"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

22 janvier 2010

Saint Silouane l'Athonite et les catholiques-romains

Un simple fidèle d'une confession chrétienne hors de l'Église n'est pas un responsable de ladite confession. Il n'aura en général pas la moindre idée sur les raisons qui font qu'il est là et pas ici. Ni pourquoi nous croyons comme les Apôtres et lui comme on lui a dit de croire. Saint Silouane donne un principe de relation où la vérité n'est pas sacrifiée sur l'autel d'un pseudo-amour mondain, mais où la vérité n'est pas non plus utilisée comme arme contre "l'autre."



(Archimandrite Sophrony) : Nous avons eu connaissance d'une conversation entre le Starets et un archimandrite qui exerçait une activité missionnaire parmi les non-Orthodoxes. Cet archimandrite estimait beaucoup le Starets et vint à diverses reprises s'entretenir avec lui lors de ses séjours à la Sainte Montagne. Le Starets lui demanda comment il prêchait. L'archimandrite, qui était encore jeune et inexpérimenté, s'écria en gesticulant et en secouant tout son corps :
Je leur dis : « Votre foi, c’est de la fornication. Chez vous, tout est déformé, tout est faux, et vous ne serez pas sauvés si vous ne vous repentez pas ».
Le Starets l’écouta, puis lui demanda : - Et dites-moi, Père archimandrite, croient-ils en Jésus Christ, croient-ils qu’il est le vrai Dieu
- Oui, cela, ils le croient.
- Et vénèrent-ils la Mère de Dieu ?
- Oui, ils la vénèrent; mais leur doctrine à son sujet est fausse.
– Vénèrent-ils les saints ?
- Oui, ils les vénèrent, mais quels saints peut-il donc y avoir chez eux depuis qu’ils se sont séparés de l’Eglise ?
- Ont-ils des offices dans leurs églises, lisent-ils la Parole divine ?
- Oui, ils ont des offices et des églises, mais si vous pouviez voir ce que sont ces offices en comparaison des nôtres, quel froid, quelle absence de vie !
- Eh bien ! Père archimandrite, leur âme sait qu’ils font bien de croire en Jésus Christ, de vénérer la Mère de Dieu et les saints, de les invoquer dans leurs prières; et si vous leur dites que leur foi c’est de la fornication, ils ne vous écouteront pas … Mais dites aux gens qu’ils font bien de croire en Dieu; qu’ils font bien de vénérer la Mère de Dieu et les saints; qu’ils font bien d’aller à l’église pour les offices, de prier à la maison, de lire la Parole divine, et le reste; mais que, sur tel ou tel point, ils sont dans l’erreur, qu’il faut corriger cette erreur et qu’alors tout sera bien. Le Seigneur se réjouira en eux, et ainsi nous serons tous sauvés par la miséricorde de Dieu. Dieu est Amour; c’est pourquoi toute prédication doit, elle aussi, procéder de l’amour, et alors elle sera salutaire et pour celui qui prêche, et pour celui qui l’écoute. Mais si vous condamnez, l’âme du peuple ne vous écoutera pas, et il n’en résultera aucun bien.

Archimandrite Sophrony, "Le starets Silouane" P. 62-63 Ed. Présence Paris. 1996

21 janvier 2010

Nouvelles Églises locales à naître de la diaspora (métr. Hilarion Alfeyev)

En préambule, il conviendrait de relire l'explicatif de feu le métropolite Pierre (L'Huillier, OCA) sur l'inexistence théologique du concept même de "diaspora" dans l'Église. C'est un reliquat d'avatars historiques, pas une donnée sotériologique. Hélas, l'humain étant ce qu'il est, il préfère souvent ce qui l'arrange ici-bas à ce qui le favorise pour Là-Haut... D'où nos guerres intestines. On se réjouira cependant de ce radical changement de cap chez cet évêque russe: prions pour que ça continue! Quand il peut s'exprimer librement, le métropolite Kallistos (Timothy Ware) de Diokleia exprime aussi cet appel à l'Église locale. Lame de fond puissante mais discrète, la véritable réflexion théologique se déroule loin du "buzz" médiatique oecuméniste, Dieu merci. NDT




La consolidation des diasporas Orthodoxes peut mener à l'émergence de nouvelles Églises Orthodoxes locales
http://www.interfax-religion.com/?act=interview&div=73



Interfax, Moscou, 7 juin 2009 - Samedi, à Chambésy, en Suisse, les délégations des Églises Orthodoxes locales se sont rencontrées afin de discuter des problèmes de la diaspora Orthodoxe. C'était la 4ème Conférence préconciliaire pan-orthodoxe, la précédente ayant eu lieu en 1986. Avant de partir pour la Suisse, l'archevêque Hilarion de Volokolamsk s'est exprimé dans une entrevue à Interfax-Religion, exposant la plus récente position du patriarcat de Moscou sur le dialogue inter-Orthodoxe.

- Cette nouvelle Conférence préconciliaire pan-orthodoxe à Chambésy va se pencher sur la diaspora Orthodoxe. Que représente pour vous la diaspora Orthodoxe aujourd'hui? Pouvons-nous parler d'au moins un soupçon d'intégration la concernant, ou représente-t'elle des communautés locales dispersées, composées de fidèles d'Églises locales dont les "murs de séparation" ethniques et nationaux montent jusqu'au ciel?

- La vie et le fonctionnement d'une communauté Orthodoxe qui existe hors de son Église Orthodoxe locale est souvent le reflet direct de l'image de la vie ecclésiale telle qu'elle s'est développée historiquement au sein de cette Église particulière. A côté de paroisses de traditions ethniques variées – grecque, russe, roumaine, serbe, etc – on trouve aussi dans la diaspora des paroisses multi-nationales, qui cherchent à rencontrer les besoins de leurs paroissiens que le hasard a fait arriver sous leur responsabilité. La diaspora Orthodoxe a dès lors autant de facettes que le monde Orthodoxe n'a lui-même de diversité.
Mais dire que ces communautés Orthodoxes seraient éclatées et séparées, ce serait faire preuve d'une grande ignorance à propos de la vie même de la diaspora. C'est bien une caractéristique de l'Orthodoxe que de chercher à communiquer avec d'autres Orthodoxes, et les gens vont parfois parcourir de grandes distances, franchir les barrières linguistiques et d'autres obstacles afin de pouvoir rencontrer un prêtre Orthodoxe ou participer à une Liturgie. C'est ainsi qu'a lieu la consolidation progressive des diasporas Orthodoxes, et nous pensons que cela pourra mener dans le futur à l'émergence de nouvelles Églises Orthodoxes locales.

- Voudriez-vous bien citer quelques un des points d'anicroche les plus évidents pour le dialogue inter-Orthodoxe actuel, et, bien sûr, les moyens possibles pour les résoudre?

- La manière de les résoudre est mentionnée dans la question elle-même : c'est le dialogue, la discussion en commun sur des problèmes qui surgissent, la communion liturgique, et la fraternité dans les autres activités ecclésiales, la présentation et l'explication des coutumes de chaque tradition nationale, le libre-échange d'opinions, et la prise de décision en commun dans l'esprit du Christ, de l'Évangile et de la sainte Tradition de l'Église.
De nos jours, nul ne pourrait dire qu'il existerait un problème particulier de nature à présenter un sérieux danger pour l'unité de l'Orthodoxie. Ce qui est à l'agenda, c'est l'encouragement à l'unité à travers des décisions communes à propos du dialogue avec le catholicisme-romain et le protestantisme, sur le développement d'une possible unification en appliquant les saints canons dans le monde moderne, sur la régulation de la vie ecclésiale dans la diaspora Orthodoxe, sur la compréhension des institutions ecclésiales que sont l'autocéphalie et l'autonomie, etc.

- Quelles sont les tâches spécifiques au dialogue interne entre Orthodoxes, distinctes de celles du dialogue avec les autres confessions chrétiennes? En quoi l'unité Orthodoxe est-elle importante en elle-même, en dehors des relations fraternelles avec les catholiques-romains, protestants et autres chrétiens?

- La plus importante tâche du dialogue pan-Orthodoxe a toujours été dans la promotion de l'unité de l'Église en préservant sa sainte Tradition. A cette fin, il est nécessaire de consolider la conscience théologique de l'Église Orthodoxe, d'échanger l'expérience dans le domaine du catéchisme et de l'éducation, d'apporter les soins pastoraux et de veiller à la participation de l'Église au travail social dans la situation actuelle, et bien d'autres choses. L'unité de l'Orthodoxie est aussi nécessaire pour élaborer une réponse commune aux défis présentés par ce monde en rapide transformation. Parmi les formes de véritable expression d'une coopération pan-Orthodoxe, on trouve les préparatifs pour le saint et grand Concile de l'Église Orthodoxe, qui doit examiner quelques uns des problèmes urgents requérant une décision pan-Orthodoxe. Les travaux des Conciles doivent démontrer l'efficacité de la tradition orthodoxe ecclésiologique de la situation historique moderne.

20 janvier 2010

LE GRAND INQUISITEUR - CHRIST ET ANTECHRIST (Nicolas Berdiaev)

Notre lecteur AZ nous envoie cette réflexion sur le sujet bien d'actualité. Que Dieu inspire et guide nos hiérarques, et répande Son très Saint Esprit sur toute cette Création encore dans les souffrances de l'accouchement!

