"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

13 janvier 2009

Saint Hilaire de Poitiers, flambeau de l'Orthodoxie des Gaules

saint Hilaire de Poitiers, grande enluminure de la Vita S. Hilarii, par saint Venance Fortunat. Faculté de Médecine, Montpellier, ms 48, fol. 31 v°, 11ème siècle.


Saint Jérôme, De Viris illustribus, PL. t, 23, col. 69
"Hilaire, évêque de Poitiers en Aquitaine, succomba, au concile de Béziers, sous le parti de Saturnin, évêque d'Arles, et fut exilé en Phrygie. Il employa le temps qu'il y passa à écrire 12 livres contre les Ariens, un ouvrage sur les Conciles, qu'il adressa aux évêques des Gaules, et des commentaires sur plusieurs Psaumes : ce sont les 2 premiers, les 50ème et suivants jusqu'au 62ème , et les 118ème et suivants jusqu'au dernier. Il imita dans ses commentaires l'ouvrage d'Origène, et y ajouta beaucoup de son propre fonds. Hilaire a laissé en outre un livre qu'il présenta à l'empereur Constance; un autre ouvrage contre ce Prince, écrit après sa mort; une Réfutation de Valens et d'Ursulus, suivie de l'Histoire des Conciles de Rimini et de Séleucie; une épître à Salluste, préfet du prétoire, contre Dioscore; un livre d'hymnes; un autre sur les Mystères; un commentaire de l'Évangile selon Matthieu; une traduction du traité d'Origène sur Job; un ouvrage très bien écrit contre Auxentius, et enfin diverses épîtres. On dit qu'il fit aussi une paraphrase du Cantique des cantiques : cet ouvrage nous est inconnu. Hilaire mourut à Poitiers, sous le règne de Valence et de Valentinien."
(s)












































HYMNUS
-
HYMNE : Beata nobis gaudia

(hymne attribuée à saint Hilaire de Poitiers)

Beata
nobis
gaudia

Anni reduxit orbita,


Cum Spiritus Paracitus

Illapsus est Apostolis.
Le cycle de
l'année nous a ramené

les joies bienheureuses

du jour où l'Esprit Paraclet

a envahi les Apôtres.
Ignis
vibrante
lumine


Linguae figuram détulit,

Verbis ut essent proflui,

Et caritate fervidi.
Le Feu
à l'éclat vibrant

a pris la forme de langue

pour qu'ils fussent abondants en paroles,

et brûlants de charité.
Linguis
loquuntur omnium


Turbae pavent gentilium,

Musto madere députant

Quos Spiritus repleverat.
Ils parlent
les langues de tous;

les foules des Nations sont dans la
stupeur;

ils croient pris de vin nouveau

ceux que l'Esprit avait
comblés.
Patrata
sunt
haec mystice,


Paschae peracto tempore,

Sacro dierum circulo,

Quo lege fit remissio.
Ces choses se
sont accomplies selon le Mystère,

lorsque le temps de la
Pâque fut accompli,

dans le cycle sacré des jours

où se fait légalement
la remise des dettes. (*)
Te
nunc, Deus
piissime,


Vultu precemur cernuo:

Illapsa nobis caelitus

Largire dona Spiritus.
C'est Toi,
maintenant, Dieu très bon,

que nous prions, pros­ternés:

accorde-nous les dons de l'Esprit,

qui nous viennent du Ciel
Dudum
sacrata
pectora


Tua replesti gratia

Dimitte nostra crimina,

Et da quieta tempora.
Ces coeurs
récemment consacrés,

Tu les as remplis de Ta grâce:

remets-nous nos fautes,

et donne-nous des jours paisibles.
Deo
Patri sit
gloria,


Et Filio, qui a mortuis

Surrexit, ac Paraclito,

In saecularum saecula. Amen.
A Dieu le
Père soit la gloire,

et au Fils qui ressuscita des morts,

et au Paraclet

dans les siècles des siècles. Amen.
V.
Repleti
sunt omnes Spiritu Sancto, alleluia.


R. Et coeperunt loqui, alleluia.
V. Ils furent
tous remplis du Saint-Esprit, alléluia.

R. Et ils commencèrent à parler, alléluia.


(*) lors du
Jubilé mosaïque, tous les 50 ans,

il y a remise de toute dette, pardon, libération des esclaves.




Notre-Dame-la-grande, Poitiers

La paroisse Chrétienne Orthodoxe de Poitiers:
http://potsh.free.fr/

et son Icône de saint Hilaire :
http://potsh.free.fr/index.php?option=com_content&task=section&id=4&Itemid=36






http://www.sources-chretiennes.mom.fr/index.php?pageid=Hilaire_index

Index théologique du De Trinitate de saint Hilaire de Poitiers


iconographie de saint Hilaire:
http://stmaterne.blogspot.com/2007/01/orthodoxie-occidentale-quel-rite-est.html


"Dans la 19ème année de Constance le jeune, l'ermite Antoine mourut âgé de 105 ans. Saint Hilaire, évêque de Poitiers, fut envoyé en exil à l'instigation des hérétiques. Là, composant des livres pour la Foi de l'Église, il les envoya à Constance, qui, le délivrant après 4 ans d'exil, lui permit de revenir dans sa patrie.
A cette époque notre lumière commença à paraître, et la Gaule à être éclairée des rayons d'un nouvel astre ; c'est-à-dire que dans ce temps saint Martin commença à prêcher dans les Gaules, faisant connaître aux peuples, par un grand nombre de miracles, le Christ vrai fils de Dieu, et dissipant l'incrédulité des païens. Il détruisit leurs temples, accabla l'hérésie, bâtit des églises, et, brillant par un grand nombre d'autres miracles, pour mettre le comble à sa gloire, il rendit 3 morts à la vie. La 4ème année du règne de Valentinien et de Valens, saint Hilaire, rempli de sainteté et de Foi, après avoir opéré partout un grand nombre de miracles, monta aux Cieux à Poitiers. On dit qu'il ressuscita aussi des morts."
Saint Grégoire de Tours, histoire des Francs, livre 1, § 51



Tropaire de saint Hilaire de Poitiers, ton 4
Saint père et hiérarque Hilaire, la vérité de tes oeuvres t'a révélé à ton troupeau, modèle de Foi, image de douceur et maître de tempérance; C'est pourquoi par ton humilité, tu as été élevé, par ta pauvreté tu es devenu riche, prie le Christ Dieu de sauver nos âmes.

Kondakion de saint Hilaire de Poitiers, ton 3
Excellent docteur de la Foi, lumière de la sainte Église du Christ, comme Lui tu donnes ta vie pour tes brebis, saint évêque Hilaire, intercède pour nous auprès du Dieu unique en 3 Personnes pour qu'Il garde Son Église dans la paix.


Bibliographie en traduction française moderne.
Avertissement : ce sont des éditions rigoureusement hétérodoxes : il est capital de faire excessivement attention aux commentaires, et même vérifier sur le texte latin pour les passages dogmatiques "sensibles."

"Sources Chrétiennes"
- "De la Trinité" (De Trinitate) tome 1 n° 443; tome 2 n° 448 et tome 3 n° 462.
- "Commentaires sur le psaume 118" n° 344 et n° 347
- "Contre Constance" n° 334
- "Sur Matthieu" n° 254 et n° 258
- "Traité des mystères" n° 19 bis

Dans l'édition DDB :
- La Trinité : Le mystère de Dieu
- La Trinité : Le Fils de Dieu
- La Trinité : Le Christ et l'histoire

église de Semur-en-Brionnais :
magnifique tympan, avec un Christ en majesté surplombant une scène très inhabituelle. On y voit saint Hilaire de Poitiers, à qui l'église est dédiée, combattant l'hérésie arienne.

A droite, on voit un hérétique qui meurt "de manière honteuse, sur une latrine," ce qui n'est pas sans rappeler le sort d'Arius. On voit le personnage assis sur la toilette, son âme le quittant par la bouche et étant aussitôt prise par un démon qui attendait tout près.


Saint Hilaire est né dans le Poitou vers 315. Francarius, son père, était patricien et païen, et Hilaire fut élevé conformément aux normes de son rang social, et étudia à Bordeaux.
La philosophie classique ne parvint pas à satisfaire sa quête d'absolu. Plus tard, il en dira "que ce que Dieu fait en dehors de l'intelligence humaine ne peut tomber sous les sens naturels de notre esprit : pour mesurer une action d'une éternité sans bornes, il faut un esprit sans bornes. Or, l'esprit humain a des bornes. D'ailleurs, par cela même que la raison humaine est créée, elle est nécessairement imparfaite : comment pourrait-elle comprendre le Créateur? L'imparfait ne peut comprendre le parfait" (De Trinitate livre 3 n°24).
Il n'abandonnera pas pour autant toutes ses connaissances philosophiques et fera abondant usage de Cicéron et autres grands auteurs pour charpenter bien des traités et homélies après son passage au Christianisme Orthodoxe. C'est pour cela que l'évêque saint Augustin d'Hippone comparera ce passage du paganisme à la Foi Orthodoxe avec le passage des Israélites partant pour la Terre promise, chargés de tout l'argent et de tout l'or de l'Égypte : garder le meilleur de ce qui avait été reçu dans le monde profane, purifié puis magnifié par la lumière de l'Évangile. Il orna depuis ses écrits de ces richesses empruntées aux sciences & aux lettres; mais, après les avoir tellement purifiées qu'on n'y rencontrait rien de profane, rien qui soit indigne d'un prêtre. Sa philosophie ne restait pas renfermée dans de vaines spéculations, il la faisait descendre à la pratique pour régler ses actions. Mais ce qui fit surtout porter des fruits à sa sagesse, c'est qu'elle était fécondée par la Foi, et la grâce que lui conféra abondamment le baptême.

