"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

15 août 2010

Dormition de la Mère de Dieu (saint Jean Damascène)


cathédrale de la Dormition de la Mère de Dieu, Helsinki, Finlande


Saint Jean Damascène :
Troisième discours sur la Dormition de la toute sainte Théotokos (Mère de Dieu)


1. La coutume de ceux qui brûlent d'amour pour un objet, est d'avoir son nom toujours dans la bouche et de se le représenter en esprit nuit et jour. Que nul ne me reproche donc, si après les deux précédents je prononce ce troisième panégyrique de la Mère de mon Dieu, comme une offrande en l'honneur de son départ, non pour lui faire une grâce, mais pour servir, à moi-même et à vous ici présents, divine et sainte assemblée, un mets utile à nos âmes et salutaire, comme le veut cette nuit sacrée, et pour satisfaire notre goût spirituel. Nous souffrons tout à coup, vous le voyez, d'une pénurie d'aliments. Aussi j'improvise le repas; s'il n'est pas somptueux, ni digne de celle qui nous invite, puisse-t-il à tout le moins calmer notre faim! Car elle n'a nul besoin de nos éloges, mais c'est nous qui avons besoin de la gloire qui vient d'elle (Rom 3,23). L'être qui est glorifié, quelle gloire peut-il recevoir encore? La source de la Lumière, comment serait-elle illuminée? Mais ce faisant, c'est pour nous-mêmes que nous tressons une couronne. "Je suis vivant, dit le Seigneur, et Je glorifierai ceux qui Me glorifient" (2S 2,30).
Sans doute le vin est agréable, il est une boisson délicieuse, et le pain est un aliment nourrissant: l'un réjouit, l'autre fortifie le coeur de l'homme (Ps 104,15). Mais qu'y a-t-il de plus suave que la Mère de mon Dieu? Elle a captivé mon esprit, elle règne sur ma langue, jour et nuit son image m'est présente. Elle, la Mère de la Parole, me fournit aussi de quoi parler. Fille d'une mère stérile, elle rend fécondes les âmes stériles. Voilà celle dont nous fêtons la sainte et divine translation aujourd'hui!
Accourez-donc, et gravissons la montagne mystique! Après avoir délaissé les images de la vie présente et de la matière, et pénétré la ténèbre divine et incompréhensible, une fois établis dans la Lumière de Dieu, célébrons la puissance infinie. Par quel mystère, Celui Qui de sa hauteur suressentielle, immatérielle et transcendante, est descendu, sans quitter le sein du Père, dans le sein virginal, pour être conçu et s'incarner; celui qui à travers les souffrances marche volontairement à la mort, et qui, avec son corps né de la terre ayant gagné par sa mort l'immortalité, est retourné au Père; par quel mystère a-t-il attiré vers son Père sa mère selon la chair? Elle qui fut vraiment un ciel sur la terre, comment l'a-t-Il élevée jusqu'à la terre du Ciel (Ex 24,9; Ex 24,18) ?

