"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

03 avril 2011

Jeûner dans le monde moderne (Pravmir / higoumène Raphael Vereschak)

http://pravmir.com/on-fasting-in-the-present-day-world-2/


"Ces événements agitèrent l'esprit des gens pendant de longs mois, alors que les premières appréhensions faisaient jour, et que la peste, si je peux m'exprimer ainsi, n'avait pas encore éclaté. Mais je ne dois aussi pas oublier qu'une partie importante de la population se comportait autrement. Le gouvernement encourageait leur dévotion, et prévoyait des prières publiques et des jours de jeûne et d'humiliation, afin d'y confesser publiquement ses péchés et d'implorer la miséricorde de Dieu et d'écarter le terrible jugement qui pendait au dessus de leurs têtes; et il est difficile à décrire avec quel empressement les gens de toutes conditions y prirent part; comment ils affluèrent en masse dans les églises et les assemblées, et ils étaient si nombreux que bien souvent on ne savait plus se glisser ni même parvenir à la porte des plus grandes églises. Et il y avait aussi des prières matin et soir dans nombre d'églises, et des journées de prière privées en divers lieux; et on y trouvait, vous dis-je, quantité de gens, avec une dévotion peu commune. Plusieurs familles, de