"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

27 décembre 2008

Vie de sainte Fabiola par saint Jérôme et lettre sur les habits sacerdotaux de l'Ancienne Alliance

Sainte Fabiola
d'après le tableau de Jean-Jacques Henner, 19ème s.

Comme pour tant d'autres grands saints d'ici, pas la moindre petite enluminure, antique statue Orthodoxe, antique Icône Orthodoxe, etc, et rien non plus dans les nouvelles. Hélas.

Au 4ème siècle, sainte Fabiola, première femme-chirurgien, fonde dans la Rome encore un peu Chrétienne, la première organisation hospitalière. Elle meurt en 399. Voici sa vie écrite par saint Jérôme.

À Océanus.
Il y a plusieurs années que j'écrivis à Paula, cette femme si illustre par sa vertu entre toutes celles de son sexe, pour la consoler de l'extrême déplaisir qu'elle venait de recevoir de la perte de Blesilla ; il y a 4 ans que j'employai tous les efforts de mon esprit pour faire l'épitaphe de Népotien, que j'envoyai à l'évêque Héliodore; et il y a environ 2 ans que j'écrivis une petite lettre à mon cher ami Pammaque sur la mort si soudaine de Pauline, ayant honte de faire un plus long discours à un homme très éloquent, et de lui représenter des choses qu'il pouvait trouver en lui-même, ce qui n'aurait pas tant été consoler mon ami que, par une sotte vanité, vouloir instruire un homme accompli en toutes sortes de perfections.
Maintenant, mon fils Océanus, vous m'engagez dans un ouvrage à quoi mon devoir m'engageait déjà et auquel je suis assez porté de moi-même, qui est de donner un jour tout nouveau à une matière qui n'est plus nouvelle, en représentant dans leur éclat et dans leur lustre tant de vertus qui peuvent passer pour nouvelles en ce qu'elles sont extraordinaires; car dans ces autres consolations je n'avais qu'à soulager l'affliction d'une mère, la tristesse d'un oncle et la douleur d'un mari; et, selon la diversité des personnes, chercher divers remèdes dans l'Ecriture sainte; mais aujourd'hui vous me donnez pour sujet Fabiola, la gloire des Chrétiens, l'étonnement des idolâtres, le regret des pauvres et la consolation des solitaires.
Quoi que je veuille louer d'abord, ce semblera peu de chose en comparaison de ce que je dirai ensuite, puisque si je parle de ses jeûnes, ses aumônes sont plus considérables; si j'exalte son humilité, l'ardeur de sa Foi la surpasse; et si je dis qu'elle a aimé la bassesse et que, pour condamner la vanité des robes de soie, elle a voulu être vêtue comme les moindres d'entre le peuple et comme les esclaves, c'est beaucoup plus d'avoir renoncé à l'affection des ornements qu'aux ornements mêmes, parce qu'il est plus difficile de nous dépouiller de notre orgueil que de nous passer d'or et de pierreries. Après les avoir quittées nous sommes quelquefois enflammés de présomption en portant des habits sales et déchirés qui nous sont fort honorables, et nous faisons parade d'une pauvreté que nous vendons pour le prix des applaudissements populaires; au lieu qu'une vertu cachée, et qui n'a pour consolation que le secret de notre propre conscience, ne regarde que Dieu seul comme son juge.
Il faut donc que j'élève la vertu de Fabiola par des louanges tout extraordinaires, et que, laissant l'ordre dont les orateurs se servent, je prenne le sujet de mon discours des commencements de sa confession et de sa pénitence. Quelque autre, se souvenant de ce qu'il a vu dans le poète, représenterait ici ce Fabius Maximus
"Qui par les grands succès d'une valeur prudente
Soutint, seul des Romains la gloire chancelante,"
et toute cette illustre race des Fabiens; il dirait quels ont été leurs combats, il raconterait leurs batailles, et vanterait la grandeur de Fabiola en montrant qu'elle a tiré sa naissance d'une si longue suite d'aïeux et d'une souche si noble et si éclatante, afin défaire voir dans le tronc des preuves de la grandeur qu'il ne pourrait trouver dans les branches; mais quant à moi, qui ai tant d'amour pour l'étable de Bethléem et pour la mangeoire de notre Sauveur, où la Vierge-mère donna aux hommes un Dieu-enfant, je chercherai toute la gloire d'une servante de Jésus-Christ, non dans les ornements et les avantages que les histoires anciennes lui peuvent donner, mais dans l'humilité qu'elle a apprise et pratiquée dans l'Église.

Ch. 1. De la faute que sainte Fabiola avait faite de se remarier du vivant, de son premier mari, bien qu'elle l'eût répudié pour des causes très légitimes.
Or, parce que dès l'entrée de mon discours il se rencontre comme un écueil et une tempête formée par la médisance de ses ennemis, qui lui reprochent d'avoir quitté son premier mari pour en épouser un autre, je commencerai par faire voir de quelle sorte elle a obtenu le pardon de cette faute, avant de la louer depuis la pénitence qu'elle en a faite.
On dit que son premier mari était sujet à de si grands vices que la plus perdue femme du monde et la plus vile de toutes les esclaves n'aurait pu même les souffrir; mais je n'ose les rapporter, de crainte de diminuer le mérite de la vertu de Fabiola, qui aima mieux être accusée d'avoir été la cause de leur divorce que de perdre de réputation une partie d'elle-même en découvrant les défauts de son mari : je dirai simplement ce qui suffit pour une femme pleine de pudeur et pour une Chrétienne. Notre Seigneur défend au mari de quitter sa félonie, si ce n'est pour adultère, et, en cas qu'il la quitte pour ce sujet, il ne veut pas qu'elle puisse se marier. Or tout ce qui est commandé aux hommes ayant nécessairement lieu pour les femmes, il n'est pas moins permis à une femme de quitter son mari s’il est adultère qu'à un mari de répudier sa femme pour le même crime; et si celui qui commet un péché avec une courtisane n'est qu'un même corps avec elle, selon le langage de l'Apôtre, la femme qui a pour mari un homme impudique et vicieux ne fait qu'un même corps avec lui. Les lois des empereurs et celles de Jésus-Christ ne sont pas semblables; et Papinien et saint Paul ne nous enseignent pas les mêmes choses : ceux-là lâchent la bride à l'impudicité des hommes et, ne condamnant que l'adultère, leur permettent de s'abandonner en toutes sortes de débordements dans les lieux infâmes et avec des créatures de vile condition, comme si c'était la dignité des personnes et non pas la corruption de la volonté qui fût la cause du crime; mais parmi nous ce qui n'est pas permis aux femmes n'est non plus permis aux hommes, et dans des conditions égales l'obligation est égale.
Fabiola, à ce que l'on dit, quitta donc son mari à cause qu'il était vicieux; elle le quitta parce qu'il était coupable de divers crimes; elle le quitta, je l'ai dit, pour des causes dont son voisinage témoignant d'être scandalisé, elle seule ne voulut pas le publier. Que si on la blâme de ce que, s'étant séparée d'avec lui, elle ne demeura pas sans se marier, j'avouerai volontiers sa faute , pourvu que je dise aussi quelle fut la nécessité qui l'obligea de la commettre. Saint Paul nous apprend "qu'il vaut mieux se marier que brûler" : elle était fort jeune et ne pouvait demeurer dans le veuvage; "elle éprouvait un combat dans elle-même entre ses sens et sa volonté, entre la loi du corps et celle de l'esprit," et se sentait traîner, comme captive et malgré qu'elle en eût, au mariage ainsi, elle crut qu'il valait mieux confesser publiquement sa faiblesse et se couvrir en quelque façon de l'ombre d'un misérable mariage que, pour conserver la gloire d'avoir été femme d'un seul mari, tomber dans les péchés des courtisanes. Le même apôtre veut que les jeunes veuves se remarient pour avoir des enfants et afin de ne donner aucun sujet de médisance à leurs ennemis, dont il rend aussitôt la raison en ajoutant : "Car il y en a déjà quelques-unes qui ont lâché le pied et tourné la tête en arrière poursuivre le démon" : ainsi Fabiola étant persuadée qu'elle avait eu raison de quitter son mari, et ne connaissant pas dans toute son étendue la pureté de l'Évangile, qui retranche aux femmes, durant la vie de leurs maris, la liberté de se remarier sous quelque prétexte que ce soit, elle reçut sans y penser une blessure, en commettant une action par laquelle elle croyait pouvoir éviter que le démon ne lui en fit plusieurs autres.