2. Aujourd'hui, l'échelle spirituelle et vivante, par laquelle le Très-Haut est descendu pour se rendre visible et converser avec les hommes (Ba 3,38), est, par les degrés de la mort, remonté de la terre au ciel. Aujourd'hui la table terrestre, qui, sans qu'il y ait eu des noces, a porté le Pain céleste de la Vie et la braise de la divinité, fut enlevée de la terre aux Cieux; et pour la porte orientale, pour la porte de Dieu, les portes du Ciel se sont surélevées (Ez 44; Ps 24,7; Ps 24,9) .
Aujourd'hui, de la Jérusalem terrestre la Cité vivante de Dieu est ramenée vers "la Jérusalem d'en haut"; celle qui avait conçu comme son premier-né et fils unique le Premier-né de toute créature et le Fils unique du Père, vient habiter dans "l'Église des premiers-nés (Héb 12,23)"; l'arche du Seigneur, vivante et spirituelle, est transportée dans le repos de son Fils (Ps 132,8) .
Les portes du Paradis s'ouvrent pour accueillir la terre productrice de Dieu, où germa l'arbre de la vie éternelle qui a effacé la désobéissance d'Ève et la mort infligée à Adam. C'est le Christ, cause de la vie universelle, qui reçoit la grotte creusée, la montagne non travaillée, d'où se détacha sans intervention humaine la pierre qui remplit la terre.
Celle qui fut le lit nuptial où s'accomplit la divine Incarnation du Verbe, est venue reposer dans le tombeau plein de gloire comme dans une chambre de noces, et elle s'élève de là jusqu'à l'appartement des noces célestes, où elle règne en pleine lumière avec son Fils et son Dieu, après avoir légué son tombeau lui-même comme une couche nuptiale à ceux qui restent sur la terre. Un lit nuptial, ce tombeau? Oui, et le plus éclatant de tous ce n'est pas par les reflets de l'or, la blancheur de l'argent, les feux des pierreries qu'il resplendit, ni par des fils de soie, ni pour être recouvert de broderies d'or et de tissus de pourpre, mais par la lumière divine, rayonnement de l'Esprit très saint. Il procure, non l'union des corps aux époux de la terre, mais à ceux qu'enchaînent les liens de l'Esprit, la vie des âmes saintes, c'est-à-dire auprès de Dieu une condition meilleure et plus douce que toute autre.
Ce tombeau est plus gracieux que l'Éden: pour ne pas redire ce qui s'est passe dans celui-ci, la séduction de l'ennemi, son conseil amical, si j'ose ainsi parler, son fiel, sa tromperie, la faiblesse d'Ève, sa crédulité, l'appât doux et amer auquel son esprit se laissa prendre et par lequel elle surprit son époux, la désobéissance, le bannissement, la mort de peur que ce rappel ne fasse de notre fête un sujet de tristesse, je dirai que ce tombeau a élevé un corps mortel de la terre au Ciel, tandis que le premier Eden, d'en haut a fait tomber notre ancêtre sur la terre. N'est-ce pas en lui que l'homme fait à l'image divine entendit cette condamnation: "Tu es terre, et tu retourneras en terre" (Gen 3,19)?
Ce tombeau, plus précieux que l'ancien Tabernacle, a contenu le Candélabre spirituel et vivant, brillant de la lumière divine, et la table porteuse de vie, qui reçut, non les pains d'offrande, mais le Pain céleste, non le feu matériel, mais le Feu sans matière de la divinité.
Ce tombeau est plus fortuné que l'Arche mosaïque, puisqu'il eut en heureux partage, non les ombres et les figures, mais la Vérité même. Il accueillit l'urne pure comme l'or, productrice de la céleste manne (Ex 16,33; Héb 9,4); la vivante table de pierre qui reçut la Parole, quand elle allait s'incarner par l'action de l'Esprit, doigt tout-puissant de Dieu, c'est-à-dire le Verbe subsistant; il accueillit l'autel d'or des parfums, je veux dire celle qui porta dans son sein la Braise divine et embauma toute la Création.


3. Que s'enfuient les démons, que gémissent les Nestoriens trois fois misérables, comme autrefois les Égyptiens, avec leur chef le nouveau Pharaon, le cruel fléau et le tyran! Car ils furent engloutis dans l'abîme du blasphème. Mais nous, les sauvés, qui avons passé à pied sec et franchi la mer salée de l'impiété, chantons à la Mère de Dieu le chant de l'Exode. Que Miriam, qui est l'Église, prenne de ses mains le tambourin et entonne le chant festival; que les jeunes filles de l'Israël spirituel sortent "avec des tambourins et des choeurs" (Ex 15,20) en poussant des cris de joie! "Que les rois de la terre" et les juges avec les princes, "que jeunes hommes et vierges, vieillards et enfants" (Ps 148,11-12), célèbrent la Théotokos ! Que réunions et discours de toute forme, races et peuples dans la diversité de leurs langues composent "un chant nouveaué (Ps 40,4; Ps 149,1)! Que l'air résonne des chalumeaux et des trompettes de l'Esprit, et inaugure par l'éclat de ses feux le jour du salut! Réjouissez-vous, cieux, "et que les nuées pleuvent" (Is 45,8) l'allégresse! Bondissez, béliers du troupeau élu de Dieu, divins apôtres qui, comme des montagnes élevées et sublimes, aspirez aux plus hautes contemplations; et vous aussi, agneaux de Dieu, peuple saint, jeunes enfants de l'Église, tendus par votre désir comme des collines vers les hautes montagnes (ps 114)!
Hé quoi? Elle est donc morte, la source de la vie, la Mère de mon Seigneur! Oui, il fallait que l'être formé de la terre retournât à la terre, et par cette voie montât au Ciel, en recevant de la terre, après lui avoir remis son corps, le don d'une vie parfaitement pure. Il fallait que, comme l'or, une fois rejeté le poids terrestre et opaque de la mortalité, la chair, devenue dans le creuset de la mort incorruptible et pure, revêtue de l'éclat de l'incorruption, ressuscitât du tombeau (1 Co 15, 49-55).