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LE GRAND INQUISITEUR - CHRIST ET ANTÉCHRIST

Analyse de Nicolas Berdiaev



La Légende du Grand Inquisiteur représente le sommet de l’œuvre de Dostoïevski, le couronnement de sa dialectique. C’est là qu’il faut chercher ses vues constructives sur la religion. Tous les fils s’y dénouent, et le problème essentiel — le problème de la liberté humaine — y est résolu. Sujet qui d’une façon voilée occupe toute la Légende, et il est frappant que cette légende, qui représente, avec une force sans précédent, une apologie du Christ, soit mise dans la bouche de l’athée Ivan Karamazov. En vérité, c’est une énigme, et l’on n’élucide pas bien de quel côté est celui qui raconte, de quel côté est l’auteur lui-même. La liberté humaine peut se donner cours pour interpréter et pour deviner. Aussi bien, la légende a pour thème la liberté et doit s’adresser à la Liberté. C’est dans les ténèbres que la lumière doit jaillir. Dans l’âme de l’athée révolté Ivan Karamazov est enclose la louange du Christ. Le destin de l’homme, inéluctablement, l’entraînera ou vers le Grand Inquisiteur ou vers le Christ. Il est indispensable de choisir, car il n’existe pas de solution tierce. La solution tierce, ce ne serait qu’un état transitoire, la méconnaissance des extrêmes. Dans le système du Grand Inquisiteur, l’arbitraire conduit à la perte et à la négation de la liberté de l’esprit. Cette liberté peut seule être retrouvée dans le Christ. Le procédé artistique auquel Dostoïevski a recours dans son récit est admirable son Christ reste tout le temps silencieux, il demeure dans l’ombre. L’idée religieuse efficiente ne s’exprime par aucun mot. La vérité sur la liberté est inexpressible. Mais la vérité sur la contrainte s’exprime facilement. Finalement, c’est par les contradictions des idées du Grand Inquisiteur que la vérité sur la liberté jaillira : elle ressort d’une façon éblouissante de tous les propos qu’il tient contre elle. Cet effacement du Christ et de sa Vérité donnent une impression artistique particulièrement forte. Le Grand Inquisiteur argumente, il convainc : il a en partage une forte logique, une forte volonté tendue vers la réalisation d’un plan infini. Mais le silence du Christ, son mutisme doux persuadent et influencent plus décisivement que toute la force d’argumentation du Grand Inquisiteur.
Dans la Légende, deux principes universels sont en présence et s’affrontent : la liberté et la contrainte, la croyance dans le sens de la Vie et la négation de cette croyance, l’amour divin et la compassion purement humaine, le Christ et l’Antéchrist. L’idée opposée à celle du Christ, Dostoïevski la prend à l’état pur. Il dessine du Grand Inquisiteur une figure élevée. Il fait partie des « martyrs, tourmentés d’un noble chagrin et amoureux de l’humanité ». C’est un ascète, libre de tout désir bassement matériel. C’est l’homme d’une idée. Il possède son secret : et ce secret, c’est son incroyance en Dieu, son incroyance dans un sens de la Vie qui seul vaudrait la peine que les gens souffrent en son nom. Ayant perdu cette foi, le Grand Inquisiteur s’est rendu compte qu’un nombre considérable de gens n’était pas de force à supporter le fardeau de la liberté révélée par le Christ. Le chemin de la liberté est un chemin difficile, douloureux, tragique, qui exige de l’héroïsme. Il n’est pas proportionné aux forces d’une créature aussi fragile, aussi pitoyable que l’homme. Le Grand Inquisiteur ne croit pas en Dieu, il ne croit pas non plus en l’homme, car ce sont là les deux aspects d’une seule et même Croyance. C’est pourquoi le christianisme n’exige pas seulement la foi en Dieu, mais la foi dans l’homme : le christianisme est la religion Dieu-Homme. Mais l’idée du Dieu-Homme, c’est précisément l’idée que rejette le Grand Inquisiteur, l’idée du rapprochement et de la fusion des principes divin et humain au sein de la liberté. L’homme ne le in supporter l’épreuve de ses forces spirituelles, de ma liberté spirituelle, de son élection à une vie supérieure. En lui imposant cette épreuve, on estimait très haut sa force : on exigeait beaucoup de lui, le jugeant appelé à une haute dignité. Mais l’homme s’est dérobé à la liberté chrétienne, à la discrimination du bien et du mal. « Pourquoi distinguer ces diaboliques principes du bien et du mal, lorsqu’il en coûte tant de peine ? » L’homme ne peut supporter sa propre souffrance ni celle des autres ; mais, sans souffrance, la liberté est impossible, et impossible aussi la distinction du bien et du mal. L’homme se trouve donc en face d’un dilemme : d’un côté, la liberté ; de l’autre, le bonheur, le bien-être, l’organisation rationnelle de la vie. La liberté avec la souffrance, ou le bonheur sans la liberté. Et une immense majorité de gens prennent le deuxième chemin, — le premier n’étant que celui d’une toute petite élite. L’homme renonce aux grandes idées de Dieu, de l’immortalité, de la liberté, et se laisse dominer par un amour fallacieux pour son prochain, amour où Dieu n’a pas de part, sympathie mensongère, soif d’une organisation terrestre dont Dieu serait absent. Le Grand Inquisiteur s’est élevé contre Dieu au nom de l’homme, au nom du plus minime des individus, de ces individus dans lesquels il ne croit pas plus qu’il ne croit en Dieu. Cela est particulièrement profond. Ceux qui se vouent au bien-être terrestre de l’humanité ne croient pas, en effet, le plus souvent que l’homme soit prédestiné à une vie supérieure, à une vie divine. L’esprit « euclidien », tout de révolte et de limitation de soi-même, essaie d’organiser l’harmonie universelle mieux que ne l’a fait Dieu. Dieu a créé un ordre universel plein de souffrance ; il a imposé à l’homme le fardeau insupportable de la liberté et de la responsabilité. Tandis que l’esprit « euclidien » construit un ordre du monde dans lequel n’existeront ni ces souffrances ni cette responsabilité, mais dont la liberté sera bannie. L’esprit « euclidien » doit aboutir fatalement au système du Grand Inquisiteur, c’est-à-dire à la création d’une fourmilière régie par la nécessité, à l’extinction de la liberté de l’esprit. Ce thème apparaît déjà dans l’Esprit souterrain, dans les Possédés, exprimé par Chigaliev et Verhovenski, et trouve sa conclusion dans la Légende du Grand Inquisiteur. Si le monde n’a pas un sens supérieur, s’il n’y a pas de Dieu et pas d’immortalité, il ne reste alors que l’organisation de la vie terrestre selon Chigaliev et le Grand Inquisiteur. La révolte contre Dieu mène inéluctablement à la destruction de la liberté. La révolution, ayant l’athéisme à sa base, doit conduire fatalement à un despotisme illimité. Le Grand Inquisiteur, c’est l’incroyance en la liberté de l’esprit, en Dieu et en l’homme, dans le Dieu-Homme, dans l’humanisation de Dieu. Le point de vue de l’eudémonisme est nécessairement opposé à la liberté.
La liberté de l’esprit humain est incompatible avec le bonheur. La liberté est aristocratique, elle n’existe que pour quelques élus. Et le Grand Inquisiteur accuse le Christ d’avoir imposé aux hommes une liberté qui dépassait leur force, d’avoir agi ainsi comme s’il ne les aimait pas. « Au lieu de t’emparer de la liberté humaine, tu l’as encore amplifiée. Avais-tu oublié que l’homme préfère le repos, la mort même, à la liberté de distinguer le bien et le mal ? Rien n’est plus séduisant pour l’homme que la liberté de sa conscience, mais rien non plus n’est plus douloureux. Et voilà qu’au lieu des solides principes qui eussent tranquillisé une fois pour toutes la conscience humaine, tu n’as suscité que ce qui était étrange, énigmatique, imprécis, et par là tu as agi comme si tu n’aimais pas l’humanité. » Pour assurer le bonheur des hommes, il est indispensable de mettre leur conscience en repos, c’est-à-dire de leur enlever la liberté du choix. Car ils sont peu nombreux, ceux qui sont en état de porter le fardeau de la liberté, et d’aller vers celui « qui a désiré le libre amour de l’homme ».
Le Grand Inquisiteur prend soin de la masse, innombrable comme le sable des mers, qui ne peut supporter l’épreuve de la liberté. D’après lui, l’homme « cherche moins Dieu que le miracle ». Par ces mots s’exprime la médiocre opinion qu’il a de la nature humaine, son manque de foi en l’homme. Et il continue à faire des reproches au Christ : « Tu n’es pas descendu de la Croix... parce que tu ne voulais pas conquérir l’homme par un miracle, tu avais soif d’une foi libre, qui ne naisse pas du miracle. Ce que tu désirais, c’était un amour volontaire, et non pas des transports d’esclaves devant la puissance qui les a terrifiés une fois pour toutes. Mais tu estimais les hommes trop haut : ce ne sont que des esclaves, encore que révoltés. » « Parce que tu l’estimais (l’homme) trop haut, tu as agi sans pitié pour lui, tu as exigé trop de lui. Le plaçant plus bas, tu eusses aussi été moins exigeant. Et cela eût ressemblé davantage à de l’amour, de lui imposer un fardeau plus léger. Il est faible et vil. » L’aristocratisme de la religion du Christ trouble le Grand Inquisiteur.
« Tu peux être fier de ces enfants de la liberté, de leur libre amour, du libre et sublime sacrifice qu’ils ont accompli en ton nom. Mais rappelle-toi qu’ils N’ont été que quelques milliers — et encore étaient-ils des dieux — et les autres ? Est-ce leur faute, aux autres, faibles humains, s’ils n’ont pu supporter ce que supportent les forts ? Est-ce la faute de l’âme faible si elle ne peut abriter tes dons terribles ? N’es-tu venu vraiment que vers les élue et pour les élus ? » Ainsi le Grand Inquisiteur prend la défense de l’humanité débile, c’est au nom de l’amour des hommes qu’il leur enlève ce présent de la liberté qui les accable de souffrances. « N’aimions-nous pas l’humanité, parce qu’humblement nous nous rendions compte de sa faiblesse, parce que nous voulions avec amour alléger son fardeau ? » Le Grand Inquisiteur dit au Christ ce que les socialistes disent habituellement aux chrétiens : « La liberté et le pain de la terre distribué à discrétion sont inconciliables, car jamais, jamais les hommes ne sauront le répartir entre eux. Ils se convaincront aussi de leur impuissance à être libres, parce qu’ils sont faibles, vicieux, nuls et révoltés. Tu leur a promis le pain céleste : mais peut-il se comparer au pain de la terre aux yeux de cette faible race humaine, éternellement vicieuse et éternellement ingrate ? Et si, au nom du pain céleste, des milliers, des dizaines de milliers d’êtres vont vers toi, qu’adviendra-t-il pourtant des millions et des dizaines de millions d’autres qui n’auront pas la force suffisante pour mépriser le pain de la terre au nom de celui du ciel ? Faut-il croire que seuls te sont chers les dizaines de milliers de puissants et de forts, et que les millions d’autres innombrables comme le sable de la mer, les faibles qui cependant t’adorent, doivent uniquement servit d’instrument aux puissants et aux forts ? Nous, ce sont les faibles qui noue sont chers... » « Au nom de ce même pain terrestre, l’esprit de la terre se lèvera contre toi, te vaincra et tous alors iront à A la place de ton temple s’élèvera un édifice nouveau, une nouvelle et effrayante tour de Babel. » Le socialisme athée a toujours reproché au christianisme de ne pas rendre les hommes heureux, de ne pas leur avoir donné le repos, de ne pas les avoir nourris. Et le socialisme athée a prêché la religion du pain terrestre, qui attire des millions et des millions d’êtres, contre celle du pain du ciel à laquelle ne va que le petit nombre. Mais si le christianisme n’a pas rendu les hommes heureux, ne les a pas nourris, c’est qu’il n’a pas voulu faire violence à la liberté de l’esprit humain, c’est qu’il s’adresse à la liberté humaine, et que c’est d’elle qu’il attend l’accomplissement de la parole du Christ. La faute n’en est pas au christianisme, si l’humanité n’a pas voulu que cette parole s’accomplît et si elle l’a trahie. C’est là la faute de l’homme, non du Dieu-Homme. Pour le socialisme athée et matérialiste, ce tragique problème de la liberté n’existe pas. Il attend sa réalisation et la délivrance de l’humanité d’une organisation matérielle et déterminée de la vie. Il veut vaincre la liberté, exterminer l’élément irrationnel de la vie au nom du bonheur, de la satiété et du repos. Les hommes « deviendront libres, lorsqu’ils renonceront à leur liberté ». « Nous leur donnerons un bonheur silencieux, humble, le bonheur qui convient aux créatures faibles qu’ils sont. Oh ! nous les persuaderons, à la fin, de ne plus s’enorgueillir, car Tu les as élevés et Tu leur as appris l’orgueil... Certes, nous les ferons travailler, mais durant leurs heures de loisir, nous organiserons leur vie à la manière d’un jeu d’enfant, avec des chansons enfantines, des chœurs, des danses innocentes. Oh ! nous leur permettrons même le péché, sachant qu’ils sont faibles et désarmés. » Le Grand Inquisiteur promet de délivrer les gens « du grand souci et des terribles angoisses actuelles qui consistent à choisir librement soi-même. Et tous seront heureux, des millions et des millions de créatures ». Le Grand Inquisiteur « a quitté les orgueilleux et s’est tourné vers les humbles pour le bonheur de ces humbles ». Et, pour se justifier, il fait allusion « aux dizaines de millions d’êtres qui n’auront pas connu le péché ». Il accuse le Christ d’orgueil. C’est là un motif qui revient souvent chez Dostoïevski. Ainsi, dans l’Adolescent, on dit de Versilov : C’est un homme extrêmement orgueilleux, et beaucoup de ces hommes très orgueilleux croient en Dieu, en particulier ceux qui sont le plus méprisants. La cause en est simple : ils choisissent Dieu afin de ne pas s’incliner devant les hommes : s’incliner devant Dieu est moins offensant. » La foi en Dieu, c’est le signe de hauteur d’esprit ; l’incroyance, le symptôme d’un esprit qui reste en surface. Ivan Karamazov comprend la sublimité étourdissante de l’idée de Dieu. « Ce qui est étonnant, c’est que cette pensée — la pensée de la nécessité de Dieu — ait pu se glisser dans la tête d’un animal si sauvage et si méchant que l’homme, tant elle est sainte, et touchante, tant elle est avisée et fait honneur à l’individu. » S’il existe dans l’homme une nature supérieure, s’il est appelé à un but plus haut, c’est que Dieu existe, et il faut avoir foi en lui. Mais si Dieu n’existe pas, il n’y a pas non plus en l’homme de nature supérieure, il ne reste rien qu’une fourmilière sociale, basée sur la contrainte. Dans sa Légende, Dostoïevski donne le tableau de l’utopie sociale, tableau qui se trouve exposé aussi par Chigaliev, et partout où l’homme rêve de la future harmonie de la société.