Ch. 2. Merveilleuse pénitence que sainte Fabiola fit de cette faute.
Mais pourquoi m'arrêter à des choses passées et abolies il y a si longtemps, en cherchant à excuser une faute dont elle a témoigné tant de regret? Et qui pourrait croire qu'étant rentrée en elle-même après la mort de son second mari, en ce temps où les veuves qui n'ont pas le soin qu'elles devraient avoir de leur conduite ont coutume, après avoir secoué le joug de la servitude, de vivre avec plus de liberté, d'aller aux bains, de se promener dans les places publiques et de paraître comme des courtisanes, elle ait voulu pour confesser publiquement sa faute, se couvrir d'un sac, et à la vue de toute la ville de Rome, avant le jour de Pâques, se mettre au rang des pénitents devant la basilique de Latran? Qu'elle ait voulu, ayant les cheveux épars, le visage plombé et les mains sales, baisser humblement sa tête couverte de poudre et de cendre sous la discipline de l'Église, l'évêque, les prêtres et tout le peuple fondant en larmes avec elle?
Quel péché ne serait pas remis par une telle douleur, et quelle tache ne serait pas effacée par tant de pleurs? Saint Pierre par une triple confession obtint le pardon d'avoir renoncé trois fois son Maître; les prières de Moïse firent remettre à Aaron le sacrilège qu'il avait commis en souffrant qu'on fit le veau d'or; Dieu, à la suite d'un jeûne de 7 jours, oublia le double crime où David, qui était si juste et l'un des plus doux hommes du monde, était tombé en joignant l'homicide à l'adultère, car il le vit couché par terre, couvert de cendre, oubliant sa dignité royale, fuyant la lumière pour demeurer dans les ténèbres, et tournant seulement les yeux vers Celui qu'il avait offensé, et Lui disant d'une voix lamentable, et tout trempé de ses larmes : "C'est contre Toi seul que j'ai péché, c'est en Ta présence que j'ai commis tous ces crimes; mais, mon Dieu, redonne-moi la joie d'être dans les voies de Salut et fortifie-moi par Ton Esprit souverain." Il est arrivé que ce saint roi, qui nous apprend par ses vertus comment lorsque nous sommes debout nous devons nous empêcher de tomber, nous a montré par sa pénitence de quelle sorte quand nous sommes tombés nous devons nous relever. Vit-on jamais un roi plus impie qu'Achab, dont l'Écriture dit : "Il n'y en a pas eu d'égal en méchanceté à Achab, qui semble s'être rendu esclave du péché pour le commettre en la présence du Seigneur avec des excès incroyables?" Ce prince ayant répandu le sang de Nabot, et le prophète lui faisant connaître quelle était la colère de Dieu contre lui par ces paroles qu'il lui porta de sa part: "Tu as tué cet homme, et outre cela tu possèdes encore son bien, mais Je te châtierai comme tu le mérites, Je détruirai ta postérité, etc.," il déchira ses vêtements, se couvrit d'un cilice, se revêtit d'un sac, il jeûna et marcha la tête baissée contre terre. Alors Dieu dit à Élie: "Ne vois-tu pas qu'Achah s'est humilié en Ma présence? Et parce qu'il est entré dans cette humiliation par le respect qu'il Me doit, Je suspendrai durant sa vie les effets de Ma colère."
O heureuse pénitence, qui fait que Dieu regarde le pécheur d'un oeil favorable, et qui en confessant ses fautes oblige ce souverain Juge à révoquer l'arrêt qu'Il avait prononcé en Sa colère! Nous voyons dans les Paralipomènes que la même chose arriva au roi Manassès, dans le prophète Jonas au roi de Ninive, et dans l'Évangile au publicain; dont le premier se rendit digne non seulement de pardon, mais aussi de sauver son royaume, le second arrêta la colère de Dieu prête à lui tomber sur la tête, et le troisième, en meurtrissant de coups son estomac et n'osant lever les yeux vers le ciel, s'en retourna beaucoup plus justifié par l'humble confession de ses péchés que le pharisien par la vaine ostentation de ses vertus.
Mais ce n'est pas ici le lieu de louer la pénitence et de dire, comme si j'écrivais contre Montan ou contre Novat, que "c'est une offrande qui apaise Dieu; que nul sacrifice ne Lui est plus agréable qu'un esprit touché du regret de ses offenses; qu'Il aime mieux la pénitence du pécheur que sa mort; lève-toi, lève-toi, Jérusalem," et plusieurs autres paroles semblables qu'Il nous fait entendre par la bouche de Ses prophètes; je dirai seulement, pour l'utilité de ceux qui liront ceci et à cause qu'il convient particulièrement à mon discours, que Fabiola n'eut pas de honte à se confesser pécheresse en la présence de Dieu sur la terre, et qu'Il ne la rendra pas confuse dans le Ciel en la présence de tous les hommes et de tous les Anges. Elle découvrit sa blessure à tout le monde, et Rome ne put voir sans répandre des larmes les marques de sa douleur imprimées sur son corps si pâle et si exténué de jeûnes. Elle parut avec des habits déchirés, la tête nue et la bouche fermée. Elle n'entra pas dans l'église du Seigneur, mais demeura hors du camp, séparée des autres comme Marie, soeur de Moïse, en attendant que le prêtre qui l'avait mise dehors la fit revenir. Elle descendit du trône de ses délices; elle tourna la meule pour moudre le blé, selon le langage figuré de l'Écriture; elle passa courageusement et les pieds nus le torrent de larmes; elle s'assit sur les charbons de feu dont le prophète parle, et ils lui servirent à consumer son péché. Elle se meurtrissait le visage parce qu'il avait plu à son second mari; elle haïssait ses diamants et ses perles; elle ne pouvait voir ce beau linge dont elle avait été si curieuse; elle avait du dégoût pour toutes sortes d'ornements. Elle n'était pas moins affligée que si elle eût commis un adultère ; et elle se servait de plusieurs remèdes pour guérir une seule plaie.

Ch. 3. Sainte Fabiola vend tout son bien pour l'employer à assister les pauvres. Ses incroyables charités.
Je me suis longtemps arrêté à sa pénitence comme en un lieu fâcheux et difficile, afin de ne rencontrer plus rien qui m'arrête lorsque j'entrerai dans un champ aussi grand qu'est celui des louanges qu'elle mérite. Étant reçue dans la communion des fidèles à la vue de toute l'église, son bonheur présent ne lui fit pas oublier ses afflictions passées, et après avoir fait une fois naufrage elle ne voulut plus se mettre au hasard de tomber dans les périls d'une nouvelle navigation, mais elle vendit tout son patrimoine, qui était très grand et proportionné à sa naissance, et en destina tout l'argent à assister les pauvres dans leurs besoins, ayant été la première qui établit un hôpital pour y rassembler les malades abandonnés, et soulager tant de malheureux consumés de langueur et accablés de nécessité.
Représenterai-je ici sur ce sujet les divers maux qu'on voit arriver aux hommes? Des nez coupés, des yeux crevés, des pieds à demi brûlés, des mains livides, des ventres enflés, des cuisses desséchées, des jambes bouffies, et des fourmilières de vers sortir d'une chair à demi mangée et toute pourrie. Combien a-t-elle elle-même porté sur ses épaules de personnes toutes couvertes de crasse et languissantes de jaunisse! Combien de fois a-t-elle lavé des plaies qui jetaient une humeur si puante que nul autre n'eût pu seulement les regarder! Elle donnait de ses propres mains à manger aux pauvres, et faisait prendre de petites cuillerées de nourriture aux malades.
Je sais qu'il y a plusieurs personnes riches et fort dévotes qui, ne pouvant voir de tels objets sans soulèvement de coeur, se contentent d'exercer par le ministère d'autrui semblables actions de miséricorde, et qui font ainsi avec leur argent des charités qu'elles ne peuvent faire avec leurs mains : certes je ne les blâme pas, et serais bien fâché de considérer comme infidélité cette délicatesse de leur naturel, mais, comme je pardonne à leur infirmité, je puis bien aussi par mes louanges élever jusque dans le Ciel cette ardeur et ce zèle d'une âme parfaite, puisque c'est l'effet d'une grande Foi de surmonter toutes ces peines. Je sais de quelle sorte, par un juste châtiment, l'âme superbe de ce riche vêtu de pourpre fut condamnée pour n'avoir pas traité le Lazare comme il devait. Ce pauvre que nous méprisons, que nous ne daignons pas regarder et dont la vue nous fait mal au coeur est semblable à nous, est formé du même limon, est composé des mêmes éléments, et nous pouvons souffrir tout de qu'il souffre: considérons donc ses maux comme si c'étaient les nôtres propres, et alors toute cette dureté que nous avons pour lui sera amollie par ces sentiments si favorables que nous avons toujours pour nous-mêmes.
Quand Dieu m'aurait donné cent bouches et cent voix,
Quand je ferais mouvoir cent langues à la fois,
Je ne pourrais nommer tous les maux déplorables
Qui tourmentaient les corps de tant de misérables,
maux que Fabiola changea en de si grands soulagements que plusieurs pauvres qui étaient sains enviaient la condition de ces malades; mais elle n'usa pas d'une moindre charité envers le clergé, les solitaires et les vierges. Quel monastère n'a pas été secouru par ses bienfaits? Quels pauvres nus ou retenus continuellement dans le lit par leurs maladies n'ont pas été revêtus et couverts par les largesses de Fabiola? Et à quel besoin ne s'est pas porté avec une promptitude incroyable le plaisir qu'elle prenait à bien faire, qui était tel que Rome se trouva trop petite pour recevoir tous les effets de sa charité?

Ch. 4. Sainte Fabiola va en diverses provinces pour y faire des charités, et passe jusqu'à Jérusalem, où elle demeura quelque temps avec saint Jérôme.
Elle courait par toutes les îles et par toute la mer de Toscane; elle visitait toute la province des Volsques, et faisait ressentir les effets de sa libéralité aux monastères bâtis sur les rivages les plus reculés, qu'elle visitait tous elle-même, ou y envoyait des personnes saintes et fidèles; et elle craignait si peu le travail qu'elle passa en fort peu de temps, et contre l'opinion de tout le monde, jusqu'à Jérusalem, où plusieurs personnes ayant été au-devant d'elle, elle voulut bien demeurer un peu chez nous; et quand je me souviens des entretiens que nous eûmes, il me semble que je l'y vois encore. Bon Dieu! Quelle était sa ferveur et son attention pour l'Écriture sainte! Elle parcourait les Prophètes, les Évangiles et les Psaumes comme si elle eût voulu rassasier une faim violente; elle me proposait des difficultés et conservait dans son coeur les réponses que j'y faisais; elle n'était jamais lasse d'apprendre, et la douleur de ses péchés s'augmentait à proportion de ce qu'elle augmentait en connaissance; car, comme si l'on eût jeté de l'huile dans un feu, elle ressentait des mouvements d'une ferveur encore plus grande. Un jour, lisant le livre des Nombres, elle me demanda avec modestie et humilité que voulait dire cette grande multitude de noms ramassés ensemble; pourquoi chaque tribu était jointe diversement à d'autres en divers lieux; et comment il se pouvait faire que Balaam, qui n'était qu'un devin, eût prophétisé de telle sorte les mystères qui regardent Jésus-Christ que presque nul des prophètes n'en a parlé si clairement. Je lui répondis comme je pus, et il me sembla qu'elle en demeura satisfaite. Reprenant le livre, et étant arrivés en l'endroit où est fait le dénombrement de tous les campements du peuple d'Israël depuis sa sortie d'Égypte jusqu'au fleuve du Jourdain, comme elle me demandait les raisons de chaque chose, je lui répondis sur-le-champ à quelques-unes, j'hésitai en d'autres, et il y en eut où j'avouai tout simplement mon ignorance; mais elle me pressa alors encore plus de l'éclaircir sur ses doutes, et, comme s'il ne m'était pas permis d'ignorer ce que j'ignore, elle m'en priait avec instance, disant toutefois qu'elle était indigne de comprendre de si grands mystères. Enfin elle me contraignit d'avoir honte de la refuser, et m'engagea à lui promettre un traité particulier sur cette petite discussion; ce que je reconnais n'avoir différé jusque ici, par la volonté de Dieu, que pour rendre ce devoir à sa mémoire, afin que, maintenant qu'elle est revêtue de ces habits sacerdotaux dont il est parlé au Lévitique, elle ressente la joie d'être arrivée à la terre promise après avoir traversé avec tant de peines la solitude de ce monde, qui n'est rempli que de misères.