Ainsi donc, lorsque l'impasse philosophique se montra dans toute son amplitude, il se mit à lire la Bible, et reçu ses premiers éclaircissements en Exode 3,14, où Dieu Se décrit à Moïse:
"Je considérais que l'état le plus désirable, selon les sens, est le repos dans l'abondance, mais que ce bonheur est commun avec les bêtes. Je compris donc que le bonheur de l'homme devait être plus relevé, et je le mettais dans la pratique de la vertu et la connaissance de la vérité. La vie présente n'étant qu'une suite de misères, il me parut que nous l'avions reçue pour exercer la patience, la modération, la douceur, et que Dieu, tout bon, ne nous avait pas donné la vie pour nous rendre plus misérables en nous l'ôtant. Mon âme se portait donc avec ardeur à connaître ce Dieu, auteur de tout bien, car je voyais clairement l'absurdité de tout ce que les païens enseignaient touchant la divinité, la partageant en plusieurs personnes, de l'un et de l'autre sexe, l'attribuant à des animaux, à des statues et à d'autres objets insensibles. Je reconnus qu'il ne pouvait y avoir qu'un seul Dieu, éternel, tout-puissant, immuable. Plein de ces pensées, je lus avec admiration ces paroles rapportées par Moïse : "Je suis Celui qui suis." Et dans Isaïe : "Le Ciel est Mon trône, et la terre Mon marchepied." Et encore : "Il tient le ciel dans Sa main et y renferme la terre." La première figure montre que tout est soumis à Dieu; la seconde, qu'Il est au-dessus de tout. Je vis qu'Il est la source de toute beauté et la beauté infinie; en un mot, je compris que je devais le croire incompréhensible. Je portais plus loin mes désirs, et je souhaitais que les bons sentiments que j'avais de Dieu, et les bonnes moeurs eussent une récompense éternelle. Cela me semblait juste, mais la faiblesse de mon corps et même de mon esprit me donnait de la crainte; quand les écrits des Évangélistes et des Apôtres me firent trouver plus que je n'eusse osé l'espérer, particulièrement le commencement de l'Évangile de saint Jean, où j'appris que Dieu avait un Fils éternel et consubstantiel à Son Père; que ce Fils, le Verbe de Dieu, s'était fait chair, afin que l'homme pût devenir fils de Dieu" (De Trinitate, livre 1, n.11).
Pour sa formation Chrétienne, Hilaire avait eu pour professeur Héliodore, prêtre de Poitiers, d'origine grecque, qui, professant avec éloquence et poésie, fut consulté par saint Hilaire sur certains textes d'Origène. Hilaire n'en était qu'à ses débuts, et toute la finesse d'Origène, avec la différence culturelle et linguistique, ne lui était pas encore pleinement accessible. Héliodore l'y forma avec soin.

Dieu avait uni saint Hilaire à une vertueuse épouse, et de leur union naquit une fille unique, Abra (+ vers 367). (J'ai déjà trouvé un jour le nom des 3 dans un calendrier de l'Église, Orthodoxe occidental, mais je n'arrive hélas pas à remettre la main dessus). La haute piété de son épouse se lit à travers ce qu'Hilaire a adressé à Abra (ou Afra) – il lui demandait de consulter sa mère pour tout ce qu'elle ne comprennait pas en matière de Foi. On n'a pas de détail sur les périodes de conversion, mais certains auteurs pensent que ce fut une conversion "en famille."
Voici les 2 écrits encore existants d'Hilaire à sa fille:

Lettre de saint Hilaire, évêque de Poitiers, à sa fille sainte Abra
(d'exil, vers l'an 358)

HILAIRE À SA TRÈS CHÈRE FILLE ABRA, SALUT EN JÉSUS-CHRIST
J'ai reçu ta lettre, ma chère fille, et j'y vois que tu soupires après mon retour; mon coeur n'en saurait douter. Je sens, en effet, combien est désirable la présence de ceux qu'on aime. Mais comme je n'ignorais pas que notre séparation t'afflige, j'ai voulu, dans la crainte que cette absence si prolongée ne m'exposât au reproche de manquer de tendresse, j'ai voulu, en justifiant dans ton esprit et mon départ et mon absence, que tu comprenne bien que c'est le tendre intérêt que tu m'inspires, et non l'oubli des plus doux sentiments, qui me retient loin de toi. Car, puisque mes affections ne peuvent pas plus se partager que nos coeurs ne pas se confondre dans les mêmes pensées, je voudrais que tu devienne en même temps et la plus belle et la plus pure.
J'avais appris qu'un jeune homme possède une perle et un vêtement d'un prix si inestimable que la personne assez heureuse pour l'obtenir de sa bonté verrait bientôt toutes les richesses du monde, tous les trésors de salut sur la terre s'effacer à l'éclat de ceux dont elle s'enrichirait par là. Je suis donc parti pour aller auprès de lui; arrivé enfin par des chemins aussi longs que difficiles, je me suis jeté à ses pieds : car ce jeune homme est si beau que nul n'oserait se tenir debout devant sa face. Dès qu'il me vit dans cette humble attitude : Que me veux-tu, dit-Il, et qu'attends-tu de Moi ? Mille bouches, lui ai-je répondu, m'ont entretenu de la perle et du vêtement qui sont entre Tes mains, et, si Tu daignes ne pas repousser mes voeux, c'est pour en orner ma fille chérie, que je suis venu devant Toi... La face prosternée contre terre, je verse des torrents de larmes, nuit et jour je gémis, je soupire et Le supplie d'exaucer ma prière.
Connais-tu, me dit-Il ensuite (car qui pourrait égaler ce jeune homme en bonté ?) connais-tu le vêtement et la perle que tu Me pries en pleurant d'accorder à ta fille? Seigneur, lui dis-je, les hommes m'ont instruit de leurs merveilles, et j'ai eu foi en leurs paroles; j'en connais toute l'excellence, et je sais que le salut est assuré à quiconque revêt cet habit et se pare de cette perle. Soudain Il ordonna à Ses serviteurs de me montrer ce vêtement et cette perle. Ils obéissent. Je vis d'abord le vêtement; je vis, ma fille, je vis ce que je ne peux exprimer. Car, auprès de ce vêtement, le réseau le plus fin d'un léger tissu de soie est-il autre chose qu'une grossière étole! Quelle neige ne paraîtrait noire, comparée à sa blancheur? Quel or ne pâlirait aux feux dont elle rayonne? Mille couleurs l'enrichissent, et rien ne saurait l'égaler. Mais à la vue de la perle, ô ma fille, j'abaissai mon front dans la poussière, car mes yeux ne purent soutenir la vivacité des couleurs qu'elle reflète. Non, ni les cieux, ni la mer, ni la terre, dans toute la splendeur de leur magnificence, ne sauraient en approcher.
Comme je restais prosterné, un de ceux qui étaient là me dit : Je vois l'inquiétude qui tourmente ton coeur paternel, et que tu désires pour ta fille ce vêtement et cette perle; mais, pour provoquer encore davantage l'ardeur de ce désir, Je vais t'ouvrir tous les trésors qui y sont renfermés. Le vêtement brave la dent des vers rongeurs, le temps ne saurait en altérer le tissu, nulle souillure n'en corromprait la pureté; il ne peut ni se déchirer ni se perdre; il reste toujours le même. Quelle n'est pas la vertu de la perle! L'heureux possesseur n'a à craindra ni les maladies ni la vieillesse; il n'est pas tributaire de la mort; il n'y a plus rien en lui qui puisse troubler l'harmonie de ses organes, rien qui le tue, rien qui précipite le cours de ses années, rien qui altère sa santé. A ces mots, ô ma fille, un désir plus violent s'est allumé dans mon sein; je ne relevai pas mon front incliné; mes larmes ne cessèrent de couler, la prière de jaillir de mes lèvres, et je disais : Prends en pitié les voeux, les inquiétudes et la vie d'un père. Si Tu me refuse le vêtement et la perle, mon malheur est certain, et je perdrai ma fille encore toute vivante. Oh, pour lui obtenir ce vêtement et cette perle, je me condamne à voyager aux terres étrangères, et Tu sais, Seigneur, que je ne mens pas.
Après qu'Il m'eut entendu parler ainsi : Relève-toi, me dit-Il; tes prières et tes larmes M'ont touché; tu es heureux d'avoir cru. Et puisque tu ne crains pas, ainsi que tu l'as dit, de sacrifier ta vie à l'acquisition de cette perle, Je ne puis te la refuser; mais il convient auparavant que tu connaisses Mes conditions et Ma volonté. Le vêtement que tu recevras de Moi est d'une telle nature qu'il ne faut pas espérer de s'en revêtir jamais, si l'on veut se couvrir d'un autre habit où l'or et la soie mêlent leurs éclatants reflets. Je le donnerai à quiconque, dédaignant un vain luxe, se contentera d'un vêtement simple, sur lequel, si, par respect pour la coutume, la pourpre doit se montrer, elle se resserre du moins en bandes étroites et n'étale pas tout son ambitieux éclat. Quant à la perle, elle n'appartiendra qu'à celui qui, à l'avance, aura renoncé aux autres perles; car celles-ci ne sont que les produits ou de la mer ou de la terre; la Mienne, au contraire, comme tu le vois, est belle, précieuse, incomparable, toute céleste, et elle rougirait de se trouver en compagnie des autres perles : il y a séparation nette entre les choses de la terre et les choses du Ciel. Avec Mon vêtement et Ma perle, l'homme est à jamais garanti de toute corruption; pour lui, pas de fièvre brûlante, pas de blessures, pas de changement opéré par les années, pas de dissolution par la mort; permanence et éternité, voilà son partage. Toutefois ce vêtement et cette perle que tu Me demandes, je te les donnerai, et tu les porteras a ta fille; mais il faut avant tout que tu connaisses ce qu'il y a au fond de sa pensée. Si elle se rend digne de ces riches présents, Je veux dire si elle foule au pieds les vêtements de soie chamarrés d'or et empreints de couleurs variées; si toute autre perle lui est odieuse, alors Je mettrai le comble à tes voeux.
A peine a-t-Il fini de parler que je me relève plein de joie, et, m'imposant envers les autres la loi d'une discrétion sévère, je me suis empressé de t'écrire, en te conjurant par les larmes qui baignent mon visage de te réserver, ô ma fille, pour ce vêtement et pour cette perle, et de ne pas condamner, en les perdant par ta faute, ma vieillesse au malheur. J'en prends à témoin le Dieu du Ciel et de la terre, il n'y a rien de plus précieux que ce vêtement et que cette perle; ma fille, si tu le veux, ils sont à toi. A ceux qui te présenteront un autre vêtement de soie ou d'or réponds seulement : J'en attends un que depuis bien longtemps mon père est allé chercher en des pays lointains, et dont me priverait celui que vous m'offrez. C'est assez pour moi de la laine de nos brebis, assez des couleurs naturelle, assez d'un modeste tissu. Contre celui que je désire, le temps, m'a-t on dit, un long usage et la force sont impuissants. Que si l'on veut suspendre une perle à ton cou ou la placer à ton doigt, réponds encore: A quoi bon ces perles inutiles et grossières? Celle que j'attends est la plus précieuse, la plus belle et la plus utile; j'ai foi dans la parole de l'auteur de mes jours, qui a eu foi à son tour dans la Parole de Celui qui lui a promis cette perle pour laquelle mon père lui-même m'a déclaré qu'il voulait mourir. Je l'attends, je la désire; elle me donnera tout à la fois salut et éternité.
Viens donc en aide à mon anxiété, ô ma fille chérie; relis sans cesse ma lettre et réserve-toi pour ce vêtement et pour cette perle; et, ne t'inspirant que de toi seule, réponds-moi, quel que soit ton style, réponds-moi, afin que je sache ce que je devrai répondre à ce jeune homme, et que je puisse enfin penser à mon retour auprès de toi. Quand tu m'auras répondu, je te ferai connaître quel est ce jeune homme; tu sauras alors ce qu'Il veut, ce qu'Il promet et tout ce qu'Il peut. En attendant, je t'envoie un hymne qu'en souvenir de moi tu chanteras le matin, quand le soleil sort de sa couche et quand il y rentre le soir. Si cependant la faiblesse de ton âme te refuse l'intelligence de l'hymne et de ma lettre, consulte ta mère qui, dans sa piété, ne souhaite t'avoir donné le jour que pour Dieu. Puisse aussi ce Dieu à qui tu dois la vie te garder à jamais, ô ma fille bien-aimée !


