"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

07 avril 2011

Bienheureux les pauvres en esprit! Oui, mais qu'est-ce que cette pauvreté? (sainte Marie de Paris / Mère Marie Skobtsova)


Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum caelorum


LES PAUVRES EN ESPRIT
http://www.berdyaev.com/skobtsova/pauperes_spiritu.html



Pour beaucoup de gens, probablement, la promesse de la Béatitude des Pauvres en Esprit semble incompréhensible. Que signifie-t-elle, cette pauvreté en esprit ? Certains fanatiques y voient l'appauvrissement de l'esprit, sa libération de toute pensée, jusqu'à dire que toute pensée et toute vie intellectuelle sont pécheresses. D'autres, en revanche, considèrent le mot "en esprit" quasiment comme une interpolation ajoutée au texte authentique des Évangiles. (1)

Nous voyons bien qu'il est nécessaire d'essayer de comprendre cette expression.

Lors de sa tonsure monastique, le novice tonsuré fait voeu de renoncement, c'est-à-dire de pauvreté, que l'ont pourrait comprendre au sens matériel, c-à-d comme le refus d'accumuler les richesses matérielles. L'observance stricte de ce voeu conduirait ainsi à la béatitude des pauvres, mais dans un sens si matérialiste et une interprétation si étroite que cela ne rend pas compte de la totalité de l'expression - "bienheureux les pauvres en esprit."

Le voeu de renoncement peut et doit être élargi au domaine spirituel, et celui qui le prononce doit aussi renoncer à l'acquisition spirituelle, s'il veut recevoir la promesse de la béatitude. Mais qu'est la non-acquisition spirituelle?

En opposition à la non-acquisition, on trouve en général 2 vices que, généralement, nous distinguons peu dans la vie monastique et quotidienne : l'avarice et la cupidité. En les analysant, nous voyons qu'en effet, un avare peut être exempt de cupidité et un homme cupide prodigue. Si l'avare dit: "Ce qui est à moi est à moi", souvent il n'ajoute pas "Ce qui est à toi est aussi à moi." À l'inverse, si le cupide dit : "Ce qui est à toi est à moi", il n'ajoute pas forcément : "Ce qui est à moi est à moi." Il peut vouloir s'approprier le bien d'autrui sans tenir particulièrement au sien. Cependant l'avarice et la cupidité ont certainement tendance à s'associer. Ce qui revient à dire : "Ce qui est à moi reste à moi, et ce qui est à toi est aussi à moi."

Celui qui a fait voeu de renoncement doit être exempt d'avarice et de cupidité ; il doit dire : "Ce qui est à moi est à toi et ce qui est à toi est et reste à toi." Mais il serait trop simple de penser que cela ne concerne que les biens matériels. Le renoncement, l'absence d'avarice et de cupidité doit concerner la totalité de l'homme intérieur.
Le pauvre en esprit ne fait rien d'autre que ce que le Christ nous a appris, à savoir donner son âme pour son prochain (2). Or, dans la vie monastique et quotidienne, tout en ayant une attitude négative face à l'acquisition matérielle, nous sommes bien souvent enclins à considérer comme positif de se ménager spirituellement. Cela, alors même que c'est le plus grave des péchés, car c'est un péché non pas matériel mais spirituel. Comprise ainsi spirituellement, la vertu de non-acquisition doit rendre l'homme ouvert au monde et aux hommes. La vie en dehors de l'Église, et aussi une compréhension déformée du Christianisme, nous ont appris à accumuler les richesses intérieures, et accoutumés à la curiosité extérieure, c'est-à-dire la cupidité envers le monde spirituel de nos proches. Souvent, nous entendons dire que l'homme doit se limiter dans l'amour, connaître sa mesure, c'est-à-dire se ménager, soi-même, ses forces spirituelles et son propre chemin de Salut.

Mais le Christ n'a pas mesuré Son amour pour les hommes - et dans Son amour, le Christ a abaissé Sa divinité jusqu'à S'incarner et assumer les souffrances de l'humanité. De la sorte, Il nous apprend non pas à nous modérer dans l'amour, mais à nous donner absolument et sans mesure, comme on donne son âme pour son prochain.

Sans une telle volonté de ce don de soi absolu, il n'y a pas de Christianisme, on ne suit pas la voie du Christ.