Dans les trois épreuves repoussées par le Christ, « est prédite toute la future histoire de l’humanité ce sont les trois formes dans lesquelles se réconcilient toutes les contradictions historiques insolubles de la nature humaine sur la terre ». C’est au nom de la liberté de l’esprit humain que le Christ a écarté les tentations, ne voulant pas que l’esprit humain fût gagné par le pain, le miracle et le royaume terrestre. Le Grand Inquisiteur, au contraire, accueille ces trois tentations au nom du bonheur et de l’apaisement des hommes. Les ayant accueillies, il renonce à la liberté. Avant tout, il approuve la proposition de l’esprit tentateur de transformer les pierres en pain. « Tu as repoussé l’unique drapeau absolu qu’on t’offrait, qui eût infailliblement courbé les hommes devant toi, — le drapeau du pain terrestre, et tu l’as repoussé au nom de la liberté et du pain céleste. » La victoire des trois tentations marquerait définitivement l’apaisement de l’homme sur la terre. « Tu aurais appris aux hommes tout ce qu’ils veulent savoir sur la terre, c’est-à-dire : devant qui ils doivent s’incliner, à qui confier leur conscience, et de quel] façon, finalement, ils peuvent s’unir pour fonder mi fourmilière commune, indiscutée, unie, — car le désir d’une fusion universelle est le troisième et dernier tourment des hommes. » Le système du Grand Inquisiteur résout toutes les questions d’une organisation terrestre humaine.
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Le secret du Grand Inquisiteur réside en ceci qu’il est non avec le Christ, mais avec « l’autre », « Nous ne sommes pas avec Toi, mais avec « l’autre », voilà notre secret. » L’esprit du Grand Inquisiteur — l’esprit qui change le Christ en l’Antéchrist — est apparu sous divers aspects dans l’histoire. La théocratie catholique était pour Dostoïevski un de ces aspects. On pourrait découvrir la même tendance dans l’orthodoxie byzantine, dans tout césarisme et dans tout impérialisme. L’Etat conscient de ses limites n’exprime pas encore les conceptions du Grand Inquisiteur, il ne pèse pas sur la liberté de l’esprit. Le christianisme au cours de son destin historique semble s’être constamment trouvé devant la tentation de renier cette liberté de l’esprit. Et rien n’a été plus difficile pour l’humanité chrétienne que d’en sauvegarder l’intégrité. En vérité, rien n’est plus douloureux et plus insupportable pour l’homme que la liberté. Pour la renier, pour jeter loin de lui ce fardeau, il trouve toutes sortes de possibilités, et ceci en restant à l’intérieur même du christianisme. La théorie de l’autorité, qui joue un tel rôle dans l’histoire du christianisme, peut facilement être transformée en un reniement du mystère de la liberté chrétienne, du mystère du Dieu crucifié. Le mystère de la liberté chrétienne est en fait celui du Golgotha, le mystère de la Crucifixion. La Vérité, mise en croix, ne contraint personne, ne pèse sur personne. On ne peut la confesser et l’étreindre que librement. La Vérité crucifiée s’adresse à la liberté de l’esprit humain. Le Crucifié n’est pas descendu de la croix comme l’exigeaient les incroyants, et comme on l’exige jusqu’en notre temps, parce qu’il « avait soif d’amour libre, et non des transports serviles de l’esclave devant une puissance qui une fois pour toutes l’a terrorisé ». Ainsi la Vérité divine est apparue au monde, humiliée, déchirée et crucifiée par les forces de ce monde, mais de ce fait la liberté de l’esprit a été raffermie. Une vérité divine éclatante de puissance, triomphant dans le monde et s’emparant par la force des âmes humaines n’eût pas exigé pour être comprise la liberté de l’esprit. C’est en cela que le mystère du Golgotha est le mystère de la liberté. Le Fils de Dieu devait être mis en croix par les puissances de ce monde afin que soit affirmée la liberté de l’esprit humain. L’acte de foi est un acte de liberté, la libre reconnaissance du monde des choses invisibles. Le Christ, comme le Fils de Dieu, assis à la droite du Père, est visible seulement par un acte de foi libre. L’esprit qui croit librement verra la résurrection du Crucifié dans la Gloire. Mais l’incroyant, obsédé uniquement par le monde des choses visibles, ne verra que le supplice infamant du charpentier Jésus, l’effondrement et la perte de ce qui a cru être la Vérité divine. Tout le secret du christianisme est enfermé là. Et chaque fois que, dans l’histoire du christianisme, on a essayé de convertir la Vérité crucifiée, et qui s’adresse à la liberté de l’esprit, en Vérité faisant pression sur cet esprit, on a trahi le secret fondamental du christianisme. Agissant ainsi, l’Eglise a toujours pris le masque de la souveraineté, elle s’est emparée du glaive de César. D’une part, l’organisation de l’Eglise revêt un caractère juridique, la vie de l’Eglise se soumet aux règles de la contrainte juridique. De l’autre, le système dogmatique de l’Eglise revêt un caractère rationaliste, la Vérité du Christ se soumet aux règles de la contrainte logique. Est-ce que cela ne veut pas dire qu’il eût fallu que le Christ descendît de la Croix pour qu’on crût en lui ? Dans l’acte tout spontané de la Croix, dans le mystère de la Vérité crucifiée, il n’y a pas trace d’affirmation ni de nécessité logique ou juridique. Rendre la Vérité du Christ juridique et rationnelle, c’est passer du chemin de la liberté à celui de la contrainte. Dostoïevski reste convaincu de la Vérité crucifiée, de la religion du Golgotha, c’est-à-dire de la religion de la liberté. Et la destinée historique du christianisme a été telle que cette foi retentit comme une formule neuve du christianisme. Le christianisme de Dostoïevski apparaît donc comme un christianisme neuf, bien qu’il reste fidèle à la vérité ancienne, traditionnelle du christianisme. Dans sa conception de la liberté chrétienne, il semble que Dostoïevski dépasse les limites de l’orthodoxie historique. Ses théories n’en restent pas moins beaucoup plus acceptables pour la conception orthodoxe que pour la conception catholique, mais le conservatisme orthodoxe devait être effrayé par sa liberté d’esprit illimité, par ce qu’il y avait en lui de révolutionnaire sur le plan de l’esprit. Comme c’est le cas pour tout grand génie, Dostoïevski se tient sur un sommet. Les doctrines religieuses moyennes sont des doctrines superficielles. L’universalité d’une doctrine religieuse est une notion toute qualitative sans aucun rapport avec le nombre : elle peut se manifester plus fortement dans un petit groupe que chez des millions d’individus. Un génie religieux peut s’exprimer par sa qualité plus que la foule par sa pluralité. Et c’est toujours le cas. Dostoïevski était seul à soutenir sa conception de la liberté chrétienne, le nombre était contre lui. Mais il possédait justement ce don d’universalité. Ses théories de la liberté sont voisines de celles de Khomiakov, lequel s’éleva toujours au-dessus de la théorie officielle orthodoxe. L’orthodoxie de Khomiakov et de Dostoïevski n’est pas, en effet, celle du métropolite Philarète et de Théophane
L’esprit du Grand Inquisiteur peut se manifester aussi bien à l’extrême « droite » qu’à l’extrême « gauche ». Ses idées ont été reprises par les révolutionnaires et les socialistes, par Verhovenski et par Chigaliev. Chigaliev « suppose — en vue d’une solution finale de la question — le partage de l’humanité en deux parties inégales. Un dixième reçoit la liberté personnelle et le droit illimité sur les neuf dixièmes restant. Ceux-ci doivent être dépouillés de leur personnalité, ramenés à l’état de troupeau et, par leur obéissance illimitée, en même temps qu’ils verront re-naître leur innocence primitive, atteindre à une sorte de paradis originel, où cependant il leur faudra travailler ». Chigaliev, comme le Grand Inquisiteur, était un fanatique de « l’amour humain ». Pour ce révolutionnaire, comme pour le Grand Inquisiteur, « les esclaves doivent être égaux ; sans despotisme, ni la liberté, ni l’égalité n’existeraient, mais, dans un troupeau, c’est l’égalité qui doit régner ». Oui, l’égalité n’est possible que sous le despotisme. Et dans la tendance à l’égalité, c’est vers le despotisme que la société marche fatalement. Les tendances égalitaires doivent aboutir en fait à la plus criante inégalité, à la tyrannie d’une minorité insignifiante sur la majorité. Dostoïevski a compris cela et l’a démontré d’une façon supérieure. Dans sa Légende du Grand Inquisiteur, c’est le socialisme qu’il a en vue, plus encore que le catholicisme, qu’il ne connaissait que superficiellement et du dehors. Et le futur royaume du Grand Inquisiteur s’accorde moins avec le catholicisme qu’avec le socialisme athée et matérialiste. Le socialisme admet les trois tentations, repoussées par le Christ dans le désert, il désavoue la liberté de l’esprit au nom du bonheur et de la tranquillité des masses. Avant tout, il est séduit par l’utopie de changer les pierres en pain. Si les pierres peuvent être changées en pain, à quel terrible prix cela sera, — au prix de la liberté humaine. Le socialisme croit au royaume de ce monde, il s’incline devant lui. Mais le royaume de ce monde ne peut être atteint qu’au prix du reniement de la liberté spirituelle. Ainsi le système socialiste, religion qui s’oppose à la religion chrétienne, est semblable au système du Grand Inquisiteur : tous deux sont basés sur un manque de foi dans la Vérité et dans la Pensée. S’il n’y a pas de Vérité, pas de Pensée, il ne reste plus qu’un seul concept élevé, la sympathie à l’égard de la masse des hommes, le désir de leur faire goûter un bonheur irréfléchi dans le court instant de la vie terrestre. Il est ici question, bien entendu, du socialisme envisagé comme une religion nouvelle, et non comme système de réformes sociales, comme une organisation économique, où il peut trouver sa justification.
Le Grand Inquisiteur est plein de compassion envers les hommes, il est démocrate et socialiste. Il est séduit par le mal qui a emprunté le masque du bien. Car le principe de l’Antéchrist n’est pas le principe du mal immédiatement visible, un principe vieilli et grossier. Non, c’est un principe nouveau, raffiné et séduisant où il apparaît toujours sous l’aspect du bien. Entre le principe antichrétien du mal et le principe chrétien du bien, il y a une ressemblance, d’où le danger d’une confusion et d’une substitution. L’image du bien commence à se dédoubler. L’image du Christ cesse d’être clairement perçue, elle tend à se confondre avec l’image de l’Antéchrist. Des hommes apparaissent, aux pensées doubles. Nous avons vu que toute l’œuvre de Merejkovski reflétait en elle cette confusion, cette constante substitution. Dostoïevski avait prévu cet état d’esprit, il nous l’a décrit prophétiquement. La séduction de l’Antéchrist se manifeste à l’homme lorsqu’il est parvenu à l’étape extrême du dédoublement. Ses assises psychiques sont ébranlées. Les critères anciens, coutumiers, sont effacés, et il n’en est pas encore né de nouveaux. La coïncidence est frappante entre la description de l’esprit antichrétien chez Dostoïevski, dans la Légende du Grand Inquisiteur, ou ailleurs, et chez Vladimir Soloviev dans son livre De l’Antéchrist. Chez Vladimir Soloviev aussi, l’Antéchrist est un humanitaire, il accepte les trois tentations, il veut rendre les hommes heureux, leur aménager un paradis terrestre, tout comme le Grand Inquisiteur et Chigaliev. Une description analogue de l’esprit de l’Antéchrist a été donnée par l’écrivain catholique anglais Benson, dans son remarquable roman intitulé le Maître du monde. Le roman de Benson, du reste, eût dû prouver à Dostoïevski que tous les catholiques ne sont pas contaminés par l’esprit du Grand Inquisiteur. On trouve chez Benson les mêmes pressentiments et les mêmes prophéties que chez Dostoïevski et chez Vladimir Soloviev.
L’épanouissement de la dialectique Dostoïevskienne repose sur l’antithèse du Dieu-Homme et du Surhomme, du Christ et de l’Antéchrist. C’est dans le heurt de ces éléments contradictoires que se réalise le destin humain. La découverte de l’idée de l’homme qui s’érige en Dieu appartient à Dostoïevski, idée qui atteint à un degré particulier d’acuité dans le personnage de Kirilov. C’est là que nous plongeons irrémédiablement dans une atmosphère d’apocalypse. Le problème dernier du destin humain est posé. « L’homme nouveau viendra, heureux et fier, dit Kirilov comme en délire. Il lui sera indifférent de vivre ou de ne pas vivre, il sera l’homme nouveau. Il vaincra le mal et la passion, il sera Dieu lui-même. Car il n’y aura plus de Dieu. » « ... Dieu est la douleur que donne la peur de la mort. Celui qui vaincra la douleur et la peur, celui-là sera lui-même Dieu. Alors il y aura une vie nouvelle, des hommes neufs, tout sera nouveau. » « L’homme sera Dieu et changera d’aspect physique. Le monde entier se transformera, les choses changeront, et les pensées, et tous les sentiments... » « Celui qui ose se tuer, celui-là est Dieu. Ainsi chacun peut faire qu’il n’y ait pas de Dieu, et que rien ne soit. » Kirilov ne croit pas en l’éternité de l’avenir, mais il croit à une vie présente éternelle, lorsque « le temps brusquement s’arrêtera et sera éternité ». Le temps « s’absorbera dans l’esprit ». Celui-là « mettra un terme au monde » dont le nom sera « Surhomme ». « Le dieu-homme ? » demande Stavroguine. « Non, répond Kirilov, l’homme-Dieu, le Surhomme. La différence est là. » Le chemin qui conduit à la déification de l’homme est celui qui, d’une façon générale, aboutit au système de Chigaliev et du Grand Inquisiteur. Individuellement il mène à l’expérience spirituelle de Kirilov. Kirilov veut être le sauveur de l’homme, lui donner l’immortalité. Pour cela, par un acte d’arbitraire, il s’offre lui-même en sacrifice, il se tue. Mais la mort de Kirilov n’est pas une mort chrétienne, ce n’est pas un Golgotha apportant le salut. Sa mort est opposée en tous points à la mort du Christ. Le Christ a accompli la volonté du Père. Kirilov a accompli sa propre volonté, il a manifesté son arbitraire. C’est « ce monde » qui a mie le Christ en croix. Kirilov se tue lui-même. Le Christ révèle dans un autre monde une vie éternelle. Kirilov veut affirmer l’éternité de la vie présente. Le chemin du Christ va du Golgotha à la Résurrection et à la victoire sur la mort. Le chemin de Kirilov aboutit à la mort et ignore la résurrection. C’est la mort qui triomphe sur le chemin de l’homme déifié. Le seul homme changé en Dieu qui ne fut pas mortel a été le Dieu-Homme, le Christ. Mais l’homme veut être l’antipode du Dieu-Homme, il veut lui être opposé, et en même temps lui ressembler. Dostoïevski nous montre dans Kirilov le terme extrême de cette idée de la déification de l’homme et son intérieure faillite. Il a choisi en Kirilov un être pur, un ascète, tout comme était le Grand Inquisiteur. C’est dans une atmosphère de parfaite pureté que l’expérience se développe. Mais toute la route que l’homme parcourt dans l’œuvre de Dostoïevski, cette route du dédoublement conduit à ce Surhomme et manifeste finalement à quel point sa conception est destructrice de la forme humaine.