4. Aujourd'hui commence pour elle une seconde existence, qu'elle reçoit de Celui qui la fit naître à la première, comme elle-même avait donné une seconde existence la vie corporelle à Celui dont l'existence première et éternelle n'eut pas de commencement dans le temps, bien que le Père en fût le principe, comme cause de sa vie divine. Réjouis-toi, Sion, montagne divine et sainte, où habitait l'autre montagne divine, celle qui est vivante, la nouvelle Béthel, où l'onction fut versée sur la stèle (Gen 28,18), où la nature humaine reçut l'onction de la divinité! De toi, comme d'un jardin d'oliviers, son Fils S'est élevé vers les hauteurs célestes (Ps 68,18-19). Qu'une nuée se prépare, universelle et cosmique, et que les ailes des vents amènent les Apôtres des confins de la terre jusqu'à Sion! "Qui sont ceux-là, qui comme des nuées" et des aigles "volent" (Is 60,8) vers le corps source de toute résurrection, pour servir la Mère de Dieu?" Quelle est celle-là qui monte, dans la fleur de sa blancheur", "toute belle", brillante "comme le soleil" (Ct 8,5; Ct 4,7; Ct 6,10)? Que chantent les cithares de l'Esprit, je veux dire les langues des Apôtres; que retentissent les cymbales, c'est-à-dire les plus éminents hérauts de la Parole de Dieu! Que ce vase d'élection, Hiérothée, consacré par l'Esprit divin, à qui l'union divine valut de souffrir et d'apprendre les réalités divines, soit tout ravi hors de son corps que transporté tout entier par sa ferveur, il fasse retentir la cadence de ses hymnes! Que toutes les nations battent des mains (Ps 47,2), que tous célèbrent la Théotokos! Que les anges rendent un culte à un corps mortel! Filles de Jérusalem, faites cortège derrière la Reine, et comme les vierges "ses compagnes", dans la jeunesse de l'esprit, portez-vous avec elle vers l'Époux pour la placer "à la droite" du Seigneur (Ps 45,15). Descends, descends, ô Souverain, viens payer à Ta mère la dette qu'elle mérite pour T'avoir nourri! Ouvre Tes mains divines: reçois l'âme maternelle, Toi qui sur la Croix remis Ton esprit entre les mains du Père. Adresse-Lui un doux appel: Viens, ô belle, "ma bien aimée" (Ct 2,10), par la beauté virginale plus que le soleil resplendissante; Tu m'as fait part de tes biens: viens, jouis avec moi de ce qui m'appartient. Approche, ô Mère, de ton Fils approche et partage la puissance royale avec Celui qui, né de toi, vécut avec toi dans la pauvreté (Ps 45). Éloigne-toi, ô Souveraine, éloigne-toi! Ce n'est plus l'ordre donné à Moïse: "Monte et meurs..." (Deut 32,49-50). Meurs plutôt, et élève-toi par cette mort même! Remets ton âme aux mains de ton Fils, et rends à la terre ce qui est de la terre: aussi bien cela même sera emporté avec toi.
Levez les yeux, ô peuple de Dieu, levez les yeux! Voici en Sion l'Arche du Seigneur Dieu des armées, et corporellement les Apôtres sont venus l'assister; ils rendent les derniers soins au corps qui fut principe de vie et réceptacle de Dieu. Immatériellement et invisiblement, les anges l'entourent avec crainte, assistant comme des serviteurs la Mère de leur Maître. Le Seigneur Lui-même est là, Lui présent partout, Lui qui remplit tout, qui embrasse l'univers, et qui n'est dans aucun lieu, puisque l'univers est en Lui, comme dans la Cause qui l'a créé et qui le contient (Jr 23,24; Sg 1,7). Voici la Vierge, fille d'Adam et Mère de Dieu: à cause d'Adam, elle livre son corps à la terre, elle élève son âme aux tentes célestes à cause de son Fils. Sanctifiée soit la ville sainte, et que, déjà bénie, elle recueille une bénédiction éternelle! Que les anges précèdent le passage de la divine demeure et apprêtent le tombeau; que l'éclat de l'Esprit le décore. Préparez des aromates pour embaumer le corps tout immaculé et tout rempli d'un délicieux parfum. Que vienne une onde pure, et qu'elle puise la bénédiction à la source sans souillure de la bénédiction. "Que se réjouisse la terre" (Ps 96,11) de recevoir le corps, et que l'air tressaille de l'ascension de l'esprit! Que les brises soufflent, douces comme la rosée et pleines de grâce! Que toute la Création célèbre la montée de la Mère de Dieu les groupes de jeunes gens par leur jubilation, les langues des orateurs par leurs effusions lyriques, le coeur des sages en dissertant sur cette merveille, les vieillards à la blancheur vénérable en livrant doucement le fruit de leurs contemplations. Que toutes les créatures réunies apportent leur concours! Même ainsi elles ne sauraient suffire à la moindre partie de l'hommage mérité.

5. Eh bien, tous, en esprit, quittons ce monde avec celle qui s'en va. Oui, tous, par l'élan du coeur, avec celle qui descend au tombeau descendons aussi! Rangeons-nous autour de la couche très sainte. Chantons des hymnes sacrés, et que nos mélodies s'inspirent de ces paroles "Réjouis-toi, pleine de grâce, le Seigneur est avec toi." Sois dans la joie, toi qui fus prédestinée à être Mère de Dieu. Sois dans la joie, toi qui fus élue avant les siècles par un dessein de Dieu, germe tout divin de la terre, habitacle du feu divin, chef-d'oeuvre sacré de l'Esprit-Saint, source d'eau vive, paradis de l'Arbre de Vie, rameau vivant qui portas la divine Grappe d'où coulent le nectar et l'ambroisie, fleuve plein des aromates de l'Esprit, terre qui produisis l'Épi divin, rose éclatante de la virginité, d'où s'exhale le parfum de la Grâce, lys du Vêtement royal, agnelle qui engendras l'Agneau de Dieu effaçant le péché du monde, instrument de notre Salut, supérieure aux puissances angéliques, servante et Mère!
Venez, rangeons-nous autour du tombeau immaculé, et puisons la grâce divine! Venez, embrassons en esprit et portons le corps toujours virginal! Entrons dans le sépulcre; mourons avec lui, en rejetant les passions du corps, mais en vivant avec lui une vie sans convoitise et sans souillure. Écoutons les hymnes divins sortis des lèvres immatérielles des anges. Entrons pour adorer, apprenons à connaître le surprenant mystère: comment ce corps fut enlevé, puis emporté dans les hauteurs, puis ravi au Ciel, comment la Vierge est placée auprès de son Fils au-dessus de tous les ordres angéliques: rien en effet ne s'interpose entre la Mère et le Fils!

Après deux autres, tel est le troisième discours sur ton départ, que j'ai composé, ô Mère de Dieu, pour le respect et l'amour de la Trinité, dont tu fus la coopératrice, en vertu de la bienveillance du Père et par la puissance de l'Esprit, quand tu reçus le Verbe sans principe, la sagesse toute-puissante et la force de Dieu. Accepte donc ma bonne volonté, qui vaut mieux que mes forces, et donne-moi le salut, la délivrance des passions de l'âme, le soulagement des maladies du corps, la solution des difficultés, une condition de vie paisible, l'illumination de l'Esprit. Enflamme notre amour pour ton Fils, règle notre conduite sur ce qui lui, plaît, afin qu'en possession de la béatitude d'en haut, et te voyant resplendir de la gloire de ton Fils, nous fassions retentir des hymnes sacrés, dans l'éternelle joie, dans l'assemblée de ceux qui célèbrent, par une fête digne de l'Esprit, celui qui par toi opéra notre Salut, le Christ Fils de Dieu et notre Dieu, à Lui la gloire et la force, avec le Père sans principe et le très saint et vivifiant Esprit, maintenant, et toujours, et pour les siècles des siècles. Amen.


Icône de la Dormition de la Mère de Dieu (Uspenyie Bogomater), par saint Théophane le Grec


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