Ch. 5. Une irruption des Huns dans les provinces de l'Orient oblige sainte Fabiola de retourner à Rome.
Mais il faut revenir à mon discours. Lorsque nous cherchions quelque demeure propre pour une personne de si éminente vertu, et qui désirait d'être dans une solitude qui ne l'empêchât pas de jouir du bonheur de voir souvent le lieu qui servit de retraite à la sainte Vierge, divers courriers qui arrivaient de tous côtés firent trembler tout l'Orient en rapportant qu'un nombre infini de Huns, qui venaient de l'extrémité des Palus Méotides (entre les glaces du Tanaïs et la cruelle nation des Massagètes), s'étaient répandus dans les provinces de l'empire et que, courant de toutes parts avec des chevaux très rapides, ils remplissaient de meurtres et de terreur tous les lieux par où ils passaient. L'armée romaine se trouvait alors absente, occupée aux guerres civiles d'Italie.
Hérodote rapporte que, sous le règne de Darius, roi des Mèdes, cette nation assujettit durant 20 années tout l'Orient, et se faisait payer tribut par les Égyptiens et les Éthiopiens. Dieu veuille éloigner pour toujours de l'empire romain ces bêtes farouches! On les voyait arriver de toutes parts à l'heure qu'on y pensait le moins, et, allant plus vite que le bruit de leur venue, ils ne pardonnaient ni à la piété, ni à la qualité, ni à l'âge; ils n'avaient pas même pitié des enfants qui ne savaient pas encore parler: ces innocents recevaient la mort avant d'avoir commencé de vivre, et, ne connaissant pas leur malheur, riaient au milieu des épées et entre les mains cruelles de ces meurtriers. La croyance générale était qu'ils allaient droit sur Jérusalem, leur passion violente de s'enrichir les faisant courir vers cette ville, dont on réparait les murailles qui étaient en mauvais état par la négligence dont on fait preuve en temps de paix. Antioche était assiégée; et Tyr, pour se séparer de la terre, travaillait à retourner sur son ancienne île.
Dans ce trouble général nous nous trouvâmes obligés de préparer des vaisseaux, de nous tenir sur le rivage, de prendre garde à n'être pas surpris par l'arrivée des ennemis, et, quoique les vents fussent fort contraires, d'appréhender moins le naufrage que ces barbares, non pas tant par le désir de conserver notre vie que par celui de sauver la vertu des vierges. Il y avait alors quelque contestation entre ce que nous étions de Chrétiens, et cette guerre domestique surpassait encore la guerre étrangère. Comme j'avais établi ma demeure dans l'Orient, l'amour que j'avais eu de tout temps pour les lieux saints m'y arrêta; mais Fabiola, qui n'avait pour tout équipage que quelques méchantes hardes et qui était étrangère partout, retourna en son pays pour vivre dans la pauvreté au même lieu où elle avait vécu dans les richesses, pour demeurer chez autrui après avoir logé tant de gens chez elle, et, afin de n'en dire pas davantage, pour donner aux pauvres, à la vue de toute la ville de Rome, ce que toute la ville de Rome lui avait vu vendre; en quoi mon affliction fut que nous perdîmes dans les lieux saints le plus grand trésor que nous eussions. Rome au contraire recouvra sa perte, et l'insolence et l'effronterie de tant de langues médisantes de ses citoyens qui avaient médit contre Fabiola fut confondue par les yeux d'un si grand nombre de témoins.

Ch. 6. Des admirables vertus de sainte Fabiola, qui, avec Pammaque bâtit un grand hôpital à Ostie, et meurt peu après.
Que d'autres admirent sa compassion pour les pauvres, son humilité et sa Foi; mais quant à moi, j'admire encore davantage la ferveur de son esprit. Elle savait par coeur le discours que j'avais, étant encore jeune, écrit à Héliodore pour l'exhorter à la solitude. En regardant les murailles de Rome, elle se plaignait d'y être retenue captive, oubliant son sexe, ne considérant point sa faiblesse, et n'ayant passion que pour la solitude. Il pouvait se dire qu'elle y était puisqu'elle y était en esprit. Les conseils de ses amis n'étaient pas capables de la retenir dans Rome, d'où elle ne désirait pas avec moins d'ardeur de sortir que d'une prison. Elle disait que c'était une espèce d'infidélité que de distribuer son argent avec trop de précaution; et elle souhaitait, non pas de mettre une partie de son bien entre les mains des autres pour l'employer en des charités, mais, après l'avoir tout donné et n'ayant plus rien en propre, de recevoir elle-même l'aumône en l'honneur de Jésus-Christ. Elle avait donc tant de hâte de partir, et tant de peine à souffrir ce qui retardait l'exécution de son dessein, qu'il y avait sujet de croire qu'elle l'exécuterait bientôt. Ainsi la mort ne la put surprendre, puisqu'elle s'y préparait toujours.
Mais je ne saurais louer une femme si illustre sans que mon intime ami Pammaque me vienne aussitôt en l'esprit. Sa chère Pauline dort dans le tombeau afin qu'il veille; elle a devancé par sa mort celle de son mari, afin de laisser un fidèle serviteur à Jésus-Christ; et lui, ayant hérité de tout le bien de sa femme, en mit les pauvres en possession. Ils contestaient saintement, Fabiola et lui, à qui planterait le plus tôt son tabernacle sur le port de Rome, pour y recevoir les étrangers à l'imitation d'Abraham, et disputaient à qui se surmonterait l'un l'autre en charité. Chacun fut victorieux et vaincu dans ce combat; et l'un et l'autre l'avouèrent, parce que tous deux accomplirent ce que chacun avait désiré: ils mirent leurs biens ensemble et s'unirent de volonté, afin d'augmenter par cette bonne intelligence ce que la division aurait dissipé.
A peine leur résolution fut prise qu'elle fut exécutée: ils achetèrent un lieu pour recevoir les étrangers, et soudain l'on y vint en foule; car "la charité doit veiller à ce qu'il n'y ait pas d'affliction en Jacob ni de douleur en Israël," comme dit l'Écriture. La mer amenait là à la terre des personnes qu'elle recevait en son sein, et Rome y en envoyait pour se fortifier sur le rivage contre les incommodités de la navigation. La charité dont Publius usa une fois en fils de Malte et envers un seul apôtre, ou (pour ne donner pas sujet de dispute) envers tous ceux qui étaient dans le même vaisseau, ceux-ci l'exerçaient d'ordinaire, et envers plusieurs; et ils ne soulageaient pas seulement la nécessité des pauvres, mais, par une générosité favorable à tous, ils pourvoyaient aussi au besoin de ceux qui pouvaient avoir quelque chose. Toute la terre apprit en même temps qu'il avait été établi un hôpital dans le port de Rome, et, les Égyptiens et les Parthes l'avant su au printemps, l'Angleterre le sut l'été.
On éprouva dans la mort d'une femme si admirable la vérité de ce que dit saint Paul "toutes choses coopèrent en bien à ceux qui aiment et qui craignent Dieu." Elle avait, comme par un présage de ce qui lui devait arriver, écrit à plusieurs solitaires de venir la voir pour la décharger d'un fardeau qui lui était fort pénible, et afin d'employer ce qui lui restait d'argent à s’acquérir des amis qui la reçussent dans les tabernacles éternels : ils vinrent, ils furent faits ses amis, et elle, après s'être mise en l'état qu'elle avait désiré, s'endormit du sommeil des justes, et, déchargée de ces richesses terrestres qui ne lui servaient que d’empêchement, s'envola avec plus de légèreté au Ciel.

Ch. 7. Extrêmes honneurs que toute la ville de Rome rendit à la mémoire de sainte Fabiola, et conclusion de ce discours.
Rome fit voir à la mort de Fabiola jusqu'à quel point elle l'avait admirée durant sa vie, car, comme elle respirait encore et n'avait pas encore rendu son âme à Jésus-Christ,
Déjà la Renommée en déployant ses ailes
Avait tout mis en deuil par ces tristes nouvelles,
et rassemblé tout le peuple pour se trouver à ses funérailles. On entend partout chanter des psaumes; le mot d'alleluia résonne sous toutes les voûtes des temples.
Les triomphes que Camille a remportés sur les Gaulois, Papirius sur les Samnites, Scipion sur Numance et Pompée sur Mithridate, roi du Pont, n'égalent pas ceux de cette femme héroïque, puisqu'ils n'ont vaincu que les corps et qu'elle a dompté la malice des esprits. Il me semble que je vois le peuple qui court en foule de tous côtés pour se trouver à ses obsèques : les places publiques, les galeries et les toits même des maisons ne pouvaient suffire pour donner place à tant de spectateurs. Ce fut alors que houle vit tous ses citoyens ramassés ensemble, et chacun croyait avoir part à la gloire de cette sainte pénitente; mais il ne faut pas s'étonner si les hommes se réjouissaient en la terre du Salut de celle qui avait par sa conversion réjoui les Anges dans le Ciel.
Reçois, bienheureuse Fabiola, ce présent de mon esprit que je t'offre en ma vieillesse, et ce devoir que je rends à ta mémoire. J'ai souvent loué des vierges, des veuves et des femmes mariées qui, ayant conservé la pureté de cette robe blanche qu'elles avaient reçue au Baptême, avaient toujours suivi l'Agneau en quelque lieu qu'Il allât; et certes c'est un grand sujet de louange que de ne s'être souillé d'une seule tâche durant tout le cours de sa vie; mais que l'envie et la médisance ne prétendent pas néanmoins en tirer de l'avantage: "Si le père de famille est bon, pourquoi notre oeil sera-t-il mauvais ?" Jésus-Christ a rapporté sur Ses épaules la brebis qui était tombée entre les mains des voleurs; il y a plusieurs demeures dans la Maison du Père céleste; la grâce surabonde où abondait le péché; et celui-là aime davantage à qui il a été beaucoup remis."