C’est dans la Légende du Grand Inquisiteur qu’il faut chercher la partie constructive des idées religieuses de Dostoïevski, son interprétation originale du christianisme. Dostoïevski s’y est montré plus génial, plus cohérent que par la bouche de Zozime ou d’Aliocha, que dans les enseignements du Journal d’un écrivain. L’image voilée du Christ est apparentée à celle du Zarathoustra de Nietzsche. C’est le même esprit de liberté altière, la même hauteur étourdissante, le même esprit aristocratique. Et ceci est un trait original de la compréhension qu’a eue Dostoïevski du Christ, et sur lequel on n’a point encore insisté. Jamais avant lui on n’avait identifié à ce point l’image du Christ avec la liberté de l’esprit, accessible seulement au petit nombre. Cette liberté d’esprit n’est possible que parce que le Christ a renoncé à toute puissance temporelle. Car la volonté de puissance prive de la liberté et celui qui détient le pouvoir et ceux sur qui il l’exerce. Le Christ connaît uniquement la puissance de l’amour, seule compatible avec la liberté. La religion du Christ est la religion de l’amour et de la liberté, de l’amour libre entre Dieu et les hommes. Combien une telle conception diffère des voies par lesquelles on a tenté, au cours de l’histoire, de réaliser le christianisme dans le monde ! Ce n’est pas seulement le catholicisme conservateur, mais aussi l’orthodoxie conservatrice qui doit trouver de grandes difficultés à reconnaître Dostoïevski comme sien. Par l’élément prophétique qui était en lui, par son orientation vers une nouvelle révélation dans le christianisme, il dépassa les limites du christianisme historique. Les idées effectives apportées par Dostoïevski dans le Journal d’un écrivain ne reflètent pas toute la profondeur et la nouveauté de ses vues d’ensemble sur la religion. C’est un ésotérique qui essaie de se mettre au niveau de la compréhension moyenne. Pour connaître jusqu’au bout ses idées religieuses, il faut se placer dans la lumière de la connaissance apocalyptique. Le christianisme de Dostoïevski est un christianisme apocalyptique, et non pas historique. Il pose un problème apocalyptique, dont il est impossible de comprimer la solution dans le cadre du christianisme historique. Les figures de Zosime et d’Aliocha auxquelles Dostoïevski a lié la partie positive de ses théories religieuses ne peuvent être considérées comme particulièrement réussies artistiquement. Le personnage d’Ivan Karamazov est infiniment plus fort et plus persuasif ; au travers même de ses ténèbres se dégage une lumière plus vive. Ce n’est pas par hasard que Dostoïevski a éloigné son Zosime dès le début du livre. Il n’eût pu le suivre à travers tout le roman. Quoi qu’il en soit, il a réussi à lui prêter quelques traits de son christianisme nouveau. Zosime ne représente pas le starets traditionnel ; il n’est pas semblable au Père (starets) Ambroise du monastère d’Optyne qui ne le reconnut pas comme sien. Zosime s’engage déjà dans le chemin tragique où Dostoïevski conduit l’homme. Il a saisi merveilleusement dans l’homme ce qu’on peut appeler le courant karamazovien. Et il est capable de répondre à ce nouveau tourment de l’humanité auquel les starets de formation ancienne n’entendent rien. Il est tourné déjà vers la joie de la résurrection. Le Père du monastère d’Optyne n’eût pu, vraisemblablement, dire : « Frères, ne vous effrayez pas du péché de l’homme, mais aimez-le jusque dans son l’évité, car c’est là déjà la ressemblance de l’amour divin, et s’est plus que l’amour terrestre. Aimez toute la création de Dieu, l’ensemble et chaque petit grain de sable. Aimez chaque petite feuille, chaque rayon divin, aimez les animaux, aimez les plantes, aimez chaque chose. Voue aimerez toutes les choses et, dans les choses, vous atteindrez le secret de Dieu... » « Aime te jeter contre la terre et l’étreindre. Embrasse la terre, aime-la d’un amour infatigable, insatiable, aime tous les hommes et toutes les choses, cherche ce transport et cette extase. Mouille la terre des larmes de ta joie et aime ces larmes que tu as versées. Ne rougis pas de ces transports, chéris-les au contraire car ils sont un don divin et accordé non pas à tous, mais à quelques seuls élus. » Cette extase était certes complètement inconnue au starets Ambroise. Il n’y avait en lui aucun élan vers la terre mystique, vers une nouvelle compréhension de la nature. On pourrait chercher là un trait de ressemblance avec saint François d’Assise, dont le génie religieux avait dépassé lui aussi les bornes de la sainteté officielle. Mais la terre d’Ombrie diffère beaucoup de la terre russe, et les fleurs qui y ont poussé ne sont pas semblables. Cette fleur de sainteté universelle, éclose sur la terre ombrienne, n’a pas d’égale. Zosime n’est que l’expression des visions prophétiques de Dostoïevski, visions qui ne peuvent s’exprimer sous une forme pleinement heureuse artistiquement. La sainteté nouvelle doit apparaître après que l’homme a parcouru sa route tragique. Zosime apparaît à l’esprit de l’« homme souterrain », de Raskolnikov, Stavroguine, Kirilov, Versilov, après l’empire des Karamazov. Mais c’est du sein même de l’empire des Karamazov que doit apparaître l’homme nouveau, que doit naître l’âme nouvelle.
Cette naissance d’une âme neuve est dépeinte dans le chapitre des Frères Karamazov intitulé Cana de Gaulée. Il y passe encore une fois un souffle du christianisme de saint Jean. La lumière de ce christianisme de saint Jean a rayonné pour Aliocha après que son âme a été envahie par l’angoisse des ténèbres. La vérité aveuglante de la religion de la résurrection s’est présentée à lui, après qu’il eut éprouvé l’amertume infinie de la mort et de la décomposition. Il est appelé au festin nuptial. Il ne voit déjà plus le starets Zosime dans la tombe, il ne sent plus l’odeur illusoire de la décomposition. « Il vint vers lui, le petit vieillard desséché, avec de nombreuses rides sur le visage, riant joyeusement et silencieusement. La tombe n’était plus là, et il était vêtu comme la veille lorsqu’il était assis avec eux et que les hôtes s’assemblaient autour de lui. Son visage était complètement découvert, ses yeux brillaient, sans doute il était aussi du festin, appelé aussi aux noces de Cana de Galilée. » Et le petit vieillard lui dit : « Buvons le vin nouveau, le vin de la joie nouvelle, grande. » Et dans l’âme d’Aliocha la résurrection a vaincu la mort et la décomposition. Il a passé par une seconde naissance. « Son âme pleine de transport avait soif de liberté, d’espace, de largeur. » « Le silence terrestre semblait se confondre avec le silence des cieux, le mystère terrestre rejoignait le mystère des étoiles... Aliocha était debout, il regardait, et tout à coup, comme si ses jambes se dérobaient sous lui, il se jeta contre la terre. Il ne savait pas pourquoi il l’étreignait, il ne se rendait pas compte pourquoi il avait une envie si irrésistible de l’embrasser tout entière ; mais il l’embrassait en pleurant, en sanglotant, en l’inondant de ses larmes, et il jura avec transport de l’aimer, de l’aimer jusqu’à la consommation des siècles... Mais à chaque instant il sentait clairement, et d’une façon pour ainsi dire palpable, que quelque chose de ferme et d’inébranlable, comme le cours des astres, pénétrait dans son âme. Il était dominé par une idée, et pour toute la vie, et jusqu’à la consommation des siècles. C’est comme un faible enfant qu’il était tombé sur la terre, et il se relevait ferme lutteur pour toute la vie, et cela il l’avait senti et reconnu tout de suite, dans la minute même de son extase. »
Ainsi se termine chez Dostoïevski le chemin des errements humains. S’étant arraché à la nature, à la terre, l’homme a été précipité en enfer. Au terme de sa course, l’homme revient à la terre, à la nature, il s’unit de nouveau au grand tout cosmique. Mais pour celui qui a suivi le chemin de l’arbitraire et de la révolte, ce retour naturel à la terre n’existe pas. Le retour n’est possible que par le Christ, que par Cana. A travers le Christ, l’homme retourne à la terre mystique, à sa patrie, à l’Eden de la nature divine. Terre et nature transfigurées. La vieille terre, la nature anti-que sont fermées à présent pour l’homme qui a connu l’arbitraire et le dédoublement. Pas de retour vers le paradis perdu. L’homme doit aller vers un paradis nouveau. Le heurt du christianisme ancien, « noir », pétrifié, superstitieux, avec le nouveau christianisme « blanc » s’incarne dans la figure du Père Théraponte, l’ennemi de Zosime. Théraponte représente l’engourdissement et la mort pour la religion orthodoxe, son engloutissement dans les ténèbres. Au contraire, Zosime est la résurrection de l’orthodoxie, la manifestation en elle d’un esprit nouveau. La confusion de l’Esprit-Saint avec le saint esprit (ou inspiration sainte, cette distinction est intraduisible dans la langue française) marque l’absorption définitive par les ténèbres de la théorie de Théraponte. Ce dernier est plein de mauvais sentiments à l’égard de Zosime. Mais le christianisme que comprend Aliocha, c’est le christianisme de Zosime et non celui de Théraponte. Par là il appartient à l’esprit nouveau. Zosime dit : « Car ceux qui se sont arrachés du christianisme et se sont révoltés contre lui ne sont pas moins dans leur essence des personnifications du Christ lui-même et tels ils resteront. » Ces mots, extraordinaires pour Théraponte, témoignent que l’image et la ressemblance divines ne sont pas définitivement perdues en Raskolnikov, en Stavroguine, en Kirilov, en Ivan Karamazov, mais qu’il y a pour eux la possibilité d’un retour vers le Christ. Ce retour vers le Christ, vers la patrie perdue, ils l’accompliront par Aliocha.
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Dostoïevski a été un écrivain profondément chrétien. Je n’en connais pas qui le soit davantage. Et les discussions à propos du christianisme de Dostoieveki portent en surface plutôt qu’en profondeur. Chatov dit à Stavroguine : Ne me disiez-vous pas que, si l’on vous prouvait mathématiquement que la Vérité est en dehors du Christ, vous préféreriez rester avec le Christ qu’avec la Vérité ? » Ces mots qui s’adressent à Stavroguine auraient pu être prononcés par Dostoïevski, et certainement l’ont été plus d’une fois. Durant toute sa vie, il garda un attachement exclusif, unique envers le Christ. Et il fut de ceux qui auraient préféré renoncer à la Vérité au nom du Christ qu’au Christ lui-même. Pour lui, la Vérité n’existait pas en dehors du Christ. Son sentiment était passionné et profondément intime. La profondeur de ce christianisme de Dostoïevski, il faut la chercher avant tout dans le lien qui l’attache à l’homme et au destin humain. Un tel lien n’est possible que dans une conception chrétienne. Il marque chez Dostoïevski le triomphe intérieur du christianisme. Enseignement qui se dégage de son œuvre avec plus de force que des enseignements de Zosime et du Journal d’un écrivain : il y a là quelque chose qui n’a de précédent dans aucune littérature. Dostoïevski pousse jusqu’à ses conséquences extrêmes l’anthropocentrisme chrétien. La religion pénètre définitivement dans la profondeur spirituelle de l’homme. Profondeur spirituelle qui lui est rendue. Et non pas selon la conception allemande, selon la mystique et l’idéalisme allemands, où la forme même de l’homme disparaît dans l’abîme de l’esprit, s’évanouit au sein de la Divinité. Chez Dostoïevski, au contraire, jusque dans les dernières profondeurs, la forme humaine persiste. C’est en cela qu’il est exclusivement chrétien. La métaphysique chrétienne de Dostoïevski, il faut la chercher avant tout dans la Légende du Grand Inquisiteur, dont la profondeur vraiment insondable n’a pas encore été suffisamment éclairée. La Légende constitue la véritable révélation de la liberté chrétienne.
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Dostoïevski a été le prophète de l’idée théocratique proprement russo-orthodoxe, de la lumière religieuse venue d’Orient. Cette idéologie théocratique est exprimée dans les Frères Karamazov, et différentes pensées y ayant trait sont dispersées dans maints endroits du Journal d’un écrivain : elle a paru à quelques-uns essentielle parmi les idées de Dostoïevski. On ne saurait s’accorder avec eux. Au contraire, elle ne semble pas particulièrement originale, et contredit souvent les idées religieuses de Dostoïevski qui sont, elles, si profondément personnelles. L’idée théocratique appartient par essence à l’Ancien Testament, c’est une idée judaïque qui s’est réfractée ensuite dans l’esprit romain. Elle est inséparable de la conception de Dieu selon l’Ancien Testament. La théocratie ne peut pas ne pas être une contrainte. Une « théocratie libre a (expression de Vladimir Soloviev) est une contradictio in adjecto. Du reste, toutes les théocraties historiques, pré-chrétiennes et chrétiennes, ont été tyranniques, elles ont confondu les deux plans de l’être les deux ordres, celui du ciel et celui de la terre celui de l’esprit et celui de la matière, celui de l’Eglise et celui de l’Etat. L’idée théocratique se heurte inéluctablement à la liberté chrétienne. D’ailleurs, Dostoïevski, dans la Légende du Grand Inquisiteur, porte les derniers coups, les coups les plus violents, à cette menteuse idée théocratique d’un paradis terrestre, comme à une déformation d’elle-même. La liberté du Christ n’est possible qu’au prix de la renonciation à toute prétention à la puissance terrestre. Mais, dans l’idée théocratique de Dostoïevski lui-même, se mêlent des éléments hétérogènes, des choses anciennes et nouvelles. On y trouve encore la prétention mensongère, judéo-romaine, de l’Eglise à être un royaume temporel. On y trouve encore les idées de saint Augustin. A cette idée théocratique fausse est liée chez Dostoïevski une conception également fausse de l’Etat, notion insuffisante de sa valeur indépendante, de la valeur d’un Etat, non pas théocratique, mais temporel, qui reçoit sa propre justification religieuse de lui-même et non de l’extérieur, d’une façon immanente et non transcendante. La théocratie doit inéluctablement dégénérer en contrainte, elle doit arriver à nier la liberté de l’esprit, la liberté de conscience ; en ce qui concerne l’Etat, elle contient une tendance anarchique, qui existe aussi chez Dostoïevski, et constitue un trait proprement russe, révélateur peut-être d’une maladie russe. L’originalité de cet esprit russe vit dans son inclination apocalyptique, dans son intuition de l’avenir. Apocalyptisme qui porte en lui quelque chose de malsain, un défaut de virilité spirituelle. L’apocalyptisme russe, en dépit des prophéties Dostoïevskiennes, n’a pas su se garder de la séduction de l’esprit de l’Antéchrist. Non seulement l’« intelligenzia », mais le « peuple » ont cédé d’un cœur léger aux « trois tentations » et ont rompu avec l’originelle liberté de l’esprit. Dostoïevski représente l’initiale source spirituelle du courant apocalypto-religieux en Russie. Toutes les formes du néo-christianisme se rattachent à lui. Il découvre toutes les tentations nouvelles qui guettent les tendances apocalyptiques de la pensée russe, il prévoit l’apparition d’un mal raffiné, qu’on ne discerne qu’avec effort. Mais lui-même n’a pas toujours été exempt de ces illusions. Cependant la vérité qu’il a enseignée sur l’homme, sur la liberté humaine, sur le destin humain, demeure la part éternelle et éblouissante de son œuvre.

