu. La vie Chrétienne était vue en termes de lutte cosmique entre les forces du Malin et Dieu. Se souvenant de cela, on ne peut pas appeler l'action des premiers ermites du désert une "retraite"; bien au contraire, ils étaient l'avant-garde sur le champ de bataille.

Une deuxième raison est que dans le désert, l'ascète était libéré du plus grand nombre des distractions "du monde", et pouvait dès lors se concentrer sur la lutte interne, et avancer dans la vie spirituelle. En fait, une telle vie n'est pas entièrement dépourvue de distractions, parce que la plupart de nos distractions, nous les emmenons avec nous. Ces distractions étaient amplifiées dans le désert, et donc il fallait lutter contre elles - les distractions comme les passions (ou la tentation de satisfaire des désirs non-essentiels), renforcées par la solitude, la faim, la soif, la chaleur durant le jour et le froid durant la nuit, et l'envie de dormir. Toutes ces choses pourtant fort nécessaires plongeaient l'ascète non pas dans ses propres forces, mais en Dieu. Il était, presque littéralement, en mesure de "se trouver" lui-même et d'apprendre que par lui-même il ne pouvait rien, mais qu'avec Dieu tout était possible. Le résultat de cela était que souvent, il pouvait grandir spirituellement à un rythme accéléré, plus rapide que pour "ceux dans le monde."

Parfois l'on pourrait se demander si le désir d'entrer au désert n'est pas un désir égoïste - un désir pour sauver sa propre âme sans rien faire de bon pour les autres. Derrière de telles questions, il y a une vision purement matérialiste du monde - une vision où l'on ne croit que ce que l'on sait voir; où le bien ne se comprend que dans ce qu'on sait faire de bien aux autres, plutôt que de voir qu'un homme vraiment bon a une effet bien plus grand et bien plus étendu qu'au-dedans de sa sphère d'influence directe. Il y a une impossibilité à comprendre ce qui est supra-naturel, un déni de l'efficacité de la prière, et par extension, de l'existence de Dieu Lui-même. On doit envisager la vie spirituelle et la vie de prière d'une manière différente. Nos prières ne sont pas des affaires privées entre nous et Dieu. C'est une activité à laquelle nous nous joignons - la prière d'innombrables autres à travers le monde, dans l'éternité, et la prière du Christ en Personne.
Nul ne sait dire avec certitude quels seront les effets de ces prières, mais il a toujours été clair pour les Chrétiens que les prières sont entendues, et comme le dit l'Évangile "Nous savons que Dieu n'écoute pas les pécheurs : mais si quelqu'un est religieux et fait Sa volonté, Dieu l'écoute" (Jean 9,31).

Avec le temps, la croissance spirituelle des ascètes fut largement reconnue et les gens affluèrent vers les déserts et y fondèrent nombre de monastères. Certains existent encore de nos jours : pensons à Sainte-Catherine sur le Mont Sinaï, saint Savas sur le Jourdain, et les monastères Coptes du Wadi Natrun.
Le temps passant, on réalisa qu'il y avait nombre de démons à traiter, dans toutes sortes d'endroits, pas seulement dans le désert connu, et que d'autres endroits isolés pourraient servir tout aussi bien, et c'est ainsi que l'on trouva des fondations de "déserts" un peu partout dans le monde Chrétien. C'est cette sorte-là de "désert" qui a été établie en Grande-Bretagne. En voici 4 exemples.

Le Désert des Montagnes
Un certain nombre d'ascètes se choisit le sommet de montagnes. Saint Gwyddfarch, ermite et fondateur de monastère, est l'un d'entre eux. Nous ne savons plus grand chose des débuts de sa vie, sinon qu'il appartenait à la communauté fondée par son père spirituel, saint Llywelyn, à Trallwng (Tre=ville, Llwng=Llyweelyn, donc "ville de Llyweelyn), que l'on appelle en anglais actuel Welshpool. C'était au 6ème siècle. Cela faisait partie de la 'Mission Orientale', c'est-à-dire l'afflux de Chrétiens "Britons" au Pays de Galles, venant de ce qui est à présent le Shropshire, et probablement en particulier de la ville de Wroxeter (Uriconium).
De Trallwng, Gwyddfarch partit pour un lieu particulièrement sauvage dans le pays, au Nord-est, et s'installa dans la vallée Vyrnwy, près de l'actuel village de Meifod. Au-dessus de cette vallée, on trouve une montagne fort escarpée et solitaire, et c'est près de son sommet que Gwyddfarch bâtit sa cellule, vécut et mourût. C'est là qu'il fut enterré et c'est là qu'il est encore de nos jours. On appelle de nos jours cette montagne Moel yr Ancr (la montagne chauve de l'anachorète). Quand on regarde l'endroit de nos jours, c'est époustouflant de beauté champêtre, et cela ressemble fort peu à un désert. En hiver cependant, lorsque le froid vent d'Est souffle, on se rend plus facilement compte que vivre au sommet de cette montagne, entourée par des forêts infestées de loups, c'était très dur, froid et inconfortable - presque comme les déserts d'Afrique du Nord! Saint Gwyddfarch est commémoré le 3 novembre.