copie latine tardive de la lettre et de l'hymne
Vitae sanctorum, ms 134
Bibliothèque Sainte-Geneviève
Description physique : Parchemin. 254 feuillets. Grandes initiales en couleur, enluminures attribuées au Maître des Évangiles d'Amiens.
Date : 12ème siècle
Hilarii, Pictavensis episcopi, cum Miraculis (fol. 130)
"Epistola S. Hilarii ad Abram, filiam suam" (fol. 137)
"Hymnus ab eodem transmissus filie" (fol. 139)
de S. Hilario, ex libro virorum illustrium S. Hieronymi (fol. 142 vo)


"Lucis largitor optime," hymne de saint Hilaire, évêque de Poitiers, pour sa fille sainte Abra

Brillant dispensateur de la lumière,
toi dont l'éclat si pur ouvre les portes du jour,
quand la nuit a replié ses voiles;

Toi, le véritable flambeau du monde,
et qui n'as rien de commun avec ce pâle messager
qui laisse à peine une trace empreinte dans les champs du ciel;

Astre plus brillant que le soleil,
astre dont les rayons illuminent l'intérieur de nos âmes;

O roi de la terre et des cieux, gloire immortelle de ton père,
tiens allumer tes flammes dans nos coeurs
et y verser les trésors de ta grâce.

Remplis de ton esprit, temples vivants du Seigneur,
nous braverons les ruses, les pièges
et les mensonges d'un perfide ennemi.

Purs et sans tache, nous vivrons sous l'empire de tes saintes lois;
et notre nacelle, sans craindre l'orage,
flottera portée sur les eaux du siècle.

Puisse la chasteté de nos coeurs
triompher des passions honteuses de la chair;
puisse l'Esprit saint écarter les souillures loin du sanctuaire
où tu as daigné descendre !

Voilà nos voeux et nos prières; voilà notre espérance;
fais que sa douce étoile, levée sur nous
quand le jour commence sa carrière,
nous guide jusque dans la nuit.

Gloire à toi, Seigneur; gloire à ton Fils unique;
gloire au saint Esprit, aujourd'hui et dans tous les siècles. Amen.



Avoir un père si versé dans la théologie et le souci de l'âme de ses enfants n'est pas donné à tout le monde.. Bons époux Chrétiens, ils élevèrent leur fille en vue de la déification et non pas des oeuvres de ce monde. Clerc marié, Hilaire veillera donc aussi bien sur sa "chapelle domestique" que sur la communauté locale dont il allait bientôt recevoir la charge. Maxence, frère de saint Maximin de Trèves, en Gaule Belgique, s'était réfugié à Poitiers et en était devenu évêque. Vers 353, il mourrut, et le peuple voulu avoir Hilaire pour évêque. Tout comme saint Grégoire de Nysse, Hilaire sera donc un évêque marié. Il ne répudiera pas son épouse, il ne niera pas le sacrement les unissant, et il continuera à veiller sur le fruit de leur amour, leur fille Afra. En Orient comme en Occident à l'époque, et pour plusieurs siècles encore en ce qui concerne les terres "gallicanes" et / ou "celtiques," l'épiscopat marié n'était pas une anomalie. Après tout, cela ne faisait que répondre à un des critères que saint Paul estimait nécessaire pour être un bon évêque. L'abandon de ce principe paulinien depuis des siècles sera mis en parallèle avec les "affaires" depuis aussi longtemps, et on comprendra mieux pourquoi là aussi, on a eu tort de se croire plus forts que saint Paul..
Il faut cependant faire remarquer qu'en certains endroits en Orient, comme p. ex. l'Égypte, ou à Rome, une séparation physique de l'épouse était un préalable. Les 2 ayant chuté très vite, voir remarque précédente sur saint Paul.



Dans ses remarquables écrits, il est un détail qu'il ne faut à aucun prix passer sous silence : toute l'Orthodoxie de ses oeuvres d'avant l'exil. Or, dans son "livre des Synodes," au n° 91, on lit : "Je n'entendis parler de la Foi de Nicée qu'à la veille de mon exil." Oui, une des sources des innombrables problèmes dans l'Église, c'est que la plupart des Conciles qualifiés d'oecuméniques n'auront lieu que fort rarement en présence de représentants officiels occidentaux. Tout se passera comme si l'Orient se considérera comme étant l'Église à lui tout seul. Comme si des édits et rescrits impériaux publiés en Orient suite à ces conciles allait s'imposer en Occident... dans un système de duumvirat où il y avait aussi un empereur à Rome et où ce dernier ne se sentait pas tenu par ce que décidait "l'oriental."
Si on reprend le fameux "commentaire sur saint Matthieu" de saint Hilaire, on cherchera en vain la moindre bribe de philosophie hellénistique, le moindre soupçon de théologie antiochienne ou alexandrine. Rien. Tout sera sur des normes culturelles occidentales, avec des sources philosophiques et théologiques occidentales. Et pourtant, tout sera Orthodoxe. Logique puisqu'à l'époque, nos pères & mères l'étaient. Mais c'est admirable de voir l'inspiration du Saint Esprit par delà les cultures et le résultat final : la concorde réelle entre les véritables Chrétiens.
Pour en revenir à ce Commentaire, il illustre bien la méthodologie de saint Hilaire. Ce qu'il croyait pour lui-même, lorsqu'il n'était chargé que de son propre Salut, il le prêcha à son peuple dès qu'il fut chargé du salut des autres. Il commença l'instruction de son peuple par cette instruction sur l'Évangile de saint Matthieu. Ce ne fut pas sans raison, car le Nouveau Testament est caché dans l'Ancien, et l'Ancien manifesté dans le Nouveau. Si l'on veut aller du mieux connu au moins connu, il est bon de commencer par le Nouveau Testament. Ces commentaires ont d'abord été prêchés avant de les publier, leur style oral le dénote; il n'explique pas chaque mot, mais il omet certains passages, passe rapidement sur quelques-uns pour s'étendre longuement sur d'autres, il s'attache moins à expliquer le sens de la lettre qu'à développer nos mystères, ce qu'il jugeait plus utile et plus agréable à son peuple. On a plusieurs raisons de croire que saint Hilaire composa cet ouvrage dans les premières années de son épiscopat et avant l'année 336. Saint Jérôme estimait et l'envoya à quelques personnes qui lui avaient demandé des commentaires sur l'Écriture sainte; il l'avait apparemment copié de sa main, étant à Trèves, avec les commentaires sur les Psaumes du même auteur. De saint Matthieu, saint Hilaire passa à saint Jean, qui a spécialement écrit pour affirmer la divinité de Jésus-Christ.