Extrait de « l’esprit de Dostoïevski », par Nicolas Berdiaev, éd. Stock, 1946.


18 janvier 2010

Le Grand Inquisiteur, ou l'histoire de la religion humaine qui se voulait supérieure à Dieu


El Greco. Le grand inquisiteur (1600)


Le grand inquisiteur
Yvan : « Un préambule est nécessaire au point de vue littéraire. L’action se passe au XVIème siècle. Tu sais qu’à cette époque il était d’usage de faire intervenir dans les poèmes les puissances célestes. Je ne parle pas de Dante. En France, les clercs de la basoche et les moines donnaient des représentations où l’on mettait en scène la Madone, les anges, les saints, le
Christ et Dieu le Père. C’étaient des spectacles naïfs. Dans Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo, en l’honneur de la naissance du dauphin, sous Louis XI, à Paris, le peuple est convié à une représentation édifiante et gratuite : le Bon jugement de la très sainte et gracieuse Vierge Marie. Dans ce mystère, la Vierge paraît en personne et prononce son bon jugement. Chez nous, à Moscou, avant Pierre le Grand, on donnait de temps en temps des représentations de ce genre, empruntées surtout à l’Ancien Testament. En outre, il circulait une foule de récits et de poèmes où figuraient, suivant les besoins, les saints, les anges, l’armée céleste. Dans nos monastères, on traduisait, on copiait ses poèmes, on en composait même de nouveaux, et cela sous la domination tatare. Par exemple, il existe un petit poème monastique, sans doute traduit du grec : la Vierge chez les damnés, avec des tableaux d’une hardiesse dantesque. La Vierge visite l’enfer, guidée par saint Michel, archange. Elle voit les damnés et leurs tourments. Entre autres, il y a une catégorie très intéressante de pécheurs dans un lac de feu. Quelques-uns s’enfoncent dans ce lac et ne paraissent plus ; « ceux-là sont oubliés de Dieu même » , expression d’une profondeur et d’une énergie remarquables. La Vierge éplorée tombe à genoux devant le trône de Dieu et demande grâce pour tous les pécheurs qu’elle a vus en enfer, sans distinction. Son dialogue avec Dieu est d’un intérêt extraordinaire. Elle supplie, elle insiste, et quand Dieu lui montre les pieds et les mains de son fils percés de clous et lui demande : « Comment pourrais-je pardonner à ses bourreaux ? » – elle ordonne à tous les saints, à tous les martyrs, à tous les anges de tomber à genoux avec elle et d’implorer la grâce des pécheurs, sans distinction. Enfin, elle obtient la cessation des tourments, chaque année, du vendredi saint à la Pentecôte, et les damnés, du fond de l’enfer, remercient Dieu et s’écrient : « Seigneur, ta sentence est juste ! » Eh bien, mon petit poème eût été dans ce goût, s’il avait paru à cette époque. Dieu apparaît ; il ne dit rien et ne fait que passer. Quinze siècles se sont écoulés, depuis qu’il a promis de revenir dans son royaume, depuis que son prophète a écrit : « Je reviendrai bientôt ; quant au jour et à l’heure, le Fils même ne les connaît pas, mais seulement mon Père qui est aux cieux » , suivant ses propres paroles sur cette terre. Et l’humanité l’attend avec la même foi que jadis, une foi plus ardente encore, car quinze siècles ont passé depuis que le ciel a cessé de donner des gages à l’homme : Crois ce que te dira ton cœur, Les cieux ne donnent point de gages « Il est vrai que de nombreux miracles se produisaient alors : des saints accomplissaient des guérisons merveilleuses, la Reine des cieux visitait certains justes, à en croire leur biographie. Mais le diable ne sommeille pas ; l’humanité commença à douter de l’authenticité de ces prodiges. À ce moment naquit en Allemagne une terrible hérésie qui niait les miracles. « Une grande étoile ardente comme un flambeau (l’Église évidemment !), tomba sur les sources des eaux qui devinrent amères. » La foi des fidèles ne fit que redoubler. Les larmes de l’humanité s’élèvent vers lui comme autrefois, on l’attend, on l’aime, on espère en lui comme jadis… Depuis tant de siècles, l’humanité prie avec ardeur : « Seigneur Dieu, daigne nous apparaître » , depuis tant de siècles elle crie vers lui, qu’il a voulu, dans sa miséricorde infinie, descendre vers ses fidèles. Auparavant, il avait déjà visité des justes, des martyrs, de saints anachorètes, comme le rapportent leurs biographes. Chez nous, Tioutchev, qui croyait profondément à la vérité de ses paroles, a proclamé que : Accablé sous le faix de sa croix, Le Roi des cieux, sous une humble apparence, T’a parcourue, terre natale, Tout entière en te bénissant « Mais voilà qu’il a voulu se montrer pour un instant au moins au peuple souffrant et misérable, au peuple croupissant dans le péché, mais qui l’aime naïvement. L’action se passe en Espagne, à Séville, à l’époque la plus terrible de l’Inquisition, lorsque chaque jour s’allumaient des bûchers à la gloire de Dieu et que Dans de superbes autodafés on brûlait d’affreux hérétiques « Oh ! ce n’est pas ainsi qu’il a promis de revenir, à la fin des temps, dans toute sa gloire céleste, subitement, « tel un éclair qui brille de l’Orient à l’Occident » . Non, il a voulu visiter ses enfants, au lieu où crépitaient précisément les bûchers des hérétiques. Dans sa miséricorde infinie, il revient parmi les hommes sous la forme qu’il avait durant les trois ans de sa vie publique. Le voici qui descend vers les rues brûlantes de la ville méridionale, où justement, la veille, en présence du roi, des courtisans, des chevaliers, des cardinaux et des plus charmantes dames de la cour, le grand inquisiteur a fait brûler une centaine d’hérétiques ad majorem Dei gloriam. Il est apparu doucement, sans se faire remarquer, et – chose étrange – tous le reconnaissent. Ce serait un des plus beaux passages de mon poème que d’en expliquer la raison. Attiré par une force irrésistible, le peuple se presse sur son passage et s’attache à ses pas. Silencieux, il passe au milieu de la foule avec un sourire d’infinie compassion. Son cœur est embrasé d’amour, ses yeux dégagent la Lumière, la Science, la Force, qui rayonnent et éveillent l’amour dans les cœurs, Il leur tend les bras, Il les bénit, une vertu salutaire émane de son contact et même de ses vêtements. Un vieillard, aveugle depuis son enfance, s’écrie dans la foule : « Seigneur, guéris-moi, et je te verrai. » Une écaille tombe de ses yeux et l’aveugle voit. Le peuple verse des larmes de joie et baise la terre sur ses pas. Les enfants jettent des fleurs sur son passage ; on chante, on crie : « Hosanna ! » C’est lui, ce doit être Lui, s’écrie-t-on, ce ne peut être que Lui ! Il s’arrête sur le parvis de la cathédrale de Séville au moment où l’on apporte un petit cercueil blanc où repose une enfant de sept ans, la fille unique d’un notable. La morte est couverte de fleurs. « Il ressuscitera ton enfant » , crie-t-on dans la foule à la mère en larmes. L’ecclésiastique venu au-devant du cercueil regarde d’un air perplexe et fronce le sourcil. Soudain un cri retentit, la mère se jette à ses pieds : « Si c’est Toi, ressuscite mon enfant ! » et elle lui tend les bras. Le cortège s’arrête, on dépose le cercueil sur les dalles. Il le contemple avec pitié, sa bouche profère doucement une fois encore : «Talitha koumi et la jeune fille se leva. » La morte se soulève, s’assied et regarde autour d’elle, souriante, d’un air étonné. Elle tient le bouquet de roses blanches qu’on avait déposé dans son cercueil. Dans la foule, on est troublé, on crie, on pleure. À ce moment passe sur la place le cardinal grand inquisiteur. C’est un grand vieillard, presque nonagénaire, avec un visage desséché, des yeux caves, mais où luit encore une étincelle. Il n’a plus le pompeux costume dans lequel il se pavanait hier devant le peuple, tandis qu’on brûlait les ennemis de l’Église romaine ; il a repris son vieux froc grossier. Ses mornes auxiliaires et la garde du Saint-Office le suivent à une distance respectueuse. Il s’arrête devant la foule et observe de loin. Il a tout vu, le cercueil déposé devant Lui, la résurrection de la fillette, et son visage s’est assombri. Il fronce ses épais sourcils et ses yeux brillent d’un éclat sinistre. Il le désigne du doigt et ordonne aux gardes de le saisir. Si grande est sa puissance et le peuple est tellement habitué à se soumettre, à lui obéir en tremblant, que la foule s’écarte devant les sbires ; au milieu d’un silence de mort, ceux-ci l’empoignent et l’emmènent. Comme un seul homme ce peuple s’incline jusqu’à terre devant le vieil inquisiteur, qui le bénit sans mot dire et poursuit son chemin. On conduit le Prisonnier au sombre et vieux bâtiment du Saint-Office, on l’y enferme dans une étroite cellule voûtée. La journée s’achève, la nuit vient, une nuit de Séville, chaude et étouffante. L’air est embaumé des lauriers et des citronniers. Dans les ténèbres, la porte de fer du cachot s’ouvre soudain et le grand inquisiteur paraît, un flambeau à la main. Il est seul, la porte se referme derrière lui. Il s’arrête sur le seuil, considère longuement la Sainte Face. Enfin, il s’approche, pose le flambeau sur la table et lui dit : « C’est Toi, Toi ? »
Ne recevant pas de réponse, il ajoute rapidement : « Ne dis rien, tais-toi. D’ailleurs, que pourrais-tu dire ? Je ne le sais que trop. Tu n’as pas le droit d’ajouter un mot à ce que tu as dit jadis. Pourquoi es-tu venu nous déranger ? Car tu nous déranges, tu le sais bien. Mais sais-tu ce qui arrivera demain ? J’ignore qui tu es et ne veux pas le savoir : est-ce Toi ou seulement Son apparence ? mais demain je te condamnerai et tu seras brûlé comme le pire des hérétiques, et ce même peuple qui aujourd’hui te baisait les pieds, se précipitera demain, sur un signe de moi, pour alimenter ton bûcher. Le sais-tu ? Peut-être » , ajoute le vieillard, pensif, les yeux toujours fixés sur son Prisonnier.



