"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

13 février 2009

Réflexions morales sur la crise financière (p. Vasile C. Tudora)

L'adoration du veau d'or
Nicolas Poussin, 1633-36
huile sur toile, National Gallery, London, Angleterre

Réflexions morales sur la crise financière
P. Vasile Catalin Tudora

http://www.orthodoxytoday.org/articles8/Tudora-Moral-Reflections-On-The-Financial-Crisis.php

Pour m. John Doe, tout a commencé comme dans un rêve, un rêve américain. John est un Américain moyen, qui a un revenu moyen. Il est marié, et locataire de son appartement. Bien que l'appartement soit suffisamment grand pour sa famille, il rêve d'une maison dont il serait propriétaire, et qu'il pourrait arranger comme il le voit tous les jours sur la chaîne de télévision "Maisons et jardins."
Il rêve aussi de parvenir à revendre sa maison avec bénéfice dans quelques années, afin de l'aider à améliorer sa petite pension. Cependant, ses revenus actuels ne lui donnent pas accès à un prêt hypothécaire conventionnel. Mais son rêve le hante jour après jour. Puis arrive un jour où John décide de se laisser tenter et de succomber à l'avalanche de prêts sans condition qui déferle sur sa boîte aux lettres, lui offrant même un tarif intéressant pour acquérir la maison de ses rêves.
Sans preuve réelle de revenus ni personne ne devant se porter garant pour lui, John prend un crédit pour une maison qu'il n'aurait jamais pu s'acheter auparavant, mais là, tirant parti des taux historiquement bas, il le peut. Il achète la maison, déménage, et il continue sa vie normalement, enfin, c'est ce qu'il croit. Le temps, et le taux variable auquel il avait souscrit 4 ans auparavant double tout d'un coup. Les remboursements mensuels doublent eux aussi, et m. Doe commence à avoir du mal à joindre les 2 bouts en fin de mois. Comprenant alors qu'il ne pourra pas continuer à vivre dans la maison de ses rêves, il décide de la revendre, espérant récupérer l'investissement initial. Cependant, à sa grande déconvenue, il découvre qu'il n'est pas le seul dans le cas : des millions d'autres personnes se trouvent dans la même situation. Non seulement il voit son rêve de profit s'effondrer, mais en plus il va aussi perdre sa maison. Dès ce moment-là, son rêve est devenu un cauchemar.



Ce qui est arrivé à m. John Doe est arrivé à de très nombreux Américains. Aveuglés par l'espoir d'un rapide profit, puissamment porté par une vague médiatique, encouragé par les institutions financières et par une véritable industrie de l'immobilier en pleine folie, les gens ont acheté des maisons bien plus grandes que ce qu'ils ne pouvaient se permettre, et ils l'ont fait avec de l'argent qu'ils ne possédaient pas. A leur tour, les organismes de prêts financiers, espérant de gros retours sur investissements, ont prêté de l'argent à des gens qu'ils savaient parfaitement ne pas être capable de les rembourser, revendant ensuite les prêts à des compagnies de réassurance, des banques d'investissement à Wall Street encore plus rapaces. Cependant, personne n'a songé que cette "bulle" artificiellement gonflée allait exploser, et à la fin, quelqu'un aurait à payer le prix fort, et en argent véritable, pour tout l'argent virtuel répandu dans le système.



Cette course de rat pour un profit rapide avait engagé toute la société, à la recherche d'un investissement le plus rapide et le plus lucratif possible. L'avidité qui caractérise certaines couches de notre société s'est rapidement infiltré dans nos esprits et nous a fait rêver à des choses dont nous n'avions nul besoin. En tant que société, nous avons tous oublié que "l'amour de l'argent est, en effet, la racine de tous les maux, et il en est qui, pour en avoir été possédés, se sont égarés loin de la foi et se sont engagés eux-mêmes dans bien des tourments" (1 Timothée 6,10).
La soif maladive pour l'argent et pour le luxe s'est répandue chez tous, et le vrai but de la propriété a été oublié. La justification d'une maison, c'est pour y vivre, pour apporter un abri confortable contre la pluie, la chaleur et le froid, pour tous les membres de la famille. Dans ce tout nouveau système de théorie de valeurs, la propriété d'une maison est devenue une preuve de statut social et un objet de fierté. Dès lors, nous achetons de plus grandes maisons que ce dont nous avons besoin, avec des équipements luxueux dont nous n'avons en réalité pas besoin, payant des prix que nous ne savons en fait pas tenir. Tout cela pour l'amour de la vanité, par envie de pouvoir entendre d'autres dire : "regarde la maison de John, lui il a réussi dans la vie!
Ironie du sort, nous voyons aujourd'hui les magnats de Wall Street demander de l'aide de la part de ces personnes mêmes qu'ils ont trompé en leur donnant des finances sans garantie, de l'argent d'usurier : les contribuables américains. Leur chute est le résultat direct de leur volonté de voler haut, malgré les vents contraires, et tel le légendaire Icare, leurs ailes de cire ont à présent fondu, et ils essaient de se freiner dans leur chute libre. "Toi qui es sise au bord des grandes eaux, qui possèdes d'immenses trésors, ton terme est venu; c'est la fin de tes rapines" (Jérémie 51,13). Leur faute est évidente : "Un riche qui opprime les miséreux, c'est une pluie torrentielle, cause de disette" (Proverbes 28,3).
Afin de mieux comprendre ce qui a déraillé, nous devrions faire appel à notre source de sagesse habituelle, la Bible, et tenter de découvrir comment de bons investissements, réalisés chrétiennement, auraient du être faits pour éviter le désastre. Bien que l'Écriture Sainte ne nous offre pas de mode d'emploi pour des investissements sans risque, elle nous offre plusieurs principes qui guident vers une vie équilibrée, à la fois spirituellement et financièrement. Les 2 sont intimement liés; mais pas nécessairement dans le sens que plus de richesse matérielle signifierait plus de bénéfice spirituel. Au contraire, nous entendons la parole "bienheureux les pauvres, car ils hériteront du Royaume de Dieu" (Lc 6,20). Bien entendu, ceci n'implique pas nécessairement que nous devrions tous être financièrement pauvres afin de pouvoir entrer au Ciel, mais cela nous pousse vers un nécessaire ajustement de notre centre d'intérêt, pour nous tourner vers ce qui importe réellement du point de vue de la vie éternelle.
La première règle est simple : "Craignez Dieu et observez Ses préceptes" (Eccl./Qoh. 12,13). En tout, nous devrions examiner pour voir si cela correspond à la tradition de notre foi. Est-ce que nous volons ou nous trichons pour avoir de l'argent? Est-ce que nous portons atteinte directement ou indirectement à autrui pour l'obtenir? Est-ce que nous faisons preuve d'amour Chrétien? Si notre conscience commence à hisser le drapeau rouge, il est temps d'arrêter.
Deuxièmement, lorsque nous pensons à un investissement, nous devrions prendre en considération le conseil suivant : "Est-il, en effet, quelqu'un parmi vous qui veuille bâtir un château, et ne commence par calculer à son aise la dépense, pour voir s'il a les moyens de l'achever?" (Lc 14,28). C'est le meilleur conseil financier que l'on puisse recevoir : bâtissez dans la mesure où vous êtes capable de le payer, n'empruntez pas plus que vous ne pouvez rembourser, réfléchissez bien avant de faire quoi que ce soit. Il n'est pas de vertu plus appropriée que celle de la prudence dans le cas d'un investissement viable envisagé.
Troisièmement, nous devrions réviser notre point de vue sur le principe du prêt financier, actuellement pris comme un instrument pour faire du profit, et en revenir à l'ancienne compréhension du principe, un instrument de miséricorde et un moyen pour répandre l'amour Chrétien. "Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on? Des pécheurs aussi prêtent à des pécheurs, dans l'espoir d'en recevoir l'équivalent. Au contraire, aimez vos ennemis, faites le bien, et prêtez sans rien espérer. Votre récompense sera grande; vous serez ainsi les fils du Très-Haut, qui est bon pour les ingrats et pour les méchants" (Lc 6,34-35).