Puis viendra l'exil, la période la plus connue et la plus palpitante de la vie d'Hilaire. Voyons avec force détails sa lutte contre la terrible hérésie arienne, qui fera d'Hilaire le pendant occidental d'Athanase le Grand, pape et évêque d'Alexandrie et record absolu d'exils pour cause de lutte pour l'Orthodoxie contre le pouvoir impérial et les hérétiques que ce dernier bien trop souvent servait pour de basses raisons politiciennes.
L'arianisme est cette pernicieuse hérésie née en Orient, du prêtre Arius, qui s'est répandue et a fait florès chez quantité d'évêques et de patriarches et d'empereurs. Rappelant le peu d'infaillibilité de l'homme, quel que soit son titre – et l'Orient n'aura pas le monopole, puisque p. ex. à Rome, ce sera un pape monothélite que le 6ème Concile Oecuménique aura à excommunier pour hérésie..
C'est l'empereur Constance qui, contre saint Athanase le Grand, se fera protecteur de cette hérésie terrible, et lui permettra de se répandre d'Orient en Occident. Seulement chez nous, la plupart des évêques d'Occident montrèrent bien plus de courage que leurs confrères Orientaux : ils proclamèrent l'innocence d'Athanase et excommunièrent les chefs de l'arianisme , entre autres, Ursace de Singidon, et Valens de Mursie. On possède encore le texte latin de l'apologie que saint Servais de Tongeren fera de saint Athanase d'Alexandrie au Concile de Cologne de 346, où il était pourtant minoritaire face aux hérétiques. Après avoir tenu tête, les évêques restés Orthodoxes envoèrent à l'empereur Constance une délégation pour demander le retour au pays des évêques exilés pour la foi, et que désormais l'autorité séculière ne s'occupe plus des affaires religieuses. L'empereur Constance, n'avait plus envie de tenir le rôle que les Ariens et les Semi-Ariens (ou Eusébiens) lui faisaient jouer, il devint plus modéré et rappela Athanase sur son siège. (349). Mais le lâche tyran se laissa de nouveau persuader par les Ariens, qui le flattaient et lui disaient sans cesse qu'Athanase, en défendant l'Église, attaquait l'Empire. C'est vers cette époque qu'Hilaire commença à se montrer l'Athanase de l'Occident. Constance, se trouvant à Arles (353), y tint un concile, dans lequel il ordonna de souscrire à l'hérésie arienne et à la condamnation de saint Athanase.

Saint Paulin, évêque de Trèves, ayant résisté aux diktats de ce concile hérétique, fut condamné par les Ariens et exilé par Constance. On ne possède plus les autres détails de ce concile, mais on sait qu'il fut le commencement des plaies spirituelles apportées en Occident par l'hérésie arienne, qui avait pour protecteur un dictateur soit disant converti, et pour zélateurs des gens tels qu'Ursace, Valens, ou Saturnin l'évêque métropolitain d'Arles; ce dernier, corrompu dans l'esprit et dans les moeurs, emporté et factieux, tyrannisait les Gaules avec tous les moyens de terreur dont Constance lui laissait la disposition. Comme saint Germain d'Auxerre ou saint Martin de Tours, saint Hilaire aura une telle stature dans l'Église à son époque qu'on trouvera en des lieux forts reculés de ses disciples venus fonder sur le roc, le Christ, des communautés Chrétiennes. C'est ainsi que saint Hilaire a p.ex. été le père spirituel de saint Cybi, Apôtre d'Anglesey. Face aux pressions militaires, la vertu et la Foi se répandaient malgré tout.

En 335, lors d'un nouveau concile brigand, tenu cette fois à Milan, l'empereur se déchaîna contre la Foi Orthodoxe et extorqua aux évêques imprudemment présents la condamnation de saint Athanase. Les représentants de l'évêque de Rome voulurent s'y opposer, Constance leur dira qu'il était à lui seul la loi, et il les condamna à l'exil avec d'autres évêques réticents. Saint Hilaire ne semble pas avoir été de ce concile.
Car s'il avait participé, sa verve et sa ferveur Orthodoxe l'auraient placé au premier rang des exilés. Son leitmotiv ne laissait aucun doute sur l'issue d'une éventuelle confrontation avec le pouvoir séculier : "J'adhère au Nom de Dieu et de mon Seigneur Jésus-Christ, une telle confession dût-elle m'attirer tous les maux; je rejete la compagnie des méchants et le parti des infidèles, quand bien même m'offriraient-ils tous les biens."
Aussi donc, le résultat de ce concile-brigand connu, saint Hilaire se leva pour faire triompher dans les Gaules la vérité contre l'erreur. Car beaucoup au pseudo concile de Milan, effrayés par les menaces, trompés par les intrigues et les ruses, étaient entrés en communion avec les Ariens. L'hérésie se répandait comme une contagion.
Notre saint s'adressa d'abord à l'empereur, par le biais de son premier livre à Constance. C'est une requête apologétique. Il y demande à l'empereur de laisser aux Chrétiens la liberté d'exercer leur religion, avec leur épiscopat. Il réaffirme que l'empereur n'a pas à craindre de trahison de leur part, et que seuls les Ariens troublent la paix publique par les violences qu'ils fomentent pour imposer leurs erreurs.



Les chrétiens ne demandent que la liberté civile légale, qu'on leur rende leurs évêques exilés, et qu'il soit permis à chacun d'entendre la parole de Dieu de la bouche de qui il voudra. Si l'empereur voulait user de contrainte pour établir la véritable religion, comme on le fait pour l'arianisme, les évêques Orthodoxes l'en détourneraient, ils lui diraient que Dieu est l'unique Maître de l'univers, qu'Il n'a pas besoin d'une soumission forcée, et qu'Il n'exige pas une confession de foi obtenue par la violence. Cette demande n'eut pas beaucoup de succès, quoique le Code Théodosien reprend une loi de Constance, datée des ides des calendes d'octobre, sous le consulat d'Arbition et de Lollien, c'est-à-dire du 23 septembre de l'an 355 : elle renvoie aux évêques la connaissance des causes de leurs confrères, et défend d'en traduire aucun devant les tribunaux séculiers.

Hilaire rencontra saint Athanase d’Alexandrie, qui avait été le héros et le héraut du Concile de Nicée en 325, alors qu'il n'était encore que diacre. Lors de leur rencontre, Athanase était pape et patriarche d'Alexandrie, et envoyé en exil en Gaule à la suite de l'hérésie arienne. Celle-ci avait divisé l’Orient, rejettant le dogme de Nicée qui proclamait le Fils comme étant de la même substance que le Père, "consubstantiel" (homoousios, en grec) au Père. L’empereur arien Constance qui avait condamné Athanase à l’exil, n'était venu en Occident que pour imposer sa condamnation. Hilaire, ayant de la sorte pu prendre connaissance des Canons du Concile de Nicée, fit logiquement front au côté d'Athanase et devint défenseur du dogme de la "consubstantialité." Il réunit un concile à Paris où les évêques se séparèrent des schismatiques. Hilaire et la plupart des évêques des Gaules, dont il était le chef de file, se séparèrent de la communion de Saturnin, d'Ursace et de Valens, et ils accordèrent aux autres qui étaient entrés dans le parti de ces Ariens le pardon de leur faute, pourvu qu'ils fassent repentance et que le pardon qu'ils leur accordaient fût approuvée par les confesseurs exilés pour la foi.
Saturnin et ceux de sa bande, ne pouvant souffrir de se voir fustigés par un décret que les évêques des Gaules avaient rendu public, les obligèrent de se trouver à un concile qu'ils tinrent à Béziers (356), et que Saturnin présida, et dont le but était d'y condamner Athanase, il refusa. Saint Hilaire s'y rendit, avec son intrépidité ordinaire, et dans cette assemblée d'ennemis et d'hérétiques Ariens, il offrit de réfuter sur le champ toutes leurs erreurs. Mais les hérétiques, qui craignaient de se voir confondus publiquement, ne voulurent pas le laisser parler. Saturnin envoya à Constance un faux compte-rendu de ce qui s'était passé dans ce concile, et quoique saint Hilaire s'en plaignît et que Julien, Consul des Gaules, fût témoin de la vérité, les calomnies des Ariens l'emportèrent. On ne sait de quel crime ils l'accusaient, mais saint Hilaire marque assez clairement dans son deuxième livre à Constance, qu'il s'agissait d'une action indigne non-seulement d'un évêque, mais encore d'un laïc de bonnes moeurs. Il fut exilé en Phrygie avec saint Rhodane, évêque de Toulouse qui, moins vigoureux qu'Hilaire, ne se maintenait contre les ennemis du Christ que par son union avec Hilaire. Notre saint, avec la joie des Apôtres et des martyrs lorsqu'ils avaient à souffrir quelque chose pour Jésus-Christ, se rendit dans le lieu de son exil, où l'attendait une belle mission et de grandes victoires. En effet, là-bas, Dieu utilisa ce luminaire de l'Occident pour dissiper les ténèbres de l'arianisme couvrant une partie de l'Orient. Il ne cessa pas pour autant d'être l'âme des Églises des Gaules, car les évêques de ces contrées ne permirent pas qu'on installa quelqu'un à sa place sur le siège de Poitiers. Comme saint Athanase et son peuple d'Alexandrie, Hilaire continua d'être en relation avec eux et de gouverner son Église par courrier interposé. Il fut bien affligé du triste état où il trouva bien des Églises d'Asie: il nous assure, dans son livre "de Sinodis", n° 63, qu'il trouva à peine dans les provinces où on l'avait relégué, un évêque qui connût Dieu et conservât quelque reste de la vraie Foi. Il s'imposa en ces circonstances 2 devoirs qui montrent sa conduite si sage et raisonnable : d'abord, de demeurer ferme dans sa confession de la Foi Orthodoxe en Jésus-Christ; ensuite, à ne rejeter aucun arrangement ni moyen pour pacifier les choses, pourvu que cela soit honnête et sans compromission avec la Foi salvatrice.
C'est pourquoi, il parla avec beaucoup de modération dans ses écrits. Il poussa même la condescendance jusqu'à prier pour les hérétiques, à parler avec certains et leur donner salut & paix. Sa douceur et patience portèrent fruit, car le comportement des factieux hérétiques prouvait qu'ils avaient peur d'être confrontés à la contradiction.
Cet exil le mettait aussi au contact direct des évêques Orthodoxes d'Orient. Par eux, il apprit les nuances orientales de la théologie ainsi que la philosophie hellénistique; par eux, il apprit la version orientale du Credo, celle du Concile de Nicée, où les Occidentaux n'avaient pas su venir à cause des guerres et invasions ravageant les contrées, version du Credo à l'esprit équivalent au Credo "occidental" en usage chez nous, mais différente quant à la lettre. Cet enrichissement allait donner naissance à une oeuvre théologique majeure, comme pour saint Jean Cassien et les autres saints d'Occident ayant aussi été formés en Orient - et vice-versa : saint Photios le Grand était très versé dans la théologie Orthodoxe de l'Occident, d'avant les Carolingiens, une vraie richesse que de respirer à pleins poumons le bon parfum évangélique.
Ainsi donc, cet exil était quelque part une chance tant pour l'Orient que l'Occident, et pour saint Hilaire, un enrichissement et la meilleure des défenses contre ses ennemis. D'où il écrivit : "Que mon exil dure toujours , pourvu que la vérité soit enfin prêchée. Les ennemis de la vérité peuvent bien exiler ses défenseurs, mais elle, la vérité, croient-ils l'exiler en même temps? Un exilant mon corps, ont-ils pu enchaîner aussi et détenir la parole de Dieu? Si je suis trop loin de mon troupeau pour lui parler de ma bouche, je n'en serai pas moins évêque de mon Église. La distance ne m'empêche pas d'être en relation et en communion avec les évêques des Gaules, et du fond de la Phrygie j'exerce toujours mon ministère à Poitiers. Je distribue toujours la communion à mes fidèles du diocèse par la main de mes prêtres. On se trompe si l'on croit m'avoir imposé silence : je parlerai par des livres et la parole de Lieu, que nul ne peut vaincre, s'envolera libre!"

Le premier ouvrage qu'il composa ainsi dans son exil, pour démasquer l'erreur et défendre la vérité, fut son magistral "Traité de la Trinité." Divisé en 12 livres, Hilaire y prouve de la manière la plus solide la consubstantialité du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Il enseigne que l'Élglise est Une, et que tous les hérétiques sont hors de son sein; qu'elle est distincte de leurs différentes sectes en ce que, conservant toujours son unité, elle les combat et les confond toutes, quoique seule contre elles; qu'elle trouve la matière de ses plus beaux triomphes dans les divisions perpétuelles qui règnent entre les partisans de l'erreur. Il fait voir ensuite que l'arianisme ne peut être la vraie doctrine, puisqu'elle n'a pas été révélée à aux saints Apôtres, choisis pour être le fondement inébranlable de l'Église jusqu'à la fin des siècles. C'est qu'en effet ils sont décisifs, et qu'il est difficile à l'hérésie d'en éluder la force. L'article de la divinité de Jésus-Christ est aussi traité avec une supériorité de lumière qui ne laisse aucune ressource aux Ariens. Le saint la démontre par les miracles opérés aux tombeaux des Apôtres et des martyrs, ainsi que par la vertu de leurs reliques; il la démontre encore "par des faits éclatants et miraculeux que l'on ne peut mettre en doute sans renoncer aux premiers principes, surtout par les affreux rugissements que poussaient les démons, forcés de fuir en la présence des sacrés ossements de ceux qui avaient répandu leur sang pour Jésus-Christ."

Saint Hilaire avait écrit plusieurs fois, de divers lieux, aux évêques des Gaules, et il n'avait pas reçu de réponse. Il craignit que ce silence ne fût volontaire et qu'ils ne soient à leur tour tombés dans l'erreur comme tant d'autres; ainsi, il avait résolu de se taire aussi de son côté et de n'avoir plus de communication avec eux, après les avoir avertis plusieurs fois, selon les préceptes de notre Seigneur. Quelle ne fut donc pas sa consolation lorsqu'il reçut enfin de leurs lettres et apprit que s'ils ne lui avaient pas écrit plus tôt... c'est qu'ils ne savaient pas où il était. Il apprit avec une extrême joie qu'ils avaient conservé la pureté entière de la foi, qu'ils étaient demeurés unis à lui en esprit et avaient rejeté la communion de Saturnin, le coupable de son exil; que depuis peu, comme on leur avait envoyé la deuxième profession de foi dressée à Sirmium par les Ariens, en 357, ils l'avaient non seulement rejetée, mais expressément condamnée. Ils le priaient aussi de leur expliquer nettement quelle était la Foi des Orientaux sur la divinité du Fils de Dieu et ce que voulaient dire tant de différentes confessions de foi qu'ils avaient dressées depuis le Concile de Nicée.
Le saint exilé répondit aux évêques des Gaules par son "traité des Synodes," où il montre l'unité de Foi de l'Orient et l'Occident d'alors; car des évêques d'Occident accusaient les Orientaux d'arianisme, et certains de ces derniers accusaient les premiers de Sabellianisme. Saint Hilaire expliqua les différentes formules de foi que les Orientaux avaient faites depuis le Concile de Nicée, afin de montrer aux Occidentaux qu'elles étaient bonnes, et qu'ils ne devaient pas regarder comme Ariens ceux qui les recevaient. Il les prie de juger eux-mêmes de ces formules dont ils lui avaient demandé l'explication et de suspendre leur jugement jusqu'à la fin de son écrit. Il les transmet en invitant les évêques des Gaules à les juger avec modération et a tenir compte des circonstances dans lesquelles on les a faites. Car, écrivait-il aux évêques des Gaules, à l'époque, en Orient, "tout est plein de scandales, de schisme, d'infidélité. Que vous êtes heureux, vous d'avoir conservé dans sa pureté la foi apostolique, d'avoir ignoré jusqu'ici ces professions écrites et de vous être contentés de professer de bouche ce que vous croyez de coeur." Il explique ensuite les termes dont l'ambiguïté rendait suspecte aux Orientaux la foi des Occidentaux, pour les inviter les uns et les autres à ne pas se soupçonner pour la lettre, puisque tous s'entendent sur l'esprit de la lettre.



Comme nous l'avons vu plus haut, saint Hilaire était en relation épistolaire avec sa fille, Abra. Probablement par la même voie que celles des évêques des Gaules, il en avait reçu une lettre, perdue aujourd'hui. Il lui répondit, nous l'avons vu, pour la conseiller dans la vie spirituelle. Si le style n'est pas aussi relevé que dans ses autres écrits, c'est que la matière ne le demandait pas et qu'il y parlait à une jeune fille de 12 à 13 ans, avec laquelle il répétait pour bien être compris. bégayer. Saint Hilaire eut l'occasion d'envoyer cette lettre avec le livre des Synodes, adressé aux évêques des Gaules. Il lui annonce en même temps qu'il lui envoie 2 hymnes, une pour le matin et l'autre pour le soir, et il ajoute que si elle trouve quelque chose de difficile à entendre, soit dans ces hymmes, soit dans sa lettre, elle en demande l'explication à sa sainte mère. Saint Venance Fortunat nous apprend que de son temps, au 6ème siècle donc, l'original de cette lettre se conservait soigneusement dans l'Église de Poitiers. Abra suivit le conseil de son père et mourut saintement.

Cependant, deux conciles avaient été convoqués par l'empereur en 359, avec de mauvaises intentions de basse politique en arrière-plan. L'un eu lieu à Rimini, en Italie, où plusieurs évêques, même des plus saints et des meilleurs comme Phébade d'Agen, et Servais de Tongres, furent trompés par les artifices et les propositions captieuses des Ariens. On se surprendra à lire le nom de saint Servais comme "lapsi" mais en réalité, c'est un texte à double sens qu'il avait accepté, et on voit par ailleurs qu'il était bien du côté de saint Hilaire, notre saint Servais, évêque de Tongeren - Maastricht, ce grand évêque de Belgique au 4ième siècle. Voyons-le au Concile de Cologne du 12 mai 346, sous la présidence de saint Maximin, métropolite de Trèves (et même de statut patriarcal, selon la lettre de saint Sylvestre 1er de Rome)
"1. L'évêque Maximinus dit : "Puisque la volonté de Dieu le Père et de notre Seigneur Jésus Christ a voulu que nous nous réunissions dans cette ville de Cologne, à la demande de nos frères, à propos d'Eufratas, homme perdu et blasphémateur, que le monde entier sait être déjà condamné par la bouche du Seigneur, lui qui blasphème contre l'Esprit-Saint au point de nier que le Christ soit Dieu, ma modeste personne porte la sentence même qui a été prononcée par la bouche de notre Dieu et Seigneur, le Sauveur, lorsqu'il a dit : Tous les péchés et les blasphèmes seront remis aux hommes ; mais celui qui blasphème contre l'Esprit-Saint, il ne lui sera pardonné ni maintenant ni plus tard; il sera sous le coup du jugement éternel. Par conséquent, il est évident qu'il ne peut être évêque."
[...]
13. L'évêque Servatius dit "Ce qu'a fait, ce qu'a enseigné le pseudo-évêque Eufratas, ce n'est pas par ouï-dire, mais en vérité que je l'ai su, étant donné les relations de voisinage avec ma cité (2); je me suis souvent opposé à lui en public et en privé, alors qu'il niait que le Christ fût Dieu, comme l'entendirent aussi l'évêque Athanase d'Alexandrie et de très nombreux prêtres et diacres (3). Voilà pourquoi je suis d'avis qu'il ne peut être évêque pour des Chrétiens, puisqu'il a nié d'une voix sacrilège que le Christ soit Dieu, d'avis aussi que l'on ne doit pas tenir pour Chrétien quelqu'un qu'on reconnaitrait tout proche de lui.
"
(2) Pro finitimi loci coniuncta civitate : de toutes les cités épiscopales, Tongres est la plus proche de Cologne.
(3) Athanase, qui avait séjourné à Trèves en 335-337, y passa de nouveau en 343. Il y revint au printemps de 346.
In : "Conciles des Gaules au 4ième siècle", Sources Chrétiennes n° 241

A côté des Ariens pur jus, il y avait ces semi-ariens au language encore plus fourbe et piégé. Comme ceux de ce brigandage de concile de Séleucie (360), métropole de l'Isaurie, composé de semi-Ariens en majorité, d'un certain nombre d'Ariens et d'une quinzaine d'Orthodoxes. Saint Hilaire s'y trouva par une disposition particulière de la Providence. Quoiqu'il n'y eût aucun ordre particulier pour lui, toutefois, sur l'ordre général d'envoyer tous les évêques au concile, le vicaire du préfet du prétoire et le gouverneur de la province l'obligèrent à s'y trouver et lui fournirent les moyens de se rendre à Séleucie. Pendant ce voyage, il s'arrêta un dimanche dans une petite ville et entra dans l'église des Chrétiens, à l'heure où le peuple y était assemblé. Tout à coup, du milieu de la foule, s'élance une jeune fille qui, éclairée d'une lumière surnaturelle, a reconnu le saint, se jette à ses pieds et lui demande sa bénédiction, puis le baptême, qu'elle reçut quelques jours après. Son père, Florent, sa mère et toute sa famille profitèrent aussi du passage de notre saint qui les régénéra dans l'eau du saint baptême. Florence suivit son père spirituel, à son retour en Gaule aquitaine, et devint, sous sa sage conduite, une sainte honorée à Poitiers, le premier de décembre.
A son arrivée, il fut reçu très favorablement et attira l'attention de tout le monde. On lui demanda tout d'abord quelle était la Foi des Gaulois, car les Ariens les avaient rendus suspects de ne reconnaître la Trinité que dans les noms, comme Sabellius. Il expliqua sa foi conforme au concile de Nicée et rendit aux Occidentaux le témoignage qu'ils tenaient absolument la même croyance. Ainsi, ayant levé tous les soupçons, il fut admis à la communion des évêques et reçu dans le concile. Il eut la douleur d'y entendre sortir des blasphèmes horribles de la bouche des Ariens, indécents blasphémateurs, hardis contre Dieu, esclaves devant le regard des maîtres de la force, donnant à l'empereur l'attribut d'éternel... qu'ils refusaient au Fils de Dieu. Car l'empereur n'avait pas encore abdiqué son titre de "pontifex maximus" et de "divinité" du culte païen, c'est Théodose le Grand qui le fera, tous les empereurs avant lui conserveront, absolument tous, ce titre païen. Les Ariens se prétendront donc croyants en Dieu tout en honorant un "dieu" humain revêtu du pouvoir impérial. Il frémit d'horreur en entendant dire à l'un des Ariens, qui était venu pour l'interroger, que Jésus-Christ, est dissemblable à Dieu, parce qu'il n'est ni Dieu, ni né de Dieu, et il se refusa à croire que ce fût là leur sentiment, jusqu'à ce qu'ils le déclarèrent publiquement dans le concile. Les semi-Ariens condamnèrent même ces impies et les déposèrent.
Mais ceux-ci en appelèrent à Constance : les uns et les autres allèrent à Constantinople, siège impérial, comme si notre Seigneur avait dit à Ses Apôtres : "Lorsque vous serez dans l'embarras pour un dogme, allez demander la solution aux Césars!" Saint Hilaire accompagna ce triste concile à la cour, non pour en partager la servitude, mais pour défendre la vérité et savoir ce que l'on voulait faire de sa personne. Il y vit la vérité opprimée par les Ariens de Rimini réunis à ceux de Séleucie : ces hérétiques, se voyant en nombre dans la capitale même d'un empire dont le chef mettait son glaive et ses tortures à leur disposition, crurent l'occasion favorable pour tenir un concile favorable à leurs hérésies (360). On y disputa de la foi, c'est-à-dire qu'on tenta de l'ébranler jusque dans ses fondements. Mais un grand athlète de la foi était là : saint Hilaire adressa à l'empereur une requête dans laquelle se justifiant des chefs d'accusation que Saturnin avait formés contre lui, et défendant l'autorité de l'Église, il demande 2 choses : premièrement de discuter avec le coupable de son exil, Saturnin, évêque d'Arles, qui se trouvait alors à Constantinople et il laisse à l'empereur le choix du lieu et de la manière dont se devrait faire cette conférence; deuxièmement, que l'empereur lui accorde une audience dans laquelle il lui soit permis de traiter la matière de la Foi selon les Ecritures, en sa présence, devant tout le concile qui en disputait alors et à la vue de tout le monde. "Je le demande non pas tant pour moi que pour vous et pour les Églises de Dieu.. J'ai la foi dans le coeur et n'ai pas besoin d'une profession extérieure; je garde ce que j'ai reçu; mais souvenez-vous qu'il n'y a pas d'hérétique qui ne prétende que sa doctrine est conforme aux divines Ecritures." Parlant des variations continuelles des Ariens, il raille finement cette multitude de symboles contradictoires qu'ils forgeaient continuellement : "L'année dernière, ils en ont produit 4 : la foi n'est plus la foi des Évangiles, mais la foi des temps, ou plutôt il y a autant de sortes de foi que de volontés, autant de diversité dans la doctrine que dans les moeurs, autant de blasphèmes que de vices. Les Ariens font paraître tous les ans, et même tous les mois, de nouveaux symboles pour détruire les anciens et anathématiser ceux qui y adhèrent."

Hilaire lui indique le remède à cette plaie : "Comme pendant les tempêtes d'hiver, le seul moyen de se sauver est de retourner au port d'où l'on est sorti, de même aussi, il n'y a pas, pour se tirer de l'embarras et du désordre que causent toutes ces différentes formules de foi, d'autre moyen que de retourner dans le port de la Foi en laquelle nous avons été baptisés." Les Ariens n'osèrent accepter le défi de saint Hilaire : pour se délivrer de ce terrible adversaire, ils persuadèrent l'empereur de le renvoyer dans les Gaules, comme un homme qui semait partout la discorde et troublait la paix de l'Orient. Leurs voeux furent exaucés : le saint évêque fut renvoyé dans sa patrie, l'an 360 de Jésus-Christ. On ne révoqua toutefois pas la sentence qui l'avait d'abord exilé. L'empereur ne voulut pas paraître avoir reconnu son innocence. Il faut avouer que des défenseurs de la vérité aussi incorruptibles embarrassent singulièrement les despotes et leurs courtisans et autres apparatchiks; aujourd'hui encore, d'ailleurs.. Mais rien de plus digne d'admiration que cet invincible Père dans la Foi, que rien ne peut forcer à se décourager et à se rendre, et dont le courage et les lumières deviennent plus gênants dans l'exil que chez lui.
Cet arrêt de l'empereur fut reçu du Saint avec des sentiments bien contraires. D'une part, la joie de revoir encore une fois son peuple et sa famille dilatait son coeur, et de l'autre, il était extrêmement affligé de se voir frustré de l'occasion du martyre qu'il se promettait d'obtenir à la suite de son exil. Néanmoins, il fallut obéir aux ordres, non pas tant de l'empereur que de la divine Providence qui fit bien voir, par des miracles, combien ce retour lui était agréable. En effet, lorsqu'il eut abordé par mer, en l'île appelée Gallinaria, qui était alors inhabitable aux hommes parce qu'elle servait de repaire à une multitude de serpents venimeux, comme à la prière de saint Patrick, tous ces animaux se retirèrent en la présence du saint dès qu'il mit pied à terre, fuyant devant lui comme s'il fût venu les chasser au Nom de Jésus-Christ. Car ayant fiché son bâton en un certain endroit de l'île qu'il leur donna pour borne, il commanda à ces serpents de ne pas passer outre, ce à quoi ils obéirent. C'est de cette île Gallinaria que saint Martin, qui était déjà son disciple, alla le chercher à Rome, sur le bruit qu'il revenait en Gaule; mais apprenant qu'il était plus loin, il le suivit jusqu'à Poitiers, où il profita si bien, une seconde fois, sous la discipline d'un si bon maître, qu'on l'a vu ensuite devenir un grand prodige de sainteté dans l'Église de Dieu.

Saint Jérôme nous décrit le retour à Poitiers : "Ce fut alors que la Gaule embrassa son grand Hilaire, revenant victorieux de la défaite des hérétiques et la palme à la main." Dieu même honora son retour par des miracles bien remarquables. Un enfant étant mort sans baptème, le saint ému par les suppliques et les larmes de ses parents, lui rendit la vie du corps et y ajouta celle de l'âme.
Saint Hilaire retrouva aussi sa fille Abra dans l'état de vierge qu'il lui avait conseillé. Craignant que le souffle du monde ne ternît cette fleur si pure et si fragile, il pria Dieu pour elle avec ferveur, demandant qu'elle fût cueillie pour le Ciel, s'il le fallait, plutôt que flétrie. Dieu le prit au mot, et Abra se vit fermer les yeux par son saint père. L'Église de Poitiers l'honore comme sainte, le 13 décembre. Sa femme, qui vivait encore, brûlant revoir sa fille, pria son saint mari de lui obtenir la même faveur; il pria et se vit ainsi précéder dans la céleste Patrie, par les deux plus chers sujets de son amour sur terre.



A peine Hilaire fut-il rétabli sur son siège qu'il mit la main à l'oeuvre pour laquelle la Providence le ramenait; les mesures violentes et les pièges employés avec persévérance par l'empereur avaient arraché l'adoption d'un symbole équivoque. Saint Jérôme décrit bien la situation, parlant de la chute de la Foi à Rome et dans tout l'empire "Alors l'univers gémit et s'étonna d'être Arien." Il s'agissait de relever ces ruines : Hilaire l'entreprit. La plupart de ses confrères voulaient absolument retrancher de leur communion tous ceux qui avaient souscrit le formulaire de Rimini. Mais il aima mieux suivre, comme avaient fait saint Cyprien de Carthage, saint Corneille de Rome et d'autres grands pasteurs de l'Église, l'avis que donne l'Apôtre à ceux qui sont demeurés fermes : corriger avec douceur ceux qui sont tombés. Il tendit donc la main à tous ceux qui voulurent se relever. Il assembla pour ce sujet divers conciles dans les Gaules, où la plupart des évêques qui avaient été trompés, intimidés ou corrompus, reconnurent leur faute avec humilité. On y condamna ce qui s'était fait à Rimini et l'on rétablit la Foi de l'Eglise dans sa pureté, malgré l'opposition de Saturnin d'Arles, qui fut déposé sur le suffrage de tous les prélats et chassé de l'Église, après avoir été convaincu de plusieurs crimes énormes, outre celui d'hérésie (361). Hilaire mérita en cette circonstance le titre de Sauveur, de Père de la Patrie; car c'est lui qui délivra les Gaules des ténèbres et du poison de l'erreur, et fit comme renaître nos Églises à la vraie foi, d'autant plus qu'il nous a continué cette protection après sa mort. Lorsque quelques décennies après, le premier roi Chrétien des Francs, Clovis, marchait pour combattre l'arien Alaric, roi des Goths, il vit une grande lumière sortie de la basilique de Saint-Hilaire de Poitiers, s'avancer vers lui; il comprit alors que le pontife, qui avait terrassé l'hérésie de son vivant, allait lui servir d'auxiliaire contre les bataillons hérétiques; en même temps une voix avertit le guerrier Orthodoxe de se hâter, dès qu'il aurait fait sa prière dans ce lieu vénérable, d'engager la bataille. Alors Clovis s'avança au-devant d'Alaric, plein de confiance en la protection céleste qui lui avait été promise; le succès couronna si bien ses efforts, qu'avant la troisième heure du jour, contre toute espérance humaine, il avait remporté une complète victoire. En célébrant ce triomphe, Venance Fortunat dit qu'il sent bien - et c'est saint Hilaire lui-même qui lui inspire cette pensée - que le saint évêque, dans sa tombe ou plutôt au Ciel, n'a pas moins de sollicitude pour la Foi Orthodoxe que lorsqu'il vivait encore. Il faut dater de cette époque (361), où saint Hilaire fait d'héroïques efforts pour bannir l'arianisme des Gaules, son livre "contre le médecin Dioscore;" il ne nous en reste plus que le titre, transmis par saint Jérôme.
Il publia aussi son livre "contre Constance," composé en 360, lorsqu'on lui refusa à Constantinople l'audience qu'il avait demandée avec beaucoup de soumission et de respect à l'empereur, devant lequel il proposait de convaincre les Ariens d'erreur. Il crut alors qu'il n'avait plus rien à ménager avec Constance, et qu'il devait même dévoiler publiquement son impiété, afin qu'il cessât de se faire passer pour le protecteur de l'Église, tandis qu'il l'était seulement de l'hérésie. Le remède était violent mais nécessaire, vu le malheur de ce temps, et le saint nous assure qu'il l'employa, non pour sa propre cause qu'il avait toujours défendue avec modération, mais pour celle de Jésus-Christ; son dessein étant moins d'invectiver Constance que de défendre la doctrine de l'Église. En effet, uniquement attentif aux maux que ce prince avait faits à l'Église, il passe sous silence tous ses autres désordres. Il y en a qui ont censuré la dureté de ses expressions où il semblerait presque avoir oublié toute retenue bien que sujet de l'empereur; mais il faut considérer que son langage était moins l'effet d'un zèle outré et excessif que de son amour pour la vérité et de l'ardeur de sa charité pour Dieu et son peuple. D'ailleurs, ses paroles ne sont pas plus fortes que celles que Jésus-Christ et le martyr saint Etienne ont employées contre les Juifs. On peut dire de saint Hilaire ce que saint Grégoire de Nazianze a dit de plusieurs grands personnages de ce temps-là : "Quelque pacifiques et modérés qu'ils soient d'ailleurs, il y a un cas où ils ne peuvent plus être doux et faciles, c'est lorsque le repos et le silence trahiraient la cause de Dieu; alors, ils sont tout à fait belliqueux, et dans la lutte ils se montrent hardis, intraitables; il se précipiteront plutôt au-delà des convenances, que de rester en deçà de leur devoir."



Le 3 novembre 361, la mort surprit Constance avant qu'Hilaire eût pu lui faire parvenir son éloquent écrit. Après avoir rétabli la Foi dans les Gaules, saint Hilaire passa en Italie (364) pour délivrer aussi cette contrée du fléau de l'hérésie. Il fut secondé dans cette entreprise par saint Eusèbe de Verceil et Philastrius de Brescia : ces grandes lumières vinrent à bout d'éclairer par la splendeur de leurs rayons l'Illyrie et l'Italie, et de bannir des pays les plus reculés les ténèbres de l'erreur. Mais la plus grande part de cette gloire revient à saint Hilaire, parce que naturellement doux et pacifique et en même temps très instruit, et possédant toute la verve pour persuader, il réussissait plus vite et mieux. Au milieu de ces consolations, notre saint rencontra deux grands sujets de tristesse qui étaient en même temps, deux grands obstacles : Lucifer de Cagliari, jusque-là son ami, et comme lui illustre défenseur de l'Orthodoxie, ne se contenta pas de blâmer la douceur d'Hilaire, d'Athanase, du pape de Rome Damase et des autres évêques restés fidèles à la foi, qui pardonnaient aux évêques tombés dans l'arianisme, pourvu qu'ils se repentent; il prétendit que c'était trahir la vérité et qu'il ne pouvait rester en communion avec ceux qui communiquaient, disait-il, avec des hérétiques: il fit un schisme où le suivirent quelques partisans, et les efforts de saint Hilaire et de ses collègues ne purent le ramener dans le giron de l'Église.


Ce qui n'affligeait pas moins saint Hilaire, c'était le triste état de l'Église de Milan: Auxence, un des chefs de l'arianisme, qui en avait usurpé le gouvernement, la tenait sous l'oppression. Comment la délivrer de ce serpent, dont le poison était d'autant plus dangereux qu'il le cachait? En effet, lorsque l'empereur Valentinien, qui paraissait résolu à réprimer la turbulence des Ariens, vint se fixer à Milan, vers le mois de novembre de l'an 364, Auxence le mit en garde contre saint Hilaire et saint Eusèbe, en disant qu'ils étaient des séditieux, des calomniateurs qui l'accusaient d'arianisme, quoiqu'il n'enseignât que la vraie foi. L'empereur, qui voulait établir la paix politique avant tout, se laissa persuader par Auxence, et par un édit, défendit à quiconque de troubler l'Église de Milan. Saint Hilaire ne put souffrir qu'un empereur se prétendant Chrétien, sous prétexte de paix et d'unité, livrât une illustre Église à un hérétique. Au risque d'être malvenu, il entreprit de détromper ce prince par une requête, où il offrait de lui faire voir qu'Auxence était un blasphémateur, qu'il fallait le tenir pour un des plus grands ennemis de Jésus-Christ, que sa croyance n'était pas telle que le prince et tous les autres pensaient. Valentinien se laissa convaincre et ordonna qu'Hilaire et Auxence conféreraient en commun avec une dizaine d'autres évêques, en présence du questeur et du grand-maître du palais. Auxence, obligé d'entrer en lutte avec son terrible adversaire, eut d'abord recours à divers expédients pour éviter la question. Mais pressé par saint Hilaire, et voyant le danger qu'il y aurait à se déclarer contre la foi de Nicée, il prit le parti de feindre qu'il reconnaissait la divinité de Jésus-Christ, afin de conserver par ce moyen sa dignité et les bonnes grâces de l'empereur. Il donna même une profession de sa foi écrite en termes équivoques, avec lesquels il gagna la faveur de Valentinien. Hilaire eut beau démontrer que ce fourbe se jouait de Dieu et des hommes; l'empereur, considérant que l'évêque de Poitiers troublait la tranquillité dont il était bien aise de jouir, lui ordonna de sortir de Milan. Il obéit, ne pouvant rester dans cette ville contre les ordres du prince; comme il ne lui restait plus d'autre moyen de combattre pour la vérité, il publia un écrit, adressé à tous les évêques et à tous les peuples Orthodoxes, dans lequel il dévoilait les mauvais sentiments et les fourberies d'Auxence, et conjure les Orthodoxes de se séparer de sa communion.

Il était temps que le saint pasteur, ainsi tenu loin de son peuple par les intérêts de l'Église, lui fût enfin rendu, pour la joie du peuple, pour son instruction et sa formation à la vraie piété. Quittant donc l'Italie vers la fin de l'année 364, il rentra à Poitiers et y reprit son ministère pastoral. Il continua d'expliquer à son peuple les saintes Écritures, et composa à cette occasion ses "Commentaires sur les Psaumes." La méthode qu'il y suit est de développer également la lettre et l'esprit, le sens historique et le sens allégorique, selon la méthodologie acquise en Orient. Quoiqu'en travaillant à cette explication des Psaumes, il eût recours à la prière pour en obtenir l'intelligence, et que Dieu l'exauçât, comme il le reconnaît avec modestie et actions de grâces, cela ne l'empêcha pas de profiter des travaux antérieurs, surtout des commentaires d'Origène qu'il sut se réapproprier.
Quant au texte des Psaumes, il suivait la version latine, mais il avait souvent recours au grec et quelquefois même à l'hébreu. Cet ouvrage, qui a attiré l'attention de saint Jérôme et de saint Augustin, ne nous est pas parvenu en entier. En développant ainsi le sens des Psaumes, il voulait que le chant en fût plus utile et plus agréable; car il nous apprend lui-même que c'était l'usage de chanter ces odes sacrées, afin que les fidèles trouvaient dans ces chants et dans les saints Offices délassements et plaisir que d'autres cherchent dans les spectacles et les vaines réjouissances du monde; et "que le jour, pour les Chrétiens qui récitent ou chantent Matines et Vêpres, commence par des prières à Dieu, et finit par des hymnes à Dieu." Concernant la célébration des mystères, il composa aussi un recueil d'hymnes et de rites pieux qu'il avait rapportés des Églises d'Orient. On peut dire de lui, en lui appliquant les paroles de saint Jérôme, que "sa main préparait la nourriture de l'âme, et que son esprit s'en repaissait par la lecture." Il transcrivait lui-même les livres sacrés, comme nous le voyons par le testament de saint Perpet, évêque de Tours, qui laissait en 474, à Euphrone, évêque d'Autun, un livre des Évangiles qu'avait écrit autrefois Hilaire, évêque de Poitiers. Certains de ses livres et traités se terminent par une prière, probablement un autre résultat de l'influence de l'exil en Orient.
Toutes les branches de la Foi Orthodoxe, de la véritable religion, se développaient en fleurs et en fruits admirables, cultivées par un homme dont la vie était aussi sainte que son esprit était distingué. Sous sa conduite, sainte Florence d'un côté, saint Martin de l'autre s'avançaient à grands pas dans la voie de la perfection. Saint Benoît, évêque de Samarie, avec le saint prêtre Vivence et 40 autres disciples, chassés de la Palestine par une persécution, vinrent chercher à Poitiers un guide et un consolateur. Saint Hilaire leur donna un de ses domaines, situé à une lieue de Poitiers, et nommé par les plus antiques historiens domaine de Gravion. Les exilés s'y établirent; leurs grottes et leurs cellules furent le berceau de la future abbaye de Saint-Benoît de Quincey. Afin de prier plus efficacement sur le tombeau de sa femme et de sa fille, saint Hilaire y éleva une église, sous l'invocation de saint Jean et de saint Paul qui venaient de cueillir la palme du martyre, dans la persécution de Julien l'Apostat, et dont il avait probablement rapporté des reliques d'Italie. Il célébrait souvent en ce lieu si saint et si cher les saints Mystères, accompagné de saint Martin qui le servit à l'Autel, d'abord comme acolyte, puis comme diacre.
Il ordonna qu'après sa mort, ses restes fussent déposés auprès des restes chéris de sa femme et de sa fille. Le temps où ce voeu devait s'accomplir étant arrivé, une révélation en avertit saint Maternien, évêque de Reims, qui désirait depuis longtemps voir notre saint : il accourut donc à Poitiers, et eu la chance d'arriver juste à temps. Et le repos éternel de saint Hilaire, ce fut le 13 janvier 368. Les miracles qu'il opéra alors furent très nombreux : Venance Fortunat, qui en écrivit un livre 2 siècles après, dit qu'il s'en faisait encore beaucoup de son temps, et saint Nicet, évêque de Trèves, écrivait que ses miracles étaient en trop grand nombre pour qu'il entreprît de les énumérer; saint Grégoire de Tours rend le même témoignage.



Le corps du saint évêque, que Dieu honora par tant de prodiges, fut d'abord déposé dans un tombeau de marbre, entre sa femme et sa fille, dans la basilique de Saint-Jean et Saint-Paul, hors des murs de Poitiers. Cette église fut entièrement détruite au 5ème siècle, par les Vandales et les Goths; et le saint corps resta longtemps oublié sous les décombres. Mais en 507, un globe de feu, s'élevant des ruines de l'église où reposait saint Hilaire, s'avança vers la tente de Clovis, campé à 7 lieues de là, et le lendemain le roi Chrétien mettait fin, dans les plaines de Voulon, à la domination des barbares hérétiques qui avaient renversé l'église de Saint-Hilaire. Quelque temps après, le même saint Hilaire apparut à un saint abbé nommé Fridolin, qui gouvernait le monastère établi en cet endroit. Il lui fit connaître où il reposait et lui commanda de faire bâtir, avec le secours du roi des Francs et de l'évêque de Poitiers Adelphius, un nouveau sépulcre pour y transporter son corps; l'abbé obéit, et lorsque le temple fut achevé, on procéda à une translation solennelle qui fut une élévation. On ne fit que changer ce corps de place, sans le transporter d'un édifice dans un autre. L'église nouvelle où on le voulait placer était construite sur l'emplacement de l'ancienne. Lorsque donc on ouvrit la crypte où reposait le saint corps, il en sortit une brillante lumière et l'odeur la plus suave.

d'après Vita sancti Hilarii Pictaviensis episcopi

Quelques siècles plus tard, la ville de Poitiers, l'église qui portait le nom de Saint-Hilaire et ses reliques, eurent beaucoup à souffrir de la part des Normands qui se rendirent maîtres jusqu'à 3 fois de cette contrée, sous les faibles successeurs de Charlemagne. L'église fut même entièrement brûlée. Ce fut pour arracher les saintes reliques à ces profanations qu'on les transporta, vers le 10ème siècle, dans la ville du Puy-en-Velay
C'est un des plus grands Pères de l'Église de l'Occident Orthodoxe, et c'est bien justement que saint Hilaire a été appelé l'Athanase de l'Occident. Un grand nombre d'anciennes églises en Lorraine, en Franche-Comté, dans le Palatinat du Rhin, en Alsace, en Souabe et en Suisse sont dédiées sous le nom de saint Hilaire; elles affirment posséder de ses reliques, mais aucune n'ayant été gérée de manière non-discontinue par l'Église de Foi Orthodoxe, nul ne sait dire ce qu'il en est vraiment, tant les faux ont été nombreux.
Quant à la diffusion de sa vénération un peu partout en terres germaniques, c'est saint Fridolin qui répandit cette dévotion au cours de ses voyages. Dans l'Entre-Sambre et Meuse, datée du tournant de l'An Mil, une des plus anciennes églises encore debout lui est dédiée, à Matagne-la-petite, anciennement seigneurerie d'Ossogne (titre du lieu à la fin du 11ème siècle). La croix-reliquaire qui s'y trouvait est détenue dans un musée hétérodoxe à Namur.

église Saint-Hilaire-le-Grand, Poitiers
(détenue par des hétérodoxes)
on y trouve dans l'avant-coeur à gauche une colonne dont le chapiteau représente la mise au tombeau de saint Hilaire :
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