– Je ne comprends pas bien ce que cela veut dire, Ivan, objecta Aliocha, qui avait écouté en silence. Est-ce une fantaisie, une erreur du vieillard, un quiproquo étrange ? – Admets cette dernière supposition, dit Ivan en riant, si le réalisme moderne t’a rendu à ce point réfractaire au surnaturel. Qu’il en soit comme tu voudras. C’est vrai, mon inquisiteur a quatre-vingt-dix ans, et son idée a pu, de longue date, lui déranger l’esprit. Enfin, c’est peut-être un simple délire, la rêverie d’un vieillard avant sa fin, l’imagination échauffée par le récent autodafé. Mais quiproquo ou fantaisie, que nous importe ? Ce qu’il faut seulement noter, c’est que l’inquisiteur révèle enfin sa pensée, dévoile ce qu’il a tu durant toute sa carrière. – Et le Prisonnier ne dit rien ? Il se contente de le regarder ? – En effet. Il ne peut que se taire. Le vieillard lui-même lui fait observer qu’il n’a pas le droit d’ajouter un mot à ses anciennes paroles. C’est peut-être le trait fondamental du catholicisme romain, à mon humble avis : « Tout a été transmis par toi au pape, tout dépend donc maintenant du pape ; ne viens pas nous déranger, avant le temps du moins. » Telle est leur doctrine, celle des jésuites, en tout cas. Je l’ai trouvée chez leurs théologiens.
« As-tu le droit de nous révéler un seul des secrets du monde d’où tu viens ? » demande le vieillard, qui répond à sa place : « Non, tu n’en as pas le droit, car cette révélation s’ajouterait à celle d’autrefois, et ce serait retirer aux hommes la liberté que tu défendais tant sur la terre. Toutes tes révélations nouvelles porteraient atteinte à la liberté de la foi, car elles paraîtraient miraculeuses ; or, tu mettais au-dessus de tout, il y a quinze siècles, cette liberté de la foi. N’as-tu pas dit bien souvent : « Je veux vous rendre libres. » Eh bien ! Tu les a vus, les hommes « libres » , ajoute le vieillard d’un air sarcastique. Oui, cela nous a coûté cher, poursuit-il en le regardant avec sévérité, mais nous avons enfin achevé cette œuvre en ton nom. Il nous a fallu quinze siècles de rude labeur pour instaurer la liberté ; mais c’est fait, et bien fait. Tu ne le crois pas ? Tu me regardes avec douceur, sans même me faire l’honneur de t’indigner ? Mais sache que jamais les hommes ne se sont crus aussi libres qu’à présent, et pourtant, leur liberté, ils l’ont humblement déposée à nos pieds. Cela est notre œuvre, à vrai dire ; est-ce la liberté que tu rêvais ? »



– De nouveau, je ne comprends pas, interrompit Aliocha ; il fait de l’ironie, il se moque ?
– Pas du tout ! Il se vante d’avoir, lui et les siens, supprimé la liberté, dans le dessein de rendre les hommes heureux. Car c’est maintenant pour la première fois (il parle, bien entendu, de l’Inquisition), qu’on peut songer au bonheur des hommes. Ils sont naturellement révoltés ; est-ce que des révoltés peuvent être heureux ? Tu étais averti, lui dit-il, les conseils ne t’ont pas manqué, mais tu n’en as pas tenu compte, tu as rejeté l’unique moyen de procurer le bonheur aux hommes ; heureusement qu’en partant tu nous a transmis l’œuvre, tu as promis, tu nous as solennellement accordé le droit de lier et de délier, tu ne saurais maintenant songer à nous retirer ce droit. Pour- quoi donc es-tu venu nous déranger ? »
– Que signifie ceci : « les avertissements et les conseils ne t’ont pas manqué » ? demanda Aliocha.
– Mais c’est le point capital dans le discours du vieillard : « L’Esprit terrible et profond, l’Esprit de la destruction et du néant, reprend-il, t’a parlé dans le désert, et les Écritures rapportent qu’il t’a « tenté » . Est-ce vrai ? Et pouvait-on rien dire de plus pénétrant que ce qui te fut dit dans les trois questions ou, pour parler comme les Écritures, les « tentations » que tu as repoussées ? Si jamais il y eut sur terre un miracle authentique et retentissant, ce fut le jour de ces trois tentations. Le seul fait d’avoir formulé ces trois questions constitue un miracle. Supposons qu’elles aient disparu des Écritures, qu’il faille les reconstituer, les imaginer à nouveau pour les y replacer, et qu’on réunisse à cet effet tous les sages de la terre, hommes d’États, prélats, savants, philosophes, poètes, en leur disant : imaginez, rédigez trois questions, qui non seulement correspondent à l’importance de l’événement, mais encore expriment en trois phrases toute l’histoire de l’humanité future, crois-tu que cet aréopage de la sagesse humaine pourrait imaginer rien d’aussi fort et d’aussi profond que les trois questions que te proposa alors le puissant Esprit ? Ces trois questions prouvent à elles seules que l’on a affaire à l’Esprit éternel et absolu et non à un esprit humain transitoire. Car elles résument et prédisent en même temps toute l’histoire ultérieure de l’humanité ; ce sont les trois formes où se cristallisent toutes les contradictions insolubles de la nature humaine. On ne pouvait pas s’en rendre compte alors, car l’avenir était voilé, mais maintenant, après quinze siècles écoulés, nous voyons que tout avait été prévu dans ces trois questions et s’est réalisé
au point qu’il est impossible d’y ajouter ou d’en retrancher un seul mot. « Décide donc toi-même qui avait raison : toi, ou celui qui t’interrogeait ? Rappelle-toi la première question, le sens sinon la teneur : tu veux aller au monde les mains vides, en prêchant aux hommes une liberté que leur sottise et leur ignominie naturelles les empêchent de comprendre, une liberté qui leur fait peur, car il n’y a et il n’y a jamais rien eu de plus intolérable pour l’homme et la société ! Tu vois ces pierres dans ce désert aride ? Change-les en pains, et l’humanité accourra sur tes pas, tel qu’un troupeau docile et reconnaissant, tremblant pourtant que ta main se retire et qu’ils n’aient plus de pain. « Mais tu n’as pas voulu priver l’homme de la liberté, et tu as refusé, estimant qu’elle était incompatible avec l’obéissance achetée par des pains. Tu as répliqué que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais sais-tu qu’au nom de ce pain terrestre, l’Esprit de la terre s’insurgera contre toi, luttera et te vaincra, que tous le suivront en s’écriant. « Qui est semblable à cette bête, elle nous a donné le feu du ciel ? » Des siècles passeront et l’humanité proclamera par la bouche de ses savants et de ses sages qu’il n’y a pas de crimes, et, par conséquent, pas de péché ; qu’il n’y a que des affamés. « Nourris-les, et alors exige d’eux qu’ils soient « vertueux » ! Voilà ce qu’on inscrira sur l’étendard de la révolte qui abattra ton temple. À sa place un nouvel édifice s’élèvera, une seconde tour de Babel, qui restera sans doute inachevée, comme la première ; mais tu aurais pu épargner aux hommes cette nouvelle tentative et mille ans de souffrance. Car ils viendront nous trouver, après avoir peiné mille ans à bâtir leur tour ! Ils nous chercheront sous terre comme jadis, dans les catacombes où nous serons cachés (on nous persécutera de nouveau) et ils clameront : « Donnez-nous à manger, car ceux qui nous avaient promis le feu du ciel ne nous l’ont pas donné. » Alors, nous achèverons leur tour, car il ne faut pour cela que la nourriture, et nous les nourrirons, soi-disant en ton nom, nous le ferons accroire. Sans nous, ils seront toujours affamés. Aucune science ne leur donnera du pain, tant qu’ils demeureront libres, mais ils finiront par la déposer à nos pieds, cette liberté, en disant : « Réduisez-nous plutôt en servitude, mais nourrissez-nous. » Ils comprendront enfin que la liberté est inconciliable avec le pain de la terre à discrétion, parce que jamais ils ne sauront le répartir entre eux ! Ils se convaincront aussi de leur impuissance à se faire libres, étant faibles, dépravés, nuls et révoltés. Tu leur promettais le pain du ciel ; encore un coup, est-il comparable à celui de la terre aux yeux de la faible race humaine, éternellement ingrate et dépravée ? Des milliers et des dizaines de milliers d’âmes te suivront à cause de ce pain, mais que deviendront les millions et les milliards qui n’auront pas le courage de préférer le pain du ciel à celui de la terre ? Ne chérirais-tu que les grands et les forts, à qui les autres, la multitude innombrable, qui est faible mais qui t’aime, ne servirait que de matière exploitable ? Ils nous sont chers aussi, les êtres faibles. Quoique dépravés et révoltés, ils deviendront finalement dociles.



Ils s’étonneront et nous croiront des dieux pour avoir consenti, en nous mettant à leur tête, à assurer la liberté qui les effrayait et à régner sur eux, tellement à la fin ils auront peur d’être libres. Mais nous leur dirons que nous sommes tes disciples, que nous régnons en ton nom. Nous les tromperons de nouveau, car alors nous ne te laisserons pas approcher de nous. Et c’est cette imposture qui constituera notre souffrance, car il nous faudra mentir. Tel est le sens de la première question qui t’a été posée dans le désert, et voilà ce que tu as repoussé au nom de la liberté, que tu mettais au-dessus de tout. Pourtant elle recelait le secret du monde. En consentant au miracle des pains, tu aurais calmé l’éternelle inquiétude de l’humanité – individus et collectivité –, savoir : « devant qui s’incliner ? » Car il n’y a pas pour l’homme, demeuré libre, de souci plus constant, plus cuisant que de chercher un être devant qui s’incliner. Mais il ne veut s’incliner que devant une force incontestée, que tous les humains respectent par un consentement universel. Ces pauvres créatures se tourmentent à chercher un culte qui réunisse non seulement quelques fidèles, mais dans lequel tous ensemble communient, unis par la même foi. Ce besoin de la communauté dans l’adoration est le principal tourment de chaque individu et de l’humanité tout entière, depuis le commencement des siècles.



C’est pour réaliser ce rêve qu’on s’est exterminé par le glaive. Les peuples ont forgé des dieux et se sont défiés les uns les autres : « Quittez vos dieux, adorez les nôtres ; sinon, malheur à vous et à vos dieux ! » Et il en sera ainsi jusqu’à la fin du monde, même lorsque les dieux auront disparu ; on se prosternera devant les idoles. Tu n’ignorais pas, tu ne pouvais pas ignorer ce secret fondamental de la nature humaine, et pourtant tu as repoussé l’unique drapeau infaillible qu’on t’offrait et qui aurait courbé sans conteste tous les hommes devant toi, le drapeau du pain terrestre ; tu l’as repoussé au nom du pain céleste et de la liberté ! Vois ce que tu fis ensuite, toujours au nom de la liberté ! Il n’y a pas, je te le répète, de souci plus cuisant pour l’homme que de trouver au plus tôt un être à qui déléguer ce don de la liberté que le malheureux apporte en naissant. Mais pour disposer de la liberté des hommes, il faut leur donner la paix de la conscience. Le pain te garantissait le succès ; l’homme s’incline devant qui le donne, car c’est une chose incontestée, mais qu’un autre se rende maître de la conscience humaine, il laissera là même ton pain pour suivre celui qui captive sa conscience. En cela tu avais raison, car le secret de l’existence humaine consiste, non pas seulement à vivre, mais encore à trouver un motif de vivre. Sans une idée nette du but de l’existence, l’homme préfère y renoncer et fût-il entouré de monceaux de pain, il se détruira plutôt que de demeurer sur terre. Mais qu’est-il advenu ? Au lieu de t’emparer de la liberté humaine, tu l’as encore étendue ? As-tu donc oublié que l’homme préfère la paix et même la mort à la liberté de discerner le bien et le mal ? Il n’y a rien de plus séduisant pour l’homme que le libre arbitre, mais aussi rien de plus douloureux. Et au lieu de principes solides qui eussent tranquillisé pour toujours la conscience humaine, tu as choisi des notions vagues, étranges, énigmatiques, tout ce qui dépasse la force des hommes, et par là tu as agi comme si tu ne les aimais pas, toi, qui étais venu donner ta vie pour eux ! Tu as accru la liberté humaine au lieu de la confisquer et tu as ainsi imposé pour toujours à l’être moral les affres de cette liberté. Tu voulais être librement aimé, volontairement suivi par les hommes charmés. Au lieu de la dure loi ancienne, l’homme devait désormais, d’un cœur libre, discerner le bien et le mal, n’ayant pour se guider que ton image, mais ne prévoyais-tu pas qu’il repousserait enfin et contesterait même ton image et ta vérité, étant accablé sous ce fardeau terrible : la liberté de choisir ? Ils s’écrieront enfin que la vérité n’était pas en toi, autrement tu ne les aurais pas laissés dans une incertitude aussi angoissante avec tant de soucis et de problèmes insolubles. Tu as ainsi préparé la ruine de ton royaume ; n’accuse donc personne de cette ruine. Cependant, était-ce là ce qu’on te proposait ? Il y a trois forces, les seules qui puissent subjuguer à jamais la conscience de ces faibles révoltés, ce sont : le miracle, le mystère, l’autorité ! Tu les as repoussées toutes trois, donnant ainsi un exemple. L’Esprit terrible et profond t’avait transporté sur le pinacle du Temple et t’avait dit : « Veux-tu savoir si tu es le fils de Dieu? Jette-toi en bas, car il est écrit que les anges le soutiendront et le porteront, il ne se fera aucune blessure, tu sauras alors si tu es le Fils de Dieu et tu prouveras ainsi ta foi en ton Père. » Mais tu as repoussé cette proposition, tu ne t’es pas précipité. Tu montras alors une fierté sublime, divine, mais les hommes, race faible et révoltée, ne sont pas des dieux ! Tu savais qu’en faisant un pas, un geste pour te précipiter, tu aurais tenté le Seigneur et perdu la foi en lui. Tu te serais brisé sur cette terre que tu venais sauver, à la grande joie du tentateur. Mais y en a-t-il beaucoup comme toi? Peux-tu admettre un instant que les hommes auraient la force d’endurer une semblable tentation ? Est-ce le propre de la nature humaine de repousser le miracle, et dans les moments graves de la vie, devant les questions capitales et douloureuses, de s’en tenir à la libre décision du cœur ? Oh ! tu savais que ta fermeté serait relatée dans les Écritures, traverserait les âges, atteindrait les régions les plus lointaines, et tu espérais que, suivant ton exemple, l’homme se contenterait de Dieu, sans recourir au miracle. Mais tu ignorais que l’homme repousse Dieu en même temps que le miracle, car c’est surtout le miracle qu’il cherche. Et comme il ne saurait s’en passer, il s’en forge de nouveaux, les siens propres, il s’inclinera devant les prodiges d’un magicien, les sortilèges d’une sorcière, fût-il même un révolté, un hérétique, un impie avéré. Tu n’es pas descendu de la croix, quand on se moquait de toi et qu’on te criait, par dérision : «Descends de la croix, et nous croirons en toi. » Tu ne l’as pas fait, car de nouveau tu n’as pas voulu asservir l’homme par un miracle ; tu désirais une foi qui fût libre et non point inspirée par le merveilleux. Il te fallait un libre amour, et non les serviles transports d’un esclave terrifié. Là encore, tu te faisais une trop haute idée des hommes, car ce sont des esclaves, bien qu’ils aient été créés rebelles. Vois et juge, après quinze siècles révolus ; qui as-tu élevé jusqu’à toi ? Je le jure, l’homme est plus faible et plus vil que tu ne pensais. Peut-il, peut-il accomplir la même chose que toi ? La grande estime que tu avais pour lui a fait tort à la pitié. Tu as trop exigé de lui, toi pourtant qui l’aimais plus que toi-même ! En l’estimant moins, tu lui aurais imposé un fardeau plus léger, plus en rapport avec ton amour. Il est faible et lâche.