Esdras réécrit la Torah.
Livre d'Heures, usage de Sarum et Psautier Gallican,
avec cantiques ("Pembroke Hours")
Probablement réalisé à Brugge vers 1465-70,
par maître Antoine de Bourgogne
Le Psaume 1 de ce Livre d'Heures combiné avec un Psautier est illustré avec une scène inhabituelle de la vie d'Esdras, prêtre de l'Ancien Testament, réécrivant la Loi du Seigneur après qu'elle ait été détruite par le feu par ses ennemis. Assis dans une pièce remplie de livres et de rouleaux, et portant des lunettes, Esdras se penche sur son travail, pendant qu'une pile de livres en feu à l'avant-plan illustre une partie du récit. Les Heures de Pembroke est un des plus gros et plus richement illustrés parmi les livres de dévotion privée à avoir été produit dans les Flandres au 15ème siècle.
Philadelphia Museum of Art.



EXPLICATION DES CÉRÉMONIES DE L'ANCIENNE LOI ET DE L'HABILLEMENT DES PRÊTRES.

À FABIOLA,

Moïse était revêtu d'une telle gloire en parlant, que le peuple ne pouvait le regarder à cause de la splendeur et de la lumière qui éclataient en lui. Mais quand nous nous convertissons véritablement à Dieu, le voile qui couvrait le visage de Moïse est levé; la lettre qui tue meurt elle-même, et l'Esprit qui donne la vie est renouvelé; car Dieu est l'Esprit et la Loi spirituelle. De là vient que David, dans un de ses Psaumes, demande à Dieu qu'Il lui ouvre et lui illumine les yeux, pour contempler les merveilles de Sa Loi.
En effet, est-ce que Dieu se met en peine de ce qui regarde les boeufs? Est-ce qu'Il Se soucie de leur foie et de celui des boucs et des béliers, ou de leur épaule droite, de leur poitrine, et des intestins qui étaient donnés aux prêtres, aux enfants de Phinées pour les nourrir? A l'égard des victimes qu'on appelait "salutaires," la graisse qui était à l'entour de la poitrine et la noix du foie étaient présentées sur l'autel; mais la poitrine et le côté droit devenaient la part d'Aaron et celui de ses enfants, dont ils ne pouvaient jamais être privés.
Toutes ces cérémonies étaient des instructions mystérieuses pour nous. Le principe du sentiment est dans le coeur, et le coeur est dans la poitrine. Les naturalistes demandent où réside particulièrement l'âme. Platon prétend que c'est dans le cerveau, et Jésus-Christ nous apprend, Lui, que c'est dans le coeur : "Bienheureux, dit-Il, ceux qui ont le coeur pur, parce qu'ils verront Dieu!" et ailleurs : "Les méchantes pensées partent du coeur;" et parlant aux pharisiens, Il leur demande "pourquoi ils donnent entrée en leurs coeurs à de mauvaises pensées." C'est l'opinion des physiciens que la volupté et la concupiscence viennent du foie, et les prêtres l'offrent à Dieu afin qu'ayant dit : "Que votre holocauste soit parfait", et qu'ayant consumé par le feu ce qui est la source de la concupiscence et de l'amour des plaisirs, ils reçoivent pour récompense la poitrine et le côté de la victime, c'est-à-dire: les pensées pures, l'intelligence de la Loi, la vérité de ses préceptes qui résident dans le coeur, la puissance de faire de bonnes oeuvres, et la force pour combattre contre le démon, qui dépendent du bras, qui est attaché au côté. Car ils doivent montrer par leurs actions quelles sont leurs pensées, à l'exemple de Jésus-Christ qui commença à enseigner par des faits. Tout cela et ces paroles de Malachie : "Les lèvres du prêtre gardent la science, et on attend de sa bouche l'explication de la Loi," montrent que le soin principal d'un prêtre doit être de se rendre savant dans la Loi de Dieu pour résister à ceux qui s'y opposeront, et qu'il ne doit commettre aucunes mauvaises actions qui le conduisent en enfer, mais se servir du bras droit, c'est-à-dire : faire en sorte par sa vertu que ses actions soient distinguées de celles des autres.
Voilà ce que j'ai cru être obligé de te dire des victimes "salutaires," des parties qui en étaient consumées sur l'autel, et de celles que Dieu a commandé qu'on donnât aux prêtres. Quant aux autres, excepté l'offrande des prémices, où l'on songeait plutôt à leur subsistance qu'à quelque instruction mystérieuse, ils avaient 3 parties de l'animal qui était immolé; le côté, la mâchoire et le ventre. J'ai expliqué ce qui regarde le côté. La mâchoire est la figure de la science et de l'éloquence qu'un prêtre doit avoir, et le ventre, par où Phinées perça la Madianite de son épée, nous enseigne que tous les travaux des hommes et l'attache qu'ils ont aux plaisirs sensuels, et particulièrement à ceux de la table, sont méprisables par la considération de ce qu'ils deviennent. Cela apprend à ceux qui servent véritablement Dieu que tout ce qui entre dans la bouche descend de là dans le ventre, et est jeté ensuite au lieu secret. De là vient que l'Apôtre dit : "Les viandes sont pour le ventre et le ventre pour les viandes, mais Dieu détruira un jour l'un et l'autre." En parlant de ceux qui sont adonnés à leurs plaisirs, il dit encore "qu'ils font leur Dieu de leur ventre , et qu'ils mettent leur gloire dans leur propre honte". Moïse fit mettre en poudre le veau d'or que le peuple d'Israël avait adoré, et ensuite le lui donna à boire par dérision de sa superstition, et pour lui faire concevoir du mépris pour une chose qui se tournait en excréments. L'usage du vin et de tout ce qui peut enivrer est défendu à ceux qui sont consacrés au service des autels, de peur que leurs coeurs ne s'appesantissent par l'excès des viandes et du vin et par les inquiétudes de cette vie, et afin qu'ils ne s'attachent sur la terre qu'à Dieu seul. La Loi veut aussi qu'ils n'aient aucun défaut en leurs corps, qu'ils aient les oreilles entières et les yeux bons, qu'ils ne soient ni boiteux ni défigurés; et tout cela est une instruction pour quelques vices particuliers de l'âme. En effet, Dieu ne rejette pas dans un homme les défauts de la nature, mais les dérèglements de la volonté.


Moïse le prophète
icône russe, 18ème s.
iconostase du monastère de Kizhi, Russie
wikipedia


Si un prêtre se souille par quelque impureté involontaire, il lui est défendu de s'approcher de l'autel; et au contraire une veuve arrivée à l'âge de Sara est reçue à cause de sa continence, et on la fait subsister des deniers du temple, pourvu qu'elle n'ait pas d'enfants; mais si elle en a, on la leur met entre les mains, afin que, suivant ce que dit l'Apôtre, celles qui sont vraiment veuves ne manquent pas d'assistance, et que celle qui est entretenue du bien de l'autel n'ait de l'affection pour aucune chose. Les voisins et les mercenaires ne mangeaient pas avec les lévites, mais ce qu'on desservait de leur table était donné à leurs serviteurs : c'est-à-dire que dès ce temps-là on condamnait Phigèle et Hermogène, et qu'on recevait Onésime. On offrait aux grands prêtres les prémices de toutes sortes de viandes, de grains et de fruits, afin qu'étant assurés de leur nourriture et de leur vêtement, ils pussent servir Dieu sans obstacle et sans soucis. On leur donnait les premiers-nés des animaux regardés comme "purs," et l'on vendait ceux des "immondes," et ils en recevaient l'argent. On rachetait aussi les premiers-nés des hommes, et parce que dans toutes les conditions la manière de naître est la même, le prix de rachat était égal pour tous, afin que les riches ne devinssent pas orgueilleux pour avoir payé beaucoup, et qu'une somme excessive n'incommodât pas les pauvres. Les dîmes étaient le partage des portiers et de ceux qui avaient soin de la sacristie; mais ils payaient ensuite la dîme de ces mêmes dîmes aux prêtres, auxquels ils étaient inférieurs comme ils étaient eux-mêmes supérieurs au reste du peuple. Il y avait 48 villes choisies pour la demeure des prêtres et des lévites, et 6, tant en-deçà qu'au-delà du Jourdain, pour celle des exilés, dont le bannissement durait jusqu'à la mort du grand prêtre. Tout ce que je t'ai dit jusqu'ici, et dont je t'ai plutôt indiqué que découvert les mystères, regarde seulement les simples prêtres; et je vais en peu de mots t'expliquer le nombre et la grandeur des prérogatives du pontife.