Le Désert de la Vallée
Une autre sorte de désert, ce fut la vie dans une vallée extrêmement isolée et cachée. Telle fut la vie choisie par l'ermitesse sainte Mélangell (le "ll" final se prononce en gallois comme dans Llan). Là aussi, on ne sait plus grand chose de sa vie passée, mais elle était d'un groupe d'ermitesses Galloises, qui s'étaient construit des cellules dans des coins reculés du Pays de Galles (au début du 7ème siècle). La vallée qu'elle avait choisie était si isolée que personne ne sut qu'elle s'y trouvait, jusqu'à ce qu'un jour un prince vienne chasser le lièvre dans cette vallée, lièvre qui vint se réfugier dans la tunique de Mélangell. Le prince en fut si impressionné qu'il lui donna aussitôt la vallée. Cette vallée choisie par sainte Mélangell est toujours aussi isolée, bien qu'à présent il y ait une route qui y mène. C'est une très belle vallée, avec des pentes escarpées vers les sommets à l'entour, voire des falaises à pic. Mélangell devint fort célèbre durant sa vie, et lorsqu'elle mourût et fut enterrée dans l'extrémité Est de l'église, des pèlerinages y commencèrent, et la toute proche route de Bala fut bâtie. La route a été à présent détournée, et la tranquillité y est revenue. L'église est en cours de restauration et on peut encore y voir le lieu de sépulture et le tombeau de Mélangell.
Sainte Mélangell est commémorée les 31 janvier & 27 mai.


L'Île
Toutes les îles n'ont pas été considérées comme des déserts. Aux jours où il était bien plus facile de communiquer par voie maritime et par les rivières, les îles avaient un rôle très important en matière de communications et stratégique. Des îles comme Iona ou Lindisfarne rentrent dans cette catégorie. Cependant il y avait aussi des îles qui étaient si difficiles d'accès que cela en faisait des déserts idéaux. Le meilleur exemple est Ynil Enlii ou Bardsey à l'extrême pointe de la péninsule Lleyn dans le nord du Pays de Galles. Le problème qu'on y trouve est le suivant : une terrifiante marée s'élance entre la terre et l'île, et si on ne parvient pas à atteindre l'île exactement au bon moment de la marée, on est projeté contre les rochers ou rejeté à la mer. Même de nos jours il n'y a qu'un seul bateau par semaine qui circule, et uniquement par beau temps. C'est sur Bardsey, à la fin du 5ième siècle, que saint Cadfan, le guide de la "Mission Armoricaine", y fonda un désert. Il s'y retira après avoir fondé nombre d'églises sur la côte Ouest du Pays de Galles, en particulier dans la région de Towyn. A l'époque, Bardsey devint un des plus célèbres lieux de pèlerinage de Grande-Bretagne, et beaucoup vinrent s'y faire enterrer, pour être au plus près des innombrables saints ascètes qui y étaient morts. Avec le temps, l'endroit reçut le nom de "l'île des 22.000 saints." Les ossements humains y étaient si communs qu'ils étaient utilisés pour renforcer les clôtures!

La pierre de Saint Cadfan – dans l'église Saint-Cadfan, qui est une construction normande du 12ème siècle sur un emplacement antérieurement occupé par une chapelle Orthodoxe, on trouve la "pierre de Cadfan," 2 mètres de haut, comportant la plus ancienne inscription en gallois survivante, écrite en vieille onciale (7/8ème siècle).


Le Marais
Saint Guthlac luttant contre le démon, scènes de sa Vita
source

A présent que les landes et les étendues marécageuses du Norfolk sont plus ou moins drainés, il est difficile d'imaginer à quoi cette partie de l'Angleterre pouvait ressembler aux Ages Ténébreux. Il ne reste que quelques endroits non-drainés dans le Norfolk. Là on trouve quelques lieux détrempés, de la végétation impénétrable, des arbres pourris abattus, des buissons de ronces plus hauts qu'un homme, et des grosses orties fort piquantes. C'est dans un endroit comme celui-ci, quoique plus humide encore et probablement sans tous ces arbres, que saint Guthlac se retira pour gagner son éternelle récompense. Guthlac était membre de la famille royale de Mercie, il s'était converti, plutôt à la manière de saint Paul, et partit pour l'abbaye de Repton. Là il décida de devenir ermite et à force de ramer et à coups de perche, il parvint avec son petit bateau sur "l'île" de Croyland et Crowland, à quelques miles au sud-ouest du Wash. En dehors de son inaccessibilité par voie terrestre, cette terre devait être excessivement difficile à cultiver durant l'été, lorsque les moustiques devenaient insupportables. C'est cependant là que Guthlac resta, se construisant une hutte par dessus un puits creusé. Il s'habillait de peaux d'animaux et ne mangeait qu'un peu de pain d'orge avec de l'eau boueuse. Progressivement, une petite communauté se rassembla autour de lui, et grandit après sa mort en 714 pour devenir la grande abbaye de Crowland. Guthlac est commémoré le 11 avril.
La sorte d'exercices ascétiques pratiquée par Guthlac était probablement le reflet exact de celle des autres saints ici mentionnés. Une ascèse qui était très populaire en Grande-Bretagne consistait à se tenir dans l'eau nu jusqu'au cou. Un ami moine m'a suggéré que la raison probable de ceci était de se tenir éveillé, en particulier durant les longues veilles de la nuit, lorsqu'ils avaient à réciter les Psaumes en se tenant debout.

Chacun de ses lieux de "désert" est accessible de nos jours - même si c'est avec de considérables difficultés en ce qui concerne Bardsey). Ils sont les témoins silencieux d'une grande dévotion à Dieu et du désir d'établir dans l'âme une repentance profondément ancrée et une dépendance à Dieu.

Source: Orthodox Outlook, Vol. IV, No. 3.

p. Stephen, Shrewsbury
http://www.shrewsburyorthodox.com

.

Aucun commentaire: