"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

11 avril 2010

Pardonner comme Dieu pardonne (Dynamis, Dimanche de Thomas)





Jonas 4,1-11 chap. 4 – 4ème lecture de la Vigile du Grand et Saint Samedi

Jonas en eut un grand dépit, et il se fâcha. Il fit une prière au Seigneur: "Ah! Seigneur, dit-il, n’est- ce point là ce que je disais lorsque j’étais encore dans mon pays? C’est pourquoi je m’étais d’abord enfui à Tarsis; je savais en effet que Tu es un Dieu de pitié et de tendresse, lent à la colère, riche en grâce et Te repentant du mal. Maintenant, Seigneur, prends donc ma vie, car mieux vaut pour moi mourir que vivre." Seigneur répondit: "As-tu raison de te fâcher?" Jonas sortit de la ville et s’assit à l’orient de la ville; il se fit là une hutte et s’assit dessous, à l’ombre, pour voir ce qui arriverait dans la ville. Alors Seigneur Dieu fit qu’il y eut un ricin qui grandit au-dessus de Jonas, afin de donner de l’ombre à sa tête et de le délivrer ainsi de son mal. Jonas éprouva une grande joie à cause du ricin. Mais, à la pointe de l’aube, le lendemain, Dieu fit qu’il y eut un ver qui piqua le ricin, celui-ci sécha. Puis, quand le soleil se leva, Dieu fit qu’il y eut un vent d’Est cinglant; le soleil darda ses rayons sur la tête de Jonas qui fut accablé. Il demanda la mort et dit: "Mieux vaut pour moi mourir que vivre." Dieu dit à Jonas: "As-tu raison de te fâcher pour ce ricin?" Il répondit: "Oui, j’ai bien raison d’être fâché à mort." Seigneur repartit: "Toi, tu as de la peine pour ce ricin, qui ne t’a coûté aucun travail et que tu n’as pas fait grandir, qui a poussé en une nuit et en une nuit à péri. Et Moi, Je ne serais pas en peine pour Ninive, la grande ville, où il y a plus de cent vingt mille êtres humains qui ne distinguent pas leur droite de leur gauche, ainsi qu’une foule d’animaux!"

Le refus du prophète – le pardon de Dieu – Jonas 4,1-11, en particulier le verset 3 "Maintenant, Seigneur, prends donc ma vie, car mieux vaut pour moi mourir que vivre."



Dans ce chapitre final de Jonas, la faille dans le personnage qu'est le fils d'Amitai est à présent pleinement dévoilée. Nous voyons une noire amertume dans le coeur du prophète de Dieu, qui n'agit qu'à regret. Il fuit plutôt que de prêcher dans la ville assyrienne de Ninive. Dieu lui pardonna sa désobéissance, et le sauva de la noyade en envoyant une grande créature pour l'avale, puis le rejeter miraculeusement sur la terre ferme. Après tout cela, Jonas partit pour Ninive, où Dieu béni sa prédication de succès. Cependant, il était encore en colère, esseulé et affligé.

Le Livre de Jonas est donc un avertissement – ne tombez pas dans l'erreur de Jonas. Alors que Dieu avait renoncé à Son besoin de sévir contre Ninive, car "Dieu vit ce qu’ils faisaient pour se détourner de leur conduite mauvaise..." (Jon. 3,10), cependant, comme nous l'annonce le verset ouvrant ce chapitre , "Jonas en eut un grand dépit, et il se fâcha" (Jon. 4,1). Il est étrange d'un homme aussi béni de Dieu se trouve ainsi affligé, et à un point pareil, alors que sa mission a été une si grande réussite.

Examinons le vocabulaire de l'ouverture de ce 4ème chapitre, en particulier les verbes, "lupe" et "synecho." Alors que "lupe" peut exprimer l'affliction, il peut aussi suggérer la vexation et la colère. De même, "synecho" peut signifier soit "confusion" soit "frustration." Les versions basées sur le texte hébraïque penchent largement pour "frustration et colère." Dès lors, certaines traductions disent "..Jonas était profondément déçu, et il était en colère." Oui, ennuyé et impétueux, car le résultat de sa prédication n'était pas de son goût. Dans la Septante, le texte décrit le prophète comme gravissant la colline pour y veiller, afin de pouvoir observer ce qui arriverait à la ville (v. 5). Souvenez-vous, il l'a gravie, s'y est assis, et a gromellé.

La colère de Jonas ressortait bien dans ses reproches envers Dieu : " C’est pourquoi je m’étais d’abord enfui à Tarsis; je savais en effet que Tu es un Dieu de pitié et de tendresse, lent à la colère, riche en grâce et Te repentant du mal" (v. 2). Il nous est facile d'exprimer autrement son ressentiment envers le Seigneur : "Alors bien entendu, Tu leur a pardonné! Comment as-Tu donc pu pardonner au Ninivites, à tout le peuple à la fois?" Jonas n'avait ni amour ni compassion pour les Ninivites. Mais Dieu bien.

Le prophète qui râle reflétait une vue commune du peuple d'Israël au 8ème siècle avant Jésus-Christ, peuple qui s'était abâtardi sous les effets subjuguants de l'écrasante puissance de l'empire assyrien. Ses récriminations rejoignent le cri adressé à Dieu par le psalmiste : "Élève Tes pas vers ce chaos sans fin: il a tout saccagé, l’ennemi, au sanctuaire; dans le lieu de Tes assemblées ont rugi Tes adversaires […] Jusques à quand, ô Dieu, blasphémera l’oppresseur?" (Ps. 74,3-4,11).

Le récit du ricin qui apporte de l'ombre au prophète puis se dessèche après avoir été mangé par un vers renforce le portrait qui laisse refléter sa grosse amertume (Jon. 4,6-10). Observez Jonas : il fuit vers Tarse pour éviter toute éventuelle complicité avec la miséricorde de Dieu, Sa compassion et pardon envers les Assyriens, que Jonas trouvait abjects à l'extrême. Quand bien même il a personnellement bénéficié de la compassion et miséricorde divines, et après cela il s'est soumis et a prêché comme Dieu le lui avait demandé de faire (Jon. 3,1-11), cependant, son dédain des Assyriens lui reste collé à la peau. Pour finir, Dieu explicite Lui-même le fond de Son message : "Et Moi, Je ne serais pas en peine pour Ninive, la grande ville, où il y a plus de cent vingt mille êtres humains qui ne distinguent pas leur droite de leur gauche, ainsi qu’une foule d’animaux!" (Jon. 4,11).

Le Seigneur nous demande de pardonner à ceux qui nous haïssent. Saint Grégoire de Nysse demandait : "Voulez-vous que vos dettes soient pardonnées par Dieu? Alors vous-mêmes commencez par pardonner, et Dieu approuvera. Car votre jugement sur votre prochain, jugement qui vous appartient, attirera sur vous une sentence équivalente. Ce que vous décidez vous-même pour vous, c'est ce qui sera confirmé par le Jugement divin."

Notre Père, remets-nous nos dettes comme nous aussi les avons remises à nos débiteurs.

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