Il lui était défendu de se découvrir la tête. Il portait un bonnet où, sur la partie qui descendait sur le front, le Nom de "Dieu" était écrit. Il avait le diadème. Il fallait qu'il eût 33 ans accomplis, c'est-à-dire qu'il fût de l'âge de Jésus-Christ quand Il est mort, et il devait être toujours revêtu de sa gloire. Il ne lui était pas permis de déchirer ses habits, parce qu'ils étaient blancs et sans tache; et on les faisait avec de la laine d'une brebis tondue pour la première fois. Aussi Thamar, ayant perdu sa virginité, mit sa robe en pièces, et Caïphe, étant destitué du sacerdoce, déchira en public ses vêtements. Et le grand prêtre n'allait pas où il y avait un corps mort, car il n'entrait pas où il y avait du péché, qui est accompagné de la mort. "L'âme", dit l'Écriture, "qui aura péché, mourra." Quelque riche que fût une personne, quelle que fût son autorité, et quelque quantité de victimes qu'elle pût offrir, le grand prêtre n'en approchait pas et ne la voyait pas si elle était morte, c'est-à-dire : si elle avait péché. Au contraire, si elle ressuscitait, qu'elle sortît du tombeau à la voix du Seigneur Qui l'appelait, et, qu'étant délivrée des bandelettes du péché, elle marchât libre, le grand prêtre demeurait chez elle et mangeait avec elle après sa résurrection. Il lui était défendu d'offenser Dieu à cause de son père et de sa mère; car l'affection que l'on a pour eux nous porte sans doute à beaucoup de choses; et souvent une parenté fondée sur la chair et le sang est cause de la perte de l'âme et de celle du corps. "Celui", dit l'Évangile, "qui aime son père ou sa mère plus que Jésus-Christ n'est pas digne de Jésus-Christ"; et un disciple voulant aller ensevelir son père, le Sauveur le lui défendit. Combien y a-t-il de solitaires que le désir de secourir leur père et leur mère a perdus! Si notre père ou notre mère ne doit pas nous être une occasion de souillure, à plus forte raison nos frères, nos soeurs, notre famille et nos serviteurs. Nous sommes de la race choisie et de l'ordre des prêtres-rois. Ne considérons que ce Père qui ne meurt jamais ou qui ne meurt que pour nous, et qui, étant en vie, c'est-à-dire: exempt de péché, a voulu endurer la mort afin de nous rendre la Vie. S'il nous reste quelque chose de l'Égypte que le prince du siècle puisse reconnaître comme étant à lui, laissons-le où il est, entre les mains de la femme égyptienne. Celui qui se sauva nu en chemise n'eût pu éviter de tomber sous la puissance de ceux qui le poursuivaient, s'il eût porté quelque chose et qu'il n'eût pas été dépouillé de tout. Acquittons-nous envers nos parents de ce qui leur est dû, pourvu toutefois qu'ils soient vivants, c'est-à-dire : qu'ils ne soient pas morts par le péché; et qu'ils s'estiment glorieux de ce que leurs enfants leur préfèrent Jésus-Christ. Ainsi, le grand prêtre ne sera pas obligé de s'éloigner de nous, et nous ne serons pas cause qu'il profane ce que Dieu a sanctifié en lui, puisque nous ne pécherons pas.
Nous rendrons aussi compte, au Jour du Jugement, de toutes les paroles inutiles que nous aurons dites; car "tout ce qui n'édifie pas celui qui écoute met en danger celui qui parle." Si, en disant ou en faisant quelque chose qui mérite de m'être reproché, je cesse d'être du nombre des saints et profane le Nom du Seigneur en Qui je mets ma confiance, le grand prêtre et l'évêque ont beaucoup plus de sujet d'appréhender, eux qui doivent être exempts de souillure, et d'une vertu si éminente qu'ils soient toujours du nombre des saints, et toujours prêts d'offrir à Dieu des victimes pour les péchés des hommes; eux qui sont médiateurs entre Dieu et les hommes, qui font avec leur bouche sacrée la chair de l'agneau; et sur qui l'huile sainte du Sauveur a été répandue.
Le grand prêtre ne sortait pas du sanctuaire, de peur de souiller les vêtements dont il était revêtu. Nous tous qui avons été Baptisés en Jésus-Christ, nous avons été revêtus de Jésus-Christ: conservons la robe qui nous a été donnée, conservons-la toute sainte en un lieu saint. Cet homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho fut dépouillé avant que d'être blessé. On versa premièrement dans ses plaies de l'huile, qui est un remède doux, et pour ainsi dire le remède d'un médecin touché de compassion pour le malade; et ensuite, comme il devait être châtié de sa négligence, on y versa du vin, afin que par son âpreté sentant quelque douleur dans ses plaies, l'huile le portât à faire pénitence, et que le vin lui fit éprouver la sévérité de Celui par Qui il devait être jugé.
Le grand prêtre épousait une vierge, et n'épousait pas une veuve, ni une prostituée, ni une répudiée, mais une vierge de sa tribu, de peur qu'il ne souillât son sang en le mêlant avec celui du peuple; car "c'est moi", dit le Sauveur, "Qui le sanctifie." Je sais que la plupart expliquent toutes ces lois qui sont ici données au grand prêtre de Jésus-Christ, et qu'ils entendent de Sa mère, qui demeura vierge après son enfantement, ces paroles : "Dieu ne sera pas offensé à cause de son père et de sa mère"; et j'avoue qu'il est plus convenable de faire cette interprétation de Celui à qui il est dit dans le Psaume: "Tu es prêtre à jamais selon l'ordre de Melchisedech;" et par Zacharie : "Écoutez, ô grand prêtre, Jésus, à Qui les sales vêtements de nos péchés ont été ôtés, afin qu'il obtienne la gloire qu'il avait reçue auprès de votre père avant que le monde fut créé"; mais, de peur qu'on ne croie que je veuille faire violence à l'Écriture, et que l'amour que j'ai pour mon Sauveur m'oblige à ôter à l'histoire son véritable sens, l'interprétation que j'en ferai tournera à la gloire du Chef : Ce que j'expliquerai des serviteurs s'accomplira devant le Maître, quoique la gloire des serviteurs soit celle du Maître; et même, à chaque occasion qui s'en présentera, je parlerai de telle sorte de la véritable lumière, que je ferai voir qu'elle est descendue sur ceux que Jésus-Christ a choisis pour être la lumière du monde.
Il n'était pas permis à ce grand prêtre dont parle Moïse d'épouser une veuve, une répudiée ni une prostituée. Celle-là est une veuve dont le mari est mort; celle-là est une répudiée qui est abandonnée par son mari vivant; et celle-là enfin est une prostituée qui a vécu avec plusieurs hommes. Mais il fallait qu'il épousât, suivant ce que Moïse lui ordonne, une vierge de sa tribu, et non pas d'une tribu étrangère, de peur que la semence du bon grain ne dégénérât dans une mauvaise terre. Il lui était défendu d'épouser une prostituée parce qu'elle s'était abandonnée à plusieurs hommes, une répudiée parce qu'elle s'était rendue indigne de son premier mari, et une veuve de peur qu'elle ne rappelât en sa mémoire les plaisirs de ses premières noces; c'est-à-dire que son âme devait être sans tache, et, renaissant en Dieu, augmenter tellement en vertu que de jour à autre elle parût une âme nouvelle, afin qu'il fût du nombre de ceux dont parle l'Apôtre : "Je vous ai fiancés à un unique époux, qui est Jésus-Christ, pour vous présenter à lui comme une vierge toute pure, et qu'il ne restât rien en lui du vieil homme." Si donc nous sommes ressuscités avec Jésus-Christ, recherchons ce qui est dans le Ciel; à l'exemple du grand prêtre, oublions le passé et ne désirons que les biens à venir. Le misérable Simon fut trouvé indigne de la compassion de saint Pierre, parce qu'après avoir été Baptisé il songea aux plaisirs de l'ancien mariage et n'eut pas une pureté de vierge.


Le prêtre Aaron
cathédrale de Noyon, France, vers 1170


Tu m'a prié avec instance dans tes lettres que je te parle d'Aaron et des habillements du grand prêtre. J'ai fait plus que tu n'avais demandé, ayant mis à la tête de ce discours une petite préface où j'ai traité des prémices des fruits, des parties de la victime qui étaient données aux prêtres pour leur nourriture, et des lois que le grand prêtre était obligé de garder. Mais, sortant de Sodome, et te hâtant de monter sur le sommet de la montagne, tu laisse derrière toi les Israélites et les lévites; tu va même aussi vite que si tu volais, plus loin que les prêtres, et tu viens enfin jusqu'au grand prêtre. Cependant, quoique tu t'informe soigneusement de ses habillements auprès de moi, je crois que ma compagnie ne t'est pas agréable. Ce n'est pas que tu ne jouisse, peut-être d'un repos très doux, et qu'auprès de Babylone [ 1 ], où tu es, tu ne soupire après Bethléem; mais pour moi, à la fin, j'y ai trouvé la paix; j'y entends, dans la mangeoire, les cris de l'Enfant, et je souhaiterais que le bruit de Ses pleurs et de Ses petites plaintes pût aller jusqu'à tes oreilles.
Il est fait mention dans l'Exode du tabernacle, d'une table, d'un chandelier, d'un autel, de colonnes, de tentes de lin, de pourpre, d'écarlate, de différents vases d'or, d'argent et d'airain, de la division du tabernacle en bois, de 12 pains qui se mettaient sur la table toutes les semaines, de 7 lampes attachées au chandelier, d'un autel pour les victimes et les holocaustes, de tasses, d'encensoirs, de fioles, de mortiers, de poteaux, de peaux teintes en écarlate, de poils de chèvre, et de bois incorruptible. Toutes ces choses différentes servaient au tabernacle de Dieu, pour nous apprendre que personne ne doit désespérer de son Salut. En effet, les uns peuvent offrir l'or de leur sens, les autres l'argent de leurs paroles , et les autres le bronze de leur voix.
Le monde entier nous est représenté par le tabernacle, dont le premier et le second vestibule étaient ouverts à toutes sortes de personnes, car l'eau et la terre ont été créés pour tous les hommes; mais l'entrée du sanctuaire, qu'on appelait autrement: le lieu saint des lieux saints, n'était libre qu'à peu de gens, comme s'il y en avait peu qui pussent entrer dans le Ciel. Les 12 pains sont la figure des 12 mois de l'année, et les 7 lampes attachées au chandelier, celle des 7 planètes. (3)
Mais pour ne pas m'étendre davantage sur ce sujet, ne m'étant pas proposé de faire ici la description du tabernacle entier, je commencerai à parler des habillements des prêtres, t'apprenant comment ils étaient faits et les propres noms qu'ils avaient parmi les Juifs, avant de t'expliquer les mystères qui y étaient renfermés, afin que t'en ayant fait la peinture, et t'ayant, pour ainsi dire, placé devant les yeux les prêtres revêtus de leurs ornements, je puisse ensuite t'expliquer plus facilement la raison de chacun en particulier. Commençons d'abord par les habillements communs aux prêtres et au grand prêtre.