Qu’importe qu’à présent il s’insurge partout contre notre autorité et soit fier de sa révolte ? C’est la fierté de jeunes écoliers mutinés qui ont chassé leur maître. Mais l’allégresse des gamins prendra fin et leur coûtera cher. Ils renverseront les temples et inonderont la terre de sang ; mais ils s’apercevront enfin, ces enfants stupides, qu’ils ne sont que de faibles mutins, incapables de se révolter longtemps. Ils verseront de sottes larmes et comprendront que le créateur, en les faisant rebelles, a voulu se moquer d’eux, assurément. Ils le crieront avec désespoir et ce blasphème les rendra encore plus malheureux, car la nature humaine ne supporte pas le blasphème et finit toujours par en tirer vengeance. Ainsi, l’inquiétude, le trouble, le malheur, tel est le partage des hommes, après les souffrances que tu as endurées pour leur liberté ! Ton éminent prophète dit, dans sa vision symbolique, qu’il a vu tous les participants à la première résurrection et qu’il y en avait douze mille pour chaque tribu. Pour être si nombreux, ce devait être plus que des hommes, presque des dieux. Ils ont supporté ta croix et l’existence dans le désert, se nourrissant de sauterelles et de racines ; certes, tu peux être fier de ces enfants de la liberté, du libre amour, de leur sublime sacrifice en ton nom. Mais rappelle-toi, ils n’étaient que quelques milliers, et presque des dieux ; mais le reste ? Est-ce leur faute, aux autres, aux faibles humains, s’ils n’ont pu supporter ce qu’endurent les forts ? L’âme faible est-elle coupable de ne pouvoir contenir des dons si terribles ? N’es-tu vraiment venu que pour les élus ? Alors, c’est un mystère, incompréhensible pour nous, et nous aurions le droit de le prêcher aux hommes, d’enseigner que ce n’est pas la libre décision des cœurs ni l’amour qui importent, mais le mystère, auquel ils doivent se soumettre aveuglément, même contre le gré de leur conscience. C’est ce que nous avons fait. Nous avons corrigé ton œuvre en la fondant sur le miracle, le mystère, l’autorité. Et les hommes se sont réjouis d’être de nouveau menés comme un troupeau et délivrés de ce don funeste qui leur causait de tels tourments. Avions-nous raison d’agir ainsi, dis-moi ? N’était-ce pas aimer l’humanité que de comprendre sa faiblesse, d’alléger son fardeau avec amour, de tolérer même le péché à sa faible nature, pourvu que ce fût avec notre permission ? Pourquoi donc venir entraver notre œuvre ? Pourquoi gardes-tu le silence en me fixant de ton regard tendre et pénétrant ? Fâche-toi plutôt, je ne veux pas de ton amour, car moi-même je ne t’aime pas. Pourquoi le dissimulerais-je ? Je sais à qui je parle, tu connais ce que j’ai à te dire, je le vois dans tes yeux. Est-ce à moi à te cacher notre secret ? Peut-être veux-tu l’entendre de ma bouche, le voici. Nous ne sommes pas avec toi, mais avec lui, depuis longtemps déjà. Il y a juste huit siècles que nous avons reçu de lui ce dernier don que tu repoussas avec indignation, lorsqu’il te montrait tous les royaumes de la terre ; nous avons accepté Rome et le glaive de César, et nous nous sommes déclarés les seuls rois de la terre, bien que jusqu’à présent nous n’ayons pas encore eu le temps de parachever notre œuvre. Mais à qui la faute ? Oh ! l’affaire n’est qu’au début, elle est loin d’être terminée, et la terre aura encore beaucoup à souffrir, mais nous atteindrons notre but, nous serons César, alors nous songerons au bonheur universel. « Cependant, tu aurais pu alors prendre le glaive de César. Pourquoi as-tu repoussé ce dernier don ? En suivant ce troisième conseil du puissant Esprit, tu réalisais tout ce que les hommes cherchent sur la terre : un maître devant qui s’incliner, un gardien de leur conscience et le moyen de s’unir finalement dans la concorde en une commune fourmilière, car le besoin de l’union universelle est le troisième et dernier tourment de la race humaine. L’humanité a toujours tendu dans son ensemble à s’organiser sur une base universelle. Il y a eu de grands peuples à l’histoire glorieuse, mais à mesure qu’ils se sont élevés, ils ont souffert davantage, éprouvant plus fortement que les autres le besoin de l’union universelle. Les grands conquérants, les Tamerlan et les Gengis-Khan, qui ont parcouru la terre comme un ouragan, incarnaient, eux aussi, sans en avoir conscience, cette aspiration des peuples vers l’unité. En acceptant la pourpre de César, tu aurais fondé l’empire universel et donné la paix au monde. En effet, qui est qualifié pour dominer les hommes, sinon ceux qui dominent leur conscience et disposent de leur pain ? Nous avons pris le glaive de César et, ce faisant, nous t’avons abandonné pour le suivre. Oh ! il s’écoulera encore des siècles de licence intellectuelle, de vaine science et d’anthropophagie, car c’est par là qu’ils finiront, après avoir édifié leur tour de Babel sans nous. Mais alors la bête viendra vers nous en rampant, léchera nos pieds, les arrosera de larmes de sang. Et nous monterons sur elle, nous élèverons en l’air une coupe où sera gravé le mot: « Mystère ! » Alors seulement la paix et le bonheur régneront sur les hommes. Tu es fier de tes élus, mais ce n’est qu’une élite, tandis que nous donnerons le repos à tous. D’ailleurs, parmi ces forts destinés à devenir des élus, combien se sont lassés enfin de t’attendre, combien ont porté et porteront encore autre part les forces de leur esprit et l’ardeur de leur cœur, combien finiront par s’insurger contre toi au nom de la liberté ! Mais c’est toi qui la leur auras donnée. Nous rendrons tous les hommes heureux, les révoltes et les massacres inséparables de ta liberté cesseront. Oh ! nous les persuaderons qu’ils ne seront vraiment libres qu’en abdiquant leur liberté en notre faveur. Eh bien, dirons-nous la vérité ou mentirons-nous ? Ils se convaincront eux-mêmes que nous disons vrai, car ils se rappelleront dans quelle servitude, dans quel trouble les avait plongés ta liberté. L’indépendance, la libre pensée, la science les auront égarés dans un tel labyrinthe, mis en présence de tels prodiges, de telles énigmes, que les uns, rebelles furieux, se détruiront eux-mêmes, les autres, rebelles, mais faibles, foule lâche et misérable, se traîneront à nos pieds en criant : « Oui, vous aviez raison, vous seuls possédiez son secret et nous revenons à vous ; sauvez-nous de nous-mêmes ! » Sans doute, en recevant de nous les pains, ils verront bien que nous prenons les leurs, gagnés par leur propre travail, pour les distribuer, sans aucun miracle ; ils verront bien que nous n’avons pas changé les pierres en pain, mais ce qui leur fera plus de plaisir que le pain lui-même, ce sera de le recevoir de nos mains ! Car ils se souviendront que jadis le pain même, fruit de leur travail, se changeait en pierre dans leurs mains, tandis que, lorsqu’ils revinrent à nous, les pierres se muèrent en pain. Ils comprendront la valeur de la soumission définitive. Et tant que les hommes ne l’auront pas comprise, ils seront malheureux. Qui a le plus contribué à cette incompréhension, dis-moi ? Qui a divisé le troupeau et l’a dispersé sur des routes inconnues ? Mais le troupeau se reformera, il rentrera dans l’obéissance et ce sera pour toujours. Alors nous leur donnerons un bonheur doux et humble, un bonheur adapté à de faibles créatures comme eux. Nous les persuaderons, enfin, de ne pas s’enorgueillir, car c’est toi, en les élevant, qui le leur as enseigné ; nous leur prouverons qu’ils sont débiles, qu’ils sont de pitoyables enfants, mais que le bonheur puéril est le plus délectable. Ils deviendront timides, ne nous perdront pas de vue et se serreront contre nous avec effroi, comme une tendre couvée sous l’aile de la mère. Ils éprouveront une surprise craintive et se montreront fiers de cette énergie, de cette intelligence qui nous auront permis de dompter la foule innombrable des rebelles. Notre courroux les fera trembler, la timidité les envahira, leurs yeux deviendront larmoyants comme ceux des enfants et des femmes ; mais, sur un signe de nous, ils passeront aussi facilement au rire et à la gaieté, à la joie radieuse des enfants. Certes, nous les astreindrons au travail, mais aux heures de loisir nous organiserons leur vie comme un jeu d’enfant, avec des chants, des chœurs, des danses innocentes. Oh ! nous leur permettrons même de pécher, car ils sont faibles, et à cause de cela, ils nous aimeront comme des enfants. Nous leur dirons que tout péché sera racheté, s’il est commis avec notre permission ; c’est par amour que nous leur permettrons de pécher et nous en prendrons la peine sur nous. Ils nous chériront comme des bienfaiteurs qui se chargent de leurs péchés devant Dieu. Ils n’auront nuls secrets pour nous. Suivant leur degré d’obéissance, nous leur permettrons ou leur défendrons de vivre avec leurs femmes ou leurs maîtresses, d’avoir des enfants ou de n’en pas avoir, et ils nous écouteront avec joie. Ils nous soumettront les secrets les plus pénibles de leur conscience, nous résoudrons tous les cas et ils accepteront notre décision avec allégresse, car elle leur épargnera le grave souci de choisir eux-mêmes librement. Et tous seront heureux, des millions de créatures, sauf une centaine de mille, leurs directeurs, sauf nous, les dépositaires du secret. Les heureux se compteront par milliards et il y aura cent mille martyrs chargés de la connaissance maudite du bien et du mal. Ils mourront paisiblement, ils s’éteindront doucement en ton nom, et dans l’au-delà ils ne trouveront que la mort. Mais nous garderons le secret ; nous les bercerons, pour leur bonheur, d’une récompense éternelle dans le ciel. Car s’il y avait une autre vie, ce ne serait certes pas pour des êtres comme eux. On prophétise que tu reviendras pour vaincre de nouveau, entouré de tes élus, puissants et fiers ; nous dirons qu’ils n’ont sauvé qu’eux-mêmes, tandis que nous avons sauvé tout le monde. On prétend que la fornicatrice, montée sur la bête et tenant dans ses mains la coupe du mystère, sera déshonorée, que les faibles se révolteront de nouveau, déchireront sa pourpre et dévoileront son corps « impur » . Je me lèverai alors et je te montrerai les milliards d’heureux qui n’ont pas connu le péché. Et nous, qui nous serons chargés de leurs fautes, pour leur bonheur, nous nous dresserons devant toi, en disant : « Je ne te crains point ; moi aussi, j’ai été au désert, j’ai vécu de sauterelles et de racines ; moi aussi j’ai béni la liberté dont tu gratifias les hommes, et je me préparais à figurer parmi tes élus, les puissants et les forts en brûlant de « compléter le nombre » . Mais je me suis ressaisi et n’ai pas voulu servir une cause insensée. Je suis revenu me joindre à ceux qui ont corrigé ton œuvre. J’ai quitté les fiers, je suis revenu aux humbles, pour faire leur bonheur. Ce que je te dis s’accomplira et notre empire s’édifiera. Je te le répète, demain, sur un signe de moi, tu verras ce troupeau docile apporter des charbons ardents au bûcher où tu monteras, pour être venu entraver notre œuvre. Car si quelqu’un a mérité plus que tous le bûcher, c’est toi. Demain, je te brûlerai. Dixi. »



Ivan s’arrêta. Il s’était exalté en discourant ; quand il eut terminé, un sourire apparut sur ses lèvres. Aliocha avait écouté en silence, avec une émotion extrême. À plusieurs reprises il avait voulu interrompre son frère, mais s’était contenu. «Mais… c’est absurde ! s’écria-t-il en rougissant. Ton poème est un éloge de Jésus, et non un blâme… comme tu le voulais. Qui croira ce que tu dis de la liberté ? Est-ce ainsi qu’il faut la comprendre ? Est-ce la conception de l’Église orthodoxe ?… C’est Rome, et encore pas tout entière, ce sont les pires éléments du catholicisme, les inquisiteurs, les Jésuites !… Il n’existe pas de personnage fantastique, comme ton inquisiteur. Quels sont ces péchés d’autrui dont
on prend la charge ? Quels sont ces détenteurs du mystère, qui se chargent de l’anathème pour le bonheur de l’humanité? Quand a-t-on vu cela ? Nous connaissons les Jésuites, on dit d’eux beaucoup de mal, mais sont-ils pareils aux tiens ? Nullement !… C’est simplement l’armée romaine, l’instrument de la future domination universelle, avec un empereur, le pontife romain, à sa tête… Voilà leur idéal, il n’y a là aucun mystère, aucune tristesse sublime… la soif de régner, la vulgaire convoitise des vils biens terrestres… une sorte de servage futur où ils deviendraient propriétaires fonciers… voilà tout. Peut-être même ne croient-ils pas en Dieu. Ton inquisiteur n’est qu’une fiction…
– Arrête, arrête ! Dit en riant Ivan. Comme tu t’échauffes ! Une fiction, dis-tu ? Soit, évidemment. Néanmoins, crois-tu vraiment que tout le mouvement catholique des derniers siècles ne soit inspiré que par la soif du pouvoir, qu’il n’ait en vue que les seuls biens terrestres ? N’est-ce pas le Père Païsius qui t’enseigne cela ?
– Non, non, au contraire. Le Père Païsius a bien parlé une fois dans ton sens… mais ce n’était pas du tout la même chose.
– Ah, ah, voilà un précieux renseignement, malgré ton « pas du tout la même chose » ! Mais pourquoi les Jésuites et les inquisiteurs se seraient-ils unis seulement en vue du bonheur terrestre ? Ne peut-on rencontrer parmi eux un martyr, qui soit en proie à une noble souffrance et qui aime l’humanité ? Suppose que parmi ces êtres assoiffés uniquement des biens matériels, il s’en trouve un seul comme mon vieil inquisiteur, qui a vécu de racines dans le désert et s’est acharné à vaincre ses sens pour se rendre libre, pour atteindre la perfection ; pourtant il a toujours aimé l’humanité. Tout à coup il voit clair, il se rend compte que c’est un bonheur médiocre de parvenir à la liberté parfaite, quand des millions de créatures demeurent toujours disgraciées, trop faibles pour user de leur liberté, que ces révoltés débiles ne pourront jamais achever leur tour, et que ce n’est pas pour de telles oies que le grand idéaliste a rêvé son harmonie. Après avoir compris tout cela, mon inquisiteur retourne en arrière et… se rallie aux gens d’esprit. Est-ce donc impossible ?
– À qui se rallier, à quels gens d’esprit ? s’écria Aliocha presque fâché. Ils n’ont pas d’esprit, ne détiennent ni mystères ni secrets… L’athéisme, voilà leur secret. Ton inquisiteur ne croit pas en Dieu.
– Eh bien, quand cela serait ? Tu as deviné, enfin. C’est bien cela, voilà tout le secret. [...]"

"Les frères Karamazov," Fédor Dostoievsky,



La légende du grand inquisiteur, de Dostoievsky, commentée par 6 grands auteurs:


. Quelques réflexions historiques:
L'Inquisition a officiellement existé dans le catholicisme-romain jusqu'en 1836. A ce moment-là, elle a été renommée en Saint-Office. Ceci sans le moindre changement dans ses buts et méthodes - voir le martyre de saint Pierre l'Aléoute par les Jésuites au 19ème siècle. Ensuite l'institution en question sera à nouveau renommée en "Congrégation pour la Doctrine de la Foi," qui existe à ce jour et dont le monde entier connaît le précédent dirigeant, un certain Joseph Ratzinger, connu sous le nom de Benoît 16 dans le monde médiatique. Au début des années 2000, lorsqu'une petite partie des archives vaticanes a été ouverte aux chercheurs pour les questions de l'inquisition, un journaliste français avait demandé au porte-parole du vatican, un pontife français, si le vatican, dans ses "demandes de pardon", reconnaissait que le principe de l'inquisition en lui-même était mauvais, et donc que c'était un système intrinsèquement mauvais. Le prélat avait gardé un silence géné, et le vatican n'a jamais demandé pardon pour les buts de l'inquisition... ni changé ces buts. Pas même aujourd'hui. Seules les méthodes ont changé, la perte de la main-mise sur la puissance militaire dans la plupart des pays étant la cause directe de ce changement de méthode. No comment.
Il ne faut pas non plus confondre l'institution séculière, le système politique théocratique, que sont ce vatican et ce papisme erronément appelé "catholicisme" avec les personnes qui en sont membres.. dans la plupart des cas sans même avoir jamais réfléchi au pourquoi. Ni sans connaître d'ailleurs ce que cette appartenance signifie en terme d'obligation de croire. Quand on présente à un de ces "fidèles" la liste des canons de son "église," dans 100% des cas, après très peu de ces canons, on obtient un "ah non, ça je ne crois pas du tout"... membres à l'insu de leur plein gré! De plus, il y a bien des non-Orthodoxes disant croire au Christ qui Lui sont bien plus fidèles que certains Orthodoxes avérés. Le Salut ne vient pas par magie.



http://commons.wikimedia.org/wiki/File:VaticanCity_Annex.jpg
* dark grey: territory of Vatican City.
* light grey: territory of Vatican City. Security dispositive of Italy. Free access to public and to Italian police authorities may be revoked at any time for special ceremonial occasions.
* red: The small strip (3 m wide, 60 m long) alongside the northern colonnade is - according to the Lateran treaties - Italian territory and underlies Italian jurisdiction. This fact has been disputed by the mixed Italian-Vatican commission which was in place until 1932 to refine and detail the findings of the treaties. Since this commission had only a consultatory status Italy does not recognize any legal relevance of this dispute.
* blue zone: territory of Italy, but in possession of the Holy See. The area has extraterritorial status and Italian jurisdiction is not applied. The area contains the seat of the Congregation for the Doctrine of the Faith, the bigger part of the audience hall Paul VI. the Campo Santo Teutonico and the German College.
* other: The light grey area next to the station was evidently been added in by mistake and is Italian territory.