La Bible parle clairement contre la pratique de l'usure. Les taux d'intérêt sans cesse croissants réclamés par les prêteurs aujourd'hui font exactement le contraire. Le terme "usure," ou "neshek" en hébreux, signifie littéralement une morsure, en référence à la souffrance que cela fait supporter au débiteur, qui perd sous forme d'intérêts une partie de ce qu'il a emprunté. Dès lors, les prêteurs "mordent" sur les revenus de nombre de nos concitoyens, qui eux rêvent trop haut sans réfléchir ou calculer beaucoup, et qui pour cela en paient à présent le prix fort.
Je ne veux pas qu'on se méprenne sur ce que je veux dire. Il n'y a rien de mal à vouloir améliorer sa propre situation financière, mais le faire aux dépens d'autrui, et en particulier sans travailler pour le faire, comme le promettent la plupart des instruments financiers d'investissement, ça c'est clairement contre la volonté de Dieu. L'usure génère pour le prêteur un profit excessif et un gain sans "labeur," qui est considéré comme "travail" dans le contexte biblique. Le saint Apôtre Paul dit clairement que "si quelqu'un ne veut pas travailler, il n'a pas non plus le droit de manger" (2 Thess. 3,10). Le gain financier sans labeur pour y parvenir est nuisible pour la société, parce que nul ne saurait réaliser de bénéfice avec un courant d'air, et qu'au bout du compte, quelqu'un aura à payer la note. C'est une pratique qui diminue le capital financier du nécessiteux, et qui le dévore au profit du prêteur, menant à la crise financière que nous voyons aujourd'hui.
La Loi Mosaïque est très claire et ferme à propos des intérêts financiers : "Si tu prêtes de l'argent à quelqu'un de Mon peuple, au pauvre qui est avec toi, tu ne te comporteras pas envers lui comme un créancier: Tu n'en exigeras pas d'intérêt" (Ex. 22,24). La Bible regarde le prêt financier comme étant une oeuvre de charité, d'amour, d'agape, une manière de montrer que vous prenez soin de votre frère dans le besoin, et non pas un moyen pour accroître son propre capital.
Cependant, certains feront justement remarquer que prêter de l'argent à quelqu'un pour un but lucratif justifie la demande d'un petit intérêt, car le capital emprunté va accroître la richesse de l'emprunteur; dès lors l'on serait en droit de demander à partager ce gain. On pourra aussi argumenter la même chose à propos de quelqu'un qui a besoin d'argent pour acquérir des biens de luxe, tels qu'un yacht, un palais ou quelque chose du genre.
La Bible ne fait pas référence à ce type de gain financier quand elle interdit l'intérêt. Mais si quelqu'un demande des intérêts lorsqu'il prête de l'argent à quelqu'un qui compte l'utiliser pour se nourrir ou se loger, et non pas pour en tirer profit, alors c'est contre le commandement d'amour que nous sommes appelés à honorer. Dès lors, la question n'est pas de demander ou non un intérêt, la question c'est de tirer profit dans une situation non-lucrative, demandant à partager un profit qui n'existe pas.
En utilisant ce principe de base, nous pouvons facilement évaluer les situations de la vraie vie que nous rencontrons, qu'un prêt soit productif ou non; que nous empruntions ou prêtions pour un but productif, charitable ou luxueux, ou pour quelque chose de radicalement non-productif. Dès lors, nous devrions faire appel à notre jugement moral et réfléchir consciencieusement avant d'investir sur le marché des capitaux, ou de prêter de l'argent à quelqu'un. Nous devrions tout évaluer d'un point de vue Chrétien, car nous ne voulons pas participer à, ou encourager des pratiques qui font la promotion de l'avarice, des gains injustifiables et de l'exploitation.Le point final fait référence aux véritables investissements Chrétiens, ceux qui ne dévaluent pas au premier coup de vent sur Wall Street. "Accumulez des trésors dans le Ciel, où ne rongent ni les mites ni la rouille, où les voleurs ne percent ni ne dérobent" (Mt 6,20). Nos véritables investissements sont ceux du domaine spirituel; des investissements dans la Foi, l'espérance, la patience, l'amour Chrétien. Ces fonds-là sont parfaitement sûrs, et ils assureront une vie comblée pour l'éternité, non pas juste pour quelques années après l'arrivée à l'âge de la pension. Parce que lorsque viendra le moment de quitter ce monde, "si tu jettes les lingots d'or dans la poussière, et l'or d'Ophir parmi les cailloux du torrent, le Tout-Puissant sera ton or et un monceau d'argent pour toi" (Job 22,24-25). Nul trésor sur terre n'importera plus, et la véritable signification de nos gains spirituels sera alors révélée.
Dans sa course folle pour le prochain profit possible, notre société a oublié ses racines anciennement chrétiennes, à présent considérées comme surannées. Nous essayons d'extirper Dieu de nos vies, et au plus nous le faisons, au plus les conséquences sont désastreuses. La crise actuelle n'est qu'une parmi tant d'autres. C'est peut-être maintenant le moment de commencer à réappliquer nos traditions chrétiennes, et les employer comme moyen pour changer le monde qui nous entoure. Des éléments de sagesse de base tels que la modération et le jugement équilibré, joints aux vertus Chrétiennes de sacrifice et d'amour, devrait devenir les principes fondamentaux que nous pouvons utiliser pour tous les aspects de notre vie quotidienne. En eux, nous pouvons trouver les intuitions qui peuvent nous guider vers une vie saine, à la fois spirituellement et financièrement, réalisant que l'unique véritable trésor que nous pouvons accumuler et conserver pour l'éternité ne se trouve pas ici mais au Ciel.



Prêtre Vasile Tudora
http://stjohndfw.info/
St. John the Baptist Greek Orthodox Church, Euless, Texas.
Posted: 05-Oct-2008

ancien diacre de la paroisse Sfânta Maria à Dallas, Texas
http://www.sfantamaria-dallas.org/

1 commentaire:

Anonyme a dit…

"Aucun homme droit ne s'enrichit rapidement" - Ménander, 342-292 aJC

Pieter