Le premier, qui était de lin, leur descendait jusqu'aux genoux, cachant ce que la pudeur et la bienséance défendent de découvrir. La partie du haut en était liée très serré sous le nombril, afin que si, tombant en immolant les victimes, en portant des taureaux et des béliers, ou en s'acquittant de quelque autre fonction de leur ministère, on voyait par hasard leurs cuisses, ce qui devait être caché le fut toujours. C'était aussi pour cette raison qu'il était défendu d'élever l'autel, de peur que, lorsque les prêtres monteraient sur les degrés, le peuple ne vit quelque chose qui choquât l'honnêteté. Les Hébreux appellent cette sorte d'habillement "michenese", les Grecs "périsquele", et nous autres "caleçon". Joseph (4), qui était de la tribu des prêtres et qui a vu le Temple, qui n'était pas démoli de son temps, Vespasien et Tite n'ayant pas encore saccagé Jérusalem, rapporte (et l'on connait toujours mieux ce que l'on voit que ce que l'on apprend par le récit des autres) que cet habillement étant taillé, on le cousait à l'aiguille avec du fil de lin, afin que les parties en tinssent mieux les unes aux autres, parce qu'on ne pouvait pas le faire au métier de tisserand.
Ils avaient après cela une sorte de tunique de lin de 2 pièces, appelée par les Grecs "juderes", c'est-à-dire : qui va jusqu'aux talons; par le même Joseph : robe de lin simplement; par les Hébreux : "chetouet", qui peut être traduit par "robe qui est de lin." Elle descendait jusqu'au bas des jambes et était si étroite, et particulièrement par les manches, qu'elle ne faisait pas seulement un seul pli. Je me servirai de l'exemple d'une chose ordinaire pour faire comprendre plus facilement ce que c'était à ceux qui me liront. Les gens de guerre portent d'ordinaire un certain habillement de lin appelé chemise, qui est comme collé sur leur corps, de sorte qu'il ne les empêche pas de courir, de combattre, de lancer un javelot, de tenir un bouclier, ni de faire tous les exercices de soldat : la tunique que portait le prêtre à l'autel était à peu près pareille à cette chemise; ainsi par la forme de cet habillement, il pouvait encore être aussi dispos que s'il eût été nu.
Ils nommaient leur 3ième sorte d'habillement "abnet"; que nous pouvons traduire par "ceinture", ou "baudrier"; et les Babyloniens l'appellent "hemejamin", qui est un mot nouveau; car j'en rapporte tous les noms différents, afin que personne n'y soit trompé. Cette ceinture était semblable à la peau qu'un serpent quitte en se renouvelant au printemps, et tissue en rond, de telle sorte qu'on l'aurait prise pour une longue bourse. Afin qu'elle fût belle et de durée en même temps, la trame en était d'écarlate, de pourpre, de hyacinthe et de fin lin, étant bigarrée de diverses couleurs si vives et si naturelles qu'on eût cru que les fleurs et les boutons de fleurs dont elle était enrichie n'étaient pas l'ouvrage de la main de l'ouvrier, mais une véritable production de la nature. Ils ceignaient, entre la poitrine et le nombril, la tunique de lin dont je viens de parler avec cette ceinture qui était large de 4 doigts; et comme elle pendait par un bout jusqu'au bas des cuisses, ils la relevaient et la jetaient sur l'épaule gauche lorsque, dans le sacrifice, il fallait courir ou s'occuper de quelque chose de grossier.
Leur 4ième sorte d'habillement était une espèce de bonnet rond semblable à une moitié de globe coupé en 2, qu'on mettait sur la tête. Les Grecs et nous le nommons "puran", quelques-uns: "petit chapeau", et les Hébreux "mirnepheht." Il n'y avait pas de pointe au-dessus, et il ne cachait pas la tête entière avec tous les cheveux, mais en laissait par-devant environ la troisième partie découverte, et était lié sur le cou avec un ruban, de peur qu'il ne tombât. Il était de lin, et couvert d'un linge très fin avec tant d'artifice qu'il ne paraissait pas au dehors un seul point d'aiguille.
Les simples prêtres portaient aussi bien que le grand prêtre ces 4 sortes d'habillement, c'est-à-dire: le caleçon, la tunique de lin, la ceinture qui était tissue des couleurs que j'ai marquées, et le bonnet dont nous venons de parler.

Les 4 suivants étaient seulement à l'usage du grand prêtre. Le premier, qu'ils appelaient "meil", ou : "tunique qui va jusqu'aux talons", était tout entier de couleur de hyacinthe, et il y avait aux côtés 2 manches cousues de la même couleur. Il était ouvert par en haut afin que l'on pût y passer le cou, les bords étant en cet endroit très forts de peur qu'il ne se rompît. Il y avait au bas, c'est-à-dire vers les pieds, 72 sonnettes; et autant de grenades tissues des mêmes couleurs que la ceinture, une sonnette étant entre 2 grenades et une grenade entre 2 sonnettes; et ces sonnettes étaient attachées à cet habillement afin que le grand prêtre fit beaucoup de bruit en entrant dans le sanctuaire ; car s'il n'eût pas fait de bruit, il serait mort sur la place.
La 6ième sorte d'habillement est nommée "éphod" par les Hébreux, "épomis" par les Septante, qui veut dire: "chasuble", ou "manteau", ou "habit qui se porte sur les épaules", et "épiramma", par Aquila. Mais je l'appellerai "éphod," qui est son nom véritable; car il est constant que ce qui est exprimé dans le Lévitique par "chasuble", ou "habit qui se porte sur les épaules", est toujours pris par les Hébreux pour "éphod." Je me souviens d'avoir dit dans une de mes lettres qu'il était un des habits particuliers aux grands prêtres; et toute l'Écriture sainte assure qu'il était quelque chose de sacré, et destiné seulement à l'usage des souverains pontifes.
Ne m'objecte pas cette difficulté qui se présentera d'abord à ton esprit, qu'il est rapporté au second livre des Rois que Samuel, étant enfant et n'étant que simple lévite, avait un éphod de lin, puisqu'il est dit aussi que David en portait un devant l'Arche du Seigneur. Il y a beaucoup de différence entre en avoir un tissu d'or et bigarré des différentes couleurs dont j'ai parlé ci-devant, et en porter un de lin tout simple, et semblable à celui des prêtres. On réduisait l'or en feuillets très déliés que l'on coupait ensuite par filets, à quoi ajoutant pour trame les 4 couleurs que j'ai déjà remarquées, il s'en faisait une espèce de manteau, si beau et si éclatant qu'il éblouissait les yeux de ceux qui le regardaient, étant presque pareil à celui qu'on porte aujourd'hui en Orient, appelé "caracalla", excepté qu'il n'avait pas de capuchon. Il n'y avait rien au-devant sur la poitrine, car on laissait ce lieu vide, comme étant la place du rational. Il y avait sur chaque épaule une pierre précieuse, appelée parles Hébreux "soom", par Aquila, Symmaque et Théodotien "sardonix", par les Septante "émeraude", et par Joseph "sardonique", ou "sardoine", s'accordant en cela avec les Hébreux et avec Aquila. Pour marquer la couleur de cette pierre et le pays d'où elle venait, 6 noms des 12 apôtres, d'où descendaient les 12 tribus, étaient écrits sur chacune de ces pierres, les 6 fils aînés de Jacob étant sur l'épaule droite et les 6 autres sur la gauche, afin que le grand prêtre entrant dans le sanctuaire portât les noms du peuple pour lequel il allait prier le Seigneur.



Le 7ième habillement, quoique plus petit si l'on en considère l'étendue, était le plus saint et le plus auguste de tous. Je t'en prie, sois attentive en cet endroit, afin de comprendre ce que je dirai. Les Hébreux l'appellent "hosen", les Grecs "logion", et nous le nommerons "rational", afin de faire voir par son nom même qu'il était plein de mystère. C'était un morceau d'étoffe tissée des mêmes couleurs que celles qui étaient au manteau ou chasuble dont nous avons parlé, grand d'un pied en carré, et double afin qu'il ne rompît pas aisément. 12 pierres d'une grandeur et d'un prix extraordinaires y étaient enchâssées en 4 rangs. Une sardoine, une topaze et une émeraude composaient le premier rang. Il est vrai qu'à l'égard de la dernière, Aquila est d'un autre sentiment, mettant une crysopase pour une émeraude. Une escarboucle, un saphir, un jaspe faisaient le second, une lisoire, une agate et une améthysthe le 3ième, et une chrysolite, une sardoine et un beril le 4ième. Et je m'étonne que celle que nous nommons "hyacinthe", et qui est très précieuse, ne soit pas du nombre des 12, à moins qu'elle n'y soit au 3ième rang sous le nom de "lisoire"; car quelque peine que j'aie prise à feuilleter les auteurs qui ont écrit sur les pierres précieuses, je n'en ai trouvé aucun qui en parlât. Les noms des 12 tribus étaient gravés dans chacune de ces pierres, suivant leur ancienneté. Il y avait de ces pierres au diadème du roi de Tyr, et nous lisons dans l'Apocalypse que la céleste Jérusalem en était bâtie. La diversité de leurs noms et de leurs espèces nous marque la différence et le rang de chaque vertu. Outre cela, il y avait aux 4 coins du "rational" 4 anneaux d'or, auxquels répondaient 4 autres pareils qui étaient attachés aux "chasubles" ou "manteaux", afin que, quand on mettait le rational en la place vide qui lui était réservée dans le manteau, comme nous l'avons dit, ces anneaux se rencontrassent les uns les autres, et qu'on les liât ensemble avec des bandes de couleur de hyacinthe. Au reste ces pierres étaient arrêtées avec de l'or, de peur que si elles eussent été attachées avec autre chose elles ne se rompissent. Outre cela, afin que tout tînt avec plus de fermeté, il y avait encore des chaînons d'or couverts, pour l'embellissement de l'ouvrage, de tuyaux de même métal, des chaînons, dis-je, qui, partant de 2 autres grands anneaux attachés au haut du 'rational', se venaient accrocher à 2 agrafes d'or qui étaient au manteau.
Outre ces 2 grands anneaux attachés au haut du "rational", on en voyait 2 autres pareils en bas, où il y avait des chaînons tels que ceux que je viens de marquer, venant se joindre à 2 autres anneaux d'or qui tenaient chacun de leur côté au derrière du manteau, à l'endroit qui répondait à l'estomac; de sorte que le rational était si bien attaché au manteau et le manteau au rational, qu'il semblait qu'ils ne fussent que d'une pièce l'un et l'autre.

Le 8ième enfin, nommé "sis zaub", était une lame d'or sur quoi le Nom de "Dieu" était écrit en 4 lettres, "jod, he, van, he", qui composent le Nom que les Hébreux appelaient "ineffable." Cette lame d'or [ 2 ], que les simples prêtres ne portaient pas, était posée sur le bonnet de lin, qu'ils avaient comme le grand prêtre, et elle était attachée sur son front avec un ruban de hyacinthe, afin que le Nom de Dieu lui servit de protecteur, et couronnât pour ainsi dire la beauté de tous ses ornements.