Ce n'est pas le Christ, mais un idéal étranger au Christianisme, qui nous invite à accumuler les richesses extérieures et intérieures. Nous savons à quoi mène cet idéal, quels égoïsme et égocentrisme règnent dans le monde, nous savons à quel point les gens sont centrés sur eux-mêmes, leur bien-être de leur âme, leur tranquillité intérieure et leurs intérêts les plus divers. Pourtant, préserver son monde spirituel, s'y enfermer, c'est être amené à s'empoisonner, commencer à pourrir, perdre sa joie de vivre, devenir insupportable et tomber en neurasthénie. C'est paradoxal, mais c'est ainsi : ils deviennent pauvres à force de se ménager, parce que se ménager, c'est transformer sa vie en une perpétuelle contemplation de soi et attention à soi. Les mendiants, les pauvres, conservent précieusement leurs guenilles, ils ne savent pas que le seul moyen de les garder définitivement et de les transformer en richesses, c'est de les donner avec joie et amour à ceux qui en ont besoin.

Et pourquoi?

Ces guenilles ne sont rien d'autre que les richesses périssables du royaume de ce monde. En les donnant, c'est-à-dire en se donnant entièrement, en donnant son âme, l'homme se rend pauvre en esprit, il devient donc bienheureux, parce que selon la promesse du Sauveur, le Royaume de Dieu est à lui. Ainsi l'homme devient, déjà sur cette terre, propriétaire de la richesse impérissable et éternelle du Royaume, trouvant la joie sans mesure, à travers le don de soi dans un amour sacrificiel, avec la facilité et la la liberté du renoncement.

Monachina Maria (Skobtsova)

Nischie Dukhom. "Mat' Maria (Skobtsova): vospominaniya, stat'i, ocherki", vol 1/2, YMCA Press, Paris, 1992, p. 231-233.

(1) Comparez les Béatitudes en Mt 5,3 et Lc 6,20. Cela a donné lieu à des discussions où certains parlaient d'interpolation, voire de suppression due à une erreur de copiste, le terme "en esprit" étant absent chez saint Luc mais présent chez saint Mathieu. De plus, mère Marie connaît bien une autre complexité du problème : le texte en slavon "corrige" le texte grec et latin de Lc 6,20 (tel que dans la version Nestle-Aland), en rajoutant "dukhom / en esprit," apparemment sur base d'avis autorisés qui dépassent le cadre de non-spécialistes en la matière, moi y compris. Les traductions occidentales suivent le grec et le latin comme dans l'édition Nestle, qui cependant ne propose aucune variation textuelle dans ses notes marginales. La discussion est encore amplifiée par certaines tendances comme l'état d'esprit de "l'évangile social" dans le protestantisme. La forme des Béatitudes que l'on retrouve chez saint Mathieu est la plus familière chez les Orthodoxes, et est utilisée liturgiquement pour les Liturgies non-festives. En latin, pour la curiosité, on trouve aussi un étrange élément dans la version lucanienne abrégée des Béatitudes, le "vaecumi", absent chez Mathieu.
Les Béatitudes dans la forme de saint Mathieu sont donc très familières aux Orthodoxes, mais restent énigmatiques quant à toute leur signification. Un détail que Mère Marie ne mentionne pas ici dans la structure interne des Béatitudes, c'est la répétition "car le Royaume des Cieux leur appartient," qui est répétée à nouveau pour la béatitude de ceux qui sont persécutés pour la justice, ce qui n'est probablement connu qu'en le vivant.

(2) Les lecteurs de versions traduites en langues occidentales ne sont probablement pas familiers avec ce à quoi Mère Marie fait référence : Jn 15,13 "Maiorem hac dilectionem nemo habet, ut animam (Grk."psukhen") suam ponat quis pro amicis suis" ("Il n'y a pas de plus grand amour que de donner son âme pour ses amis"). Voir aussi Mc 8,35 "Qui enim voluerit animam suam salvam facere, perdet eam.." ("Car celui qui voudra sauver son âme, la perdra, mais qui perdra son âme à cause de Moi et de l’Évangile la sauvera"). Ici, le slavon suit plutôt bien les versions grecque et latine ("izhe vo azhe khoschet dushu svoiu spasti, pogubit iu…"), plutôt que de donner cette version aseptisée et insipide des traductions occidentales où l'on dit "vie" plutôt que "âme." Il est bien plus profond et c'est une dynamique spirituelle bien plus cruciale que de risquer sa propre âme pour le Christ-Dieu, âme qui est éternelle, que simplement sa vie, si temporelle. Mère Marie et la sainte Tradition Orthodoxe sont bien clairs avec cet aspect si profond, qui est cependant hélas perdu chez bien des Orthodoxes qui ne sont que familiers de versions en traduction occidentale du texte de l'Évangile.



Bennett's Cross, Dartmoor National Park, Devon, Angleterre
Une des antiques croix sculptées dans une région de haute tradition celtique
source & copyright "National Geographic"

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