"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

16 mars 2011

Présanctifiés - différences de pratique entre Grecs et Slaves (mgr Basile Krivochéine)

http://www.holy-trinity.org/liturgics/krivoshein-greekandrussian.html



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On ne pourrait pas dire cela à propos du Grand Canon de saint André de Crète. Il est très populaire parmi les Russes, étant un de ces moments qui amènent à une attitude de repentance durant le Grand Carême. Il a lieu de manière presque imperceptible chez les Grecs. Pour eux, un Office de Carême plus populaire et aimé et bien suivi (à l'exception de la Semaine de la Passion), c'est l'Acathiste à la Mère de Dieu. Les Grecs ne se contentent pas de l'avoir aux Matines de la Cinquième Semaine, comme le prescrivent les anciens Typikons, mais ils l'ont plus souvent, l'ayant divisé en 4 parties et le célébrant à Complies pendant les 4 premières semaines du Grand Carême. Ici, l'on peut trouver une vénération plus intense de la Théotokos durant le cycle du Carême, s'il n'y avait pas eu d'autres facteurs contradictoires dont nous parlerons plus loin. Paradoxalement, les prières pour les Catéchumènes deviennent une marque caractéristique du Grand Carême puisque, en dehors de la Liturgie des saints Dons Présanctifiés, les Grecs ne les entendent pas durant les autres périodes de l'année.

On pourrait penser que la Liturgie des saints Dons Présanctifiés pourrait avoir la même signification pour les Grecs et pour les Russes. Les fidèles aiment cet Office et sont nombreux à y participer, en particulier s'il est célébré au soir, comme cela devrait être le cas, bien que cette "audacieuse nouveauté" rencontre encore de fortes objections et n'est pas partout pratiquée, excepté chez les Orthodoxes en Occident. Cependant, quand bien même il n'y aurait pas de notables différences dans la célébration de la Liturgie des Présanctifiés, qui pourrait avoir un impact sur l'expérience spirituelle des fidèles, il y a pourtant d'importantes différences théologiques, qui bien que non-officiellement formulées, marquent les actions et les paroles des célébrants derrière les iconostases.

A la grande surprise de nombre de laïcs et même de clergé qui ne suspectent même pas cela, c'est ici que surgit la question : est-ce que le vin dans le Calice, durant la Liturgie des saints Dons Présanctifiés, se change pour devenir le Précieux Sang du Seigneur, comme cela a lieu durant les Liturgies de saint Jean Chrysostome et saint Basile le Grand, ou est-ce que cela reste ce que c'est, en dehors du fait que cela a été béni et sanctifié? En tout cas depuis l'époque de Pierre Mogila, la Liturgie russe répond par la négative : le vin n'est pas changé. Ce point de vue est démontré par le fait que le célébrant consommant le Corps du Christ présanctifié, qui a été humecté avec le Précieux Sang sanctifié à la Liturgie chrysostomienne ou basilienne, boit au Calice sans prononcer les paroles qu'il prononce lorsqu'il consomme lors d'une Liturgie "complète." De plus, s'il célèbre sans diacre et qu'ensuite il consomme le restant des Dons lui-même, il ne boira pas du Calice. Le diacre qui consomme le restant des Dons à la fin de la Liturgie ne boit jamais du Calice même quand il reçoit la Communion. Boire du Calice est vu comme un empêchement pour consommer le restant des Dons, comme l'expliquent les "Notes concernant certaines procédures pour la célébration de la Liturgie des saints Dons Présanctifiés," qui remonte à l'époque de Pierre Mogila :"Si le prêtre célèbre seul.. il ne boit pas du Calice jusqu'à la fin de la Liturgie. Même si le vin est sanctifié en y versant des parcelles (du saint Corps), il n'est pas transubstantié en Divin Sang, puisque les paroles de l'Institution n'ont pas été prononcées dessus comme c'est le cas lors des Liturgies de saint Jean Chrysostome et saint Basile le Grand." Cette même opinion est exprimée dans la pratique de l'Église de Russie, qui n'admet pas les petits enfants à la Communion durant la Liturgie des Présanctifiés, car à leur âge, ils sont incapables d'avaler une parcelle du Corps du Christ et le vin n'est pas considéré comme ayant été changé en Précieux Sang. Comme mentionné dans les livres liturgiques bien que pas de manière très explicite, la pratique grecque laisse supposer ce qui semble être une position théologique complètement différente. Concernant la Liturgie des Présanctifiés, il est brièvement noté : "Le prêtre consomme... des Saints Dons comme durant la Liturgie de saint Jean Chrysostome." A savoir que lorsqu'il boit du Calice, il dit "Le précieux et saint Sang de notre Seigneur et Dieu et Sauveur Jésus-Christ m'est donné.." Dès lors, ce qui est dans le Calice est considéré comme étant le Sang du Christ. Ce point est soutenu par la pratique de boire 3 fois au Calice, comme pendant les Liturgies chrysostomienne et basilienne, ce qui n'aurait pas beaucoup de sens si ce qui était prononcé ne l'était qu'à propos de vin et non pas du Saint Sang. Après tout cela, le célébrant consomme les Saints Dons comme durant les Liturgies habituelles. Quant aux explications théologiques, nous les retrouvons chez les liturgistes helléniques à partir du 11ème siècle : lorsque les parcelles du Corps du Christ sont déversées dans le Calice, le vin se change en Précieux Sang du Seigneur au contact avec Son Corps.

Je ne m'exprimerai pas personnellement concernant cette question théologique importante. Poser une décision à propos de cette différence (si elle existe réellement, car on ne saurait tirer de conclusion sérieuse sur base de différentes pratiques qui concernent des différences de croyance), ce serait au delà de ma compétence, car l'Église, ni dans le monde hellénique, ni en Russie, n'a adopté la moindre décision conciliaire sur le sujet. Je remarquerai seulement que l'explication du changement du vin en Sang du Christ par le contact avec une parcelle du Corps me semble étrange, et est inconnu des anciens Pères. Quant à la "note" de Pierre Mogila, elle est de toute évidence non-applicable vu sa terminologie scolastique ("transubstantiation") et sa théologie non-Orthodoxe d'après laquelle, l'Épiclèse est remplacée par les paroles de l'Institution durant la sanctification des Dons Eucharistiques.

Les éditeurs des livres liturgiques en Russie l'ont bien compris : bien qu'ils incorporent la "note" de Pierre Mogila dans le texte, sa partie la plus choquante, que nous avons partiellement citée ci-dessus, est mentionnée entre parenthèses. D'un autre côté, la théorie d'un changement par le contact est aussi faible : elle ne laisse nulle place à l'Épiclèse. En ce qui concerne la pratique russe, elle semble être plus correcte, mais elle est contradictoire puisqu'elle prescrit au célébrant de boire à 3 reprises du Calice (quel sens cela pourrait-il avoir si ce n'est pas le Sang du Christ?). Et pourtant elle est excessive car elle lui interdit d'en boire s'il célèbre seul.

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