Jusqu'ici nous avons vu les habillements qui étaient communs au souverain pontife et aux simples prêtres, et ceux qui n'étaient que pour l'usage particulier du premier. Mais si de simples vaisseaux de terre nous font naître tant de difficultés, quelle sera la grandeur du trésor et des mystères qui y sont renfermés! Commençons donc, selon notre coutume, par dire ce que nous avons appris des Hébreux, et ensuite nous en découvrirons le sens mystique.

Les 4 couleurs sont la figure des 4 éléments qui entrent dans la composition de tous les êtres, le lin représentant la terre qui le produit, la pourpre la mer, parce qu'elle se fait de coquilles qui s'y pêchent; l'azur l'air, à cause de la ressemblance qu'il y a de la couleur de l'un à celle de l'autre; et l'écarlate enfin le feu, pour la même raison. Le feu est appelé en hébreu "sin", qu'Aquila traduit par "diaphorume" et Symmaque par "dibaphon", quoiqu'au lieu de "cocrus", dont les Latins se servent pour signifier: écarlate, les Hébreux disent "tolouath", qui signifie "vermisseau"; ajoutant qu'il était juste que le souverain pontife priât non seulement pour les Israélites, mais aussi pour le monde entier, qui est composé de la terre, de l'eau, du feu et de l'air, qui appartiennent à tous les hommes. C'est pourquoi ils assurent que son premier habillement, qui était de lin, représentait la terre; le second, de hyacinthe, l'air qui s'élève insensiblement de bas en haut, et qui, s'étendant depuis le ciel jusqu'à la terre, était particulièrement marqué par cette robe d'hyacinthe qui couvrait le grand prêtre depuis la tête jusqu'aux talons. Pour les sonnettes et les grenades attachées au bas de cet habillement, et entremêlées comme nous avons dit, ils les rapportent au tonnerre et à la foudre qui se forment dans la moyenne région de l'air, ou à la terre, à l'eau et à tous les éléments, dont les rapports sont si grands qu'ils se trouvent partout mêlés les uns avec les autres. A l'égard de l'or dans lequel les 4 couleurs étaient tissues, il était, selon leur opinion, l'image de la chaleur qui entretient la vie, ou de la Providence éternelle qui pénètre tout. Ils croyaient que la chasuble ou manteau, et les 2 émeraudes ou sardoines qui y étaient attachées sur les épaules, représentaient les 2 hémisphères, dont l'un est découvert et l'autre caché à nos yeux, ou le soleil et la lune qui luisent dessus; que la ceinture dont la tunique de lin était ceinte se devait entendre de l'Océan, qui est autour de la terre comme cette ceinture autour de cette tunique. Ils interprétaient par le 'rational', qui était au milieu, la terre qui comme un point est soutenue par tous les éléments, quoiqu'elle les renferme tous en elle-même; et par les 12 pierres précieuses le zodiaque, ou les 12 mois de l'année, rapportant une saison à chaque rang de ces pierres, et à chaque saison 3 mois.

Au reste, il ne faut pas se persuader qu'il y ait de l'idolâtrie dans cette explication; car quoique les païens aient profané les choses du ciel et l'économie que Dieu y avait établie en leur donnant des noms d'idoles, il ne faut pas pour cela nier Sa Providence, qui, agissant toujours avec une conduite certaine et réglée, gouverne tout. Il est même fait mention dans les livres de Job de l'Ourse, d'Orion, du zodiaque, qui y est appelé "mazolothe", et des autres constellations. Il est vrai qu'elles ne sont pas appelées en hébreu des noms que je rapporte ici; mais on ne peut faire concevoir sa pensée qu'en se servant des termes qui sont connus à celui à celui qui nous écoute.
Pour ce qui regarde l'ornement en carré qui était au-devant du manteau, c'est avec beaucoup de raison qu' il est nommé 'rational'. Il n'y a rien au monde dont il n'y ait une raison; une raison est cause de l'union qui est entre les choses du Ciel et celles de la terre; même le cours du ciel est la raison qui règle le chaud et le froid, et le tempérament qui se trouve entre l'un et l'autre et qui gouverne tout ce qui est sur la terre; et de là vient que le rational était si bien attaché au manteau, qui est la figure de la terre. Or, les 2 mots grecs "delocis" et "aleteia", dont le premier veut dire "éclaircissement", ou "doctrine", et l'autre "vérité", qui selon quelques-uns étaient écrits sur le "rational", ces 2 mots, dis-je, nous apprennent qu'il n'y a jamais d'erreur dans la raison sur laquelle est appuyée la conduite que Dieu tient, et que la "vérité" de cette raison vient jusqu'à la connaissance des hommes par plusieurs preuves et divers "éclaircissements".
C'est pourquoi nous savons la raison du mouvement du soleil et de la lune, de la durée des années, des mois, des heures et du temps, de la température des saisons et des vents, et enfin de l'économie établie parmi tous les êtres du monde, recevant naturellement cette connaissance de Dieu, qui nous enseigne Lui-même la raison de la structure d'un édifice qu'Il a bâti et où Il demeure. Le bonnet avec son ruban d'hyacinthe marque particulièrement le ciel, et la lame d'or sur laquelle était gravé le Nom de Dieu, et qui était attachée au front du grand prêtre, nous montre que tout ce qui est ici-bas se gouverne par la volonté de Dieu.

Moïse et le Buisson Ardent
monastère Sainte-Catherine, Sinaï, 12ème s.
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Je pense aussi que les mêmes choses nous sont représentées sous d'autres noms par les 4 Chérubins et par les 4 Animaux d'Ezéchiel, qui sont mêlés les uns parmi les autres, de telle sorte qu'en voyant la situation de l'un et la manière dont il est disposé, on voit la disposition et la situation de l'autre. Ils courent avec vitesse vers ce qui est devant eux et ne reviennent jamais sur leurs pas, car le temps coule promptement, et, laissant ce qui est passé, ils s'avancent vers ce qui est à passer. A l'égard du mouvement continuel où ils sont, il est la figure de ce dont il semble que les philosophes aient quelque légère connaissance, que le cours du monde est réglé, et qu'il roule sans cesse comme une roue sur son essieu. C'est ce qui a fait parler ce prophète d'une roue qui est dans une roue, c'est-à-dire du temps qui est dans le temps et de l'année qui roule en elle-même. Ces roues montent jusqu'au ciel, où il y a un trône de saphir élevé sur du cristal, et dans ce trône la figure d'un Homme assis, dont la partie de bas est de feu et celle de haut d'ambre, pour démontrer que ce qui est sur la terre a besoin d'être purifié par le feu, et que ce qui est au Ciel subsiste dans sa condition par sa propre pureté. Or comme la lame d'or du grand prêtre était en haut élevée sur son front, Ezéchiel met l'ambre à la tête et à la poitrine de l'homme dont il fait mention.
Il était donc juste, comme je l'ai déjà dit en partie, que le souverain pontife, portant dans ses habillements un tableau de toutes les créatures, fit entendre qu'elles avaient toutes besoin de l'assistance de Dieu, et que, les Lui présentant de la sorte, il expiât ce que chacune avait d'impur en sa condition, ne priant pas, de la voix et par l'habillement, seulement pour ses parents et sa famille, mais encore pour tous les êtres du monde.
Je ne me suis pas étendu davantage sur l'explication que donnent les Hébreux à ces habits, me contentant d'avoir comme jeté les fondements d'un discours que je vais te faire, réservant pour un autre temps une infinité d'autres interprétations.

Pour les caleçons de lin, ils disent communément que la cause des générations et de la production des semences regardant la chair est attribuée à la terre par cette sorte d'habillement que les prêtres portaient sur les cuisses, suivant ce que Dieu dit à Adam : "Tu es terre et tu retourneras à la terre." Mais ils ajoutent que cette cause nous est inconnue, et que nous ne pouvons découvrir de quelle manière de si petits commencements peuvent produire tant d'hommes et tant d'autres créatures si belles.
Nous lisons dans le Lévitique que Dieu commanda à Moïse de laver Aaron et ses enfants; car dès ce temps-là les mystères du Baptême étaient les signes de la purification du monde et de la sanctification de toutes choses. Ils ne furent vêtus qu'après avoir été nettoyés de toutes les souillures, et ne reçurent les habits sacerdotaux, pour servir dans le sacrifice, que lorsque, étant régénérés, ils eurent pris une nouvelle naissance en Jésus-Christ; car on ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres. Moïse qui les faisait laver représente la Loi. "Ils ont, dit l'Évangile, Moïse et les prophètes: qu'ils les écoutent"; et ailleurs : "Tous les hommes, depuis Adam jusqu'à Moïse, ont péché." Il faut, à leur exemple, que nous soyons lavés et purifiés par l'observation des Commandements de Dieu, afin que, nous étant dépouillés des habits du vieil homme, nous soyons revêtus d'une robe de lin, où il n'y a rien de la mort, mais qui est toute blanche, et que sortant ainsi du Baptême, nous nous mettions sur les reins la ceinture de la vérité et cachions la laideur de nos vieux péchés. C'est ce qui a fait dire à David : "Bienheureux sont ceux à qui les iniquités ont été pardonnées, et de qui les péchés sont cachés! "
Après les caleçons et la tunique de lin nous prenons la robe d'hyacinthe, c'est-à-dire que nous commençons à quitter la terre pour nous avancer vers le Ciel. Cette robe, que les Septante appellent "chemisette", était seulement à l'usage du grand prêtre; ce qui marque que la connaissance des choses relevées n'est pas accordée à tout le monde, mais seulement aux plus avancés dans la vertu et à ceux qui sont parfaits. Elle a été portée par Moïse, par Aaron, par les prophètes, et par tous ceux à qui ces paroles ont été adressées : "Montez sur la montagne, vous tous qui enseignez la parole de Dieu en Sion." Il ne nous suffit pas d'avoir effacé par le Baptême nos vieux péchés, et d'avoir conservé la grâce et les lumières intérieures que nous y avons reçues, si nous n'y ajoutons les bonnes ouvres. C'est pourquoi on prend encore l'éphod, ou le manteau, que l'on attache au rational afin qu'il soit ferme, et qu'étant joints l'un à l'autre, ils se servent mutuellement à se soutenir; car la raison a besoin de bonnes ouvres et les bonnes ouvres de la raison, afin que celles-là exécutent ce que l'autre a conçu.

Les 2 pierres précieuses attachées sur les épaules du manteau sont ou la figure de Jésus-Christ et de l'Église, les 12 prophètes qui y étaient gravés représentant les 12 Apôtres qui ont prêché l'Évangile, ou la figure de la "lettre" et de "l'esprit", qui renferme tous les mystères de la Loi, l'esprit étant sur l'épaule droite et la lettre sur la gauche. En effet, des lettres nous venons aux paroles et des paroles nous arrivons au sens.
Certes, l'ordre et la disposition de ces habillements étaient admirables, et ils formaient un tableau achevé de nos mystères. Les bonnes oeuvres étaient sur les épaules, qui tiennent aux bras, et la raison sur la poitrine; et de là vient encore que dans les sacrifices on donnait la poitrine des victimes aux prêtres pour leur nourriture. Le rational peut être considéré en 2 manières : à son endroit et à son envers, c'est-à-dire par ce qui paraît à nos yeux et par les mystères qui y sont contenus. Il y a 12 pierres en 4 rangs, que je crois être l'image des 4 premières vertus : la prudence, la force, la justice et la tempérance, qui sont comme enchaînées l'une avec l'autre; de sorte qu'étant multipliées par 3 ou par 4, elles font le nombre de 12. Ces 4 rangs de pierre peuvent encore être exquis, par les 4 Animaux de l'Apocalypse, pleins d'yeux devant et derrière, et qui éclairent le monde de la Lumière de Jésus-Christ dont ils sont resplendissants, tous les 4 se rencontrant dans un seul et chacun dans tous les 4. C'est ce qui a donné lieu à quelques-uns de croire que ces 2 mots grecs "delocis" et "aleteia", dont l'un signifie "éclaircissement" ou "doctrine", et l'autre "vérité", étaient écrits sur le rational. En effet, quand on est revêtu des habillements que j'ai indiqués, c'est une conséquence qu'il faut que les vérités dont notre coeur est plein sortent par notre bouche pour l'instruction des autres. Ainsi le mot de "vérité" c'est-à-dire "science", était écrit sur le rational, afin que le souverain pontife se souvînt qu'il devait être savant pour pouvoir parler, et celui "d'éclaircissement" afin qu'il éclairât le peuple et qu'il lui enseignât ce qu'il avait appris. Que répondront à cela ceux qui soutiennent que l'innocence de la vie peut suffire à un prêtre? L'ancienne Loi est conforme sur ce sujet à la nouvelle, et Moïse dit la même chose que l'apôtre : l'un fait servir le mot de "science" à l'embellissement des habits de ses prêtres, et l'autre instruit Timothée et Tite de ce qu'ils doivent apprendre au peuple.
Mais l'ordre qui s'observait en mettant les habits des prêtres de Moïse étant remarquable entre autres choses, examinons ce qu'en dit le Lévitique. On ne prenait pas le rational et ensuite le manteau, mais le manteau le premier et ensuite le rational. "Je suis devenu intelligent," dit David, "en accomplissant Tes Commandements." Appliquons-nous d'abord à instruire les autres par nos propres actions, de peur que l'autorité de la vérité, n'étant pas soutenue des bonnes oeuvres, elle ne fasse aucune impression sur leurs esprits. "Semez des actions de justice", dit le prophète Osée, "moissonnez les fruits de vie, et éclairez des lumières de votre science," comme s'il disait: Que vos bonnes actions d'abord vous soient comme les semences de la vie éternelle, dont vous puissiez moissonner les fruits, et puis enseignez les autres. Ce n'est pas être arrivé au souverain degré de la perfection que d'avoir mis le manteau et le rational: il faut les unir et les attacher étroitement l'un à l'autre, de sorte que les actions répondent à la science et la science aux actions, et qu'elles soient suivies de la vérité et de l'éclaircissement que nous devons donner aux autres.

Moïse devant le pharaon
Folio 8r de la Bible Syriaque de Paris (Bibliothèque Nationale, MS syr. 341), 6ème s.
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Si j'avais le temps de t'entretenir des 4 éléments dont je ne t'ai parlé ci-dessus qu'en passant, des 2 émeraudes ou sardoines, et des 12 pierres précieuses du rational, je t'expliquerais la nature et les qualités de tout cela en particulier, et t'apprendrais pour quelles raisons les habits des prêtres en étaient enrichis, te faisant voir plus au long comment et à quelle vertu chacune de ces choses répond; mais il suffit que le saint évêque Épiphane ait composé sur ce sujet un livre admirable; car si te prends la peine de le lire, tu y trouvera de quoi t'instruire à fond sur cette matière. Pour moi, je m'aperçois que je passe les bornes ordinaires d'une lettre; toutes mes tablettes étant déjà remplies. C'est pourquoi je viens a ce qui reste et dont je n'ai rien dit, afin de finir ce discours.
Une lame d'or sur laquelle est gravé le Nom de "Dieu" brille au front du grand prêtre; car il nous est inutile de connaître toutes choses, si toutes nos connaissances ne sont comme couronnées de la connaissance de Dieu. Nous prenons des habillements de lin et de couleur d'hyacinthe; nous nous ceignons d'une ceinture, les bonnes oeuvres nous sont marquées par le manteau sur les épaules, nous couvrons notre poitrine du rational, nous sommes éclairés par la vérité, et nous enseignons aux autres ce que nous savons; mais tout cela ne peut nous rendre parfaits si nous n'avons un Guide capable de nous gouverner et si Celui qui nous a créés ne veille Lui-même sur notre conduite. Ce qui était autrefois figuré par la lame d'or nous est aujourd'hui représenté par le Signe de la Croix, et le sang de l'Évangile est beaucoup plus précieux que l'or de l'ancienne Loi. Les élus même d'autrefois, selon ce que dit Ezéchiel, n'étaient marqués au front qu'avec douleur, et nous chantons aujourd'hui avec le prophète : "Seigneur, la lumière de Ton visage luit sur nous."
Au reste, nous lisons dans l'Exode, en 2 endroits, que Dieu commanda à Moïse de faire 8 sortes d'habillements aux grands prêtres, ce qui fut exécuté; et cependant le Lévitique ne fait mention que de 7 qui servirent à Aaron. Il n'y est pas parlé des caleçons, car je crois que la foi n'a pas de rapport avec ce que nous devons cacher, et il faut que nous mettions nous-mêmes un voile sur ce qui doit rester secret, ne le découvrant qu'à Dieu qui est le seul juge de notre pureté. En effet les autres peuvent connaître notre sagesse, notre force, notre justice , notre tempérance, notre humilité, notre douceur et nos autres vertus; mais la connaissance de notre chasteté est réservée à notre seule conscience dans laquelle les yeux des hommes ne pénètrent pas, à moins qu'à l'exemple des animaux nous nous abandonnions publiquement aux plaisirs et à la luxure. De là vient que saint Paul a dit : "Quant aux vierges, je n'ai pas reçu de commandement du Seigneur qui oblige à la virginité"; et il semble que, n'ayant rien dit des caleçons dans le Lévitique, Moïse ait voulu parler de la sorte : "Je n'ordonne pas de prendre les caleçons, et ne contrains personne de le faire que celui qui désire d'être prêtre les prenne lui-même." Combien y en aura-t-il de ceux qui passent pour vierges dans le monde dont la chasteté sera condamnée au Jour du Jugement! Et combien y aura-t-il de ceux dont on déchire aujourd'hui la réputation qui recevront de Celui qui connaît leur innocence la couronne due à leur pureté ! Il faut donc que nous prenions nous-mêmes les caleçons; que, sans y appeler l'attention des autres, nous cachions nous-mêmes ce qui ne doit pas être découvert. C'est pourquoi tenons nos défauts secrets de telle sorte qu'ils ne soient aperçus de qui que et soit, de peur que nous ne mourions de la mort éternelle s'il en paraît quelqu'un quand nous entrerons dans le sanctuaire.
Mais il est temps que je finisse, et, pour répéter ici ce que j'ai déjà dit, les lumières et la science d'un prêtre de Dieu doivent être d'autant plus grandes qu'il faut que tout parle en lui, jusqu'à sa démarche et aux moindres mouvements de son corps; qu'il apprenne la vérité; et qu'elle fasse du bruit dans ses habits et dans ses ornements, afin que tout ce qu'il dira et tout ce qu'il fera soit pour l'instruction des peuples; car sans les sonnettes, sans les pierreries, sans les diverses couleurs et les fleurs des vertus il ne peut entrer dans le sanctuaire ni porter dignement le nom d'évêque.
J'ai dicté ce discours à la hâte et tout d'une suite, lorsque le vaisseau mettait à la voile et que les cris des matelots appelaient les voyageurs, y rapportant ce que ma mémoire a pu me fournir et ce que j'ai pu ramasser dans le rational de mon coeur par mes longues lectures; et je m'aperçois bien que j'ai plutôt suivi l'impétuosité de mon naturel que la conduite que doivent tenir ceux qui écrivent, m'étant laissé aller comme un torrent, sans garder aucune liaison ni aucun ordre. On dit qu'il paraît sous le nom de Tertullien un livre sur les habillements d'Aaron, que je n'ai pas encore vu, s'il tombait entre tes mains, comme tu es à Rome où toutes choses se rencontrent, je te prie de ne pas comparer la petite goutte d'eau que je t'envoie, à cette grande rivière; car on doit me juger d'après la médiocrité de mon esprit, et non pas d'après la beauté de celui des grands hommes.
Jérôme, prêtre

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Notes :
(1) saint Jérôme qualifie de Babylone la ville de Rome, où se trouvait Fabiola... déjà... tout un symbole!

(2) à propos de l'Apôtre et Évangéliste saint Jean le Théologien : saint Polycrate, évêque d'Ephèse dans les années 180, rapporte qu'il tenait de ses prédécesseurs, disciples directs de saint Jean, que l'Apôtre fêté le 27 décembre, portait cette lamelle, qu'il appelait "petalon", cfr Eusèbe de Césarée, Histoire Ecclésiastique HE 5, 24, 3. Ce qui expliquerait bien les profonds relents de théologie hébraïque dont Apocalypse, Évangile et Épîtres de saint Jean sont empreimptes, de A à Z.

(3) planètes alors connues.

(4) Joseph = Flavius Josèphe, auteur des "Antiquités Juives", etc..


Le Christ, Nouvelle Alliance, Autel, Victime et nouveau Grand Prêtre de ladite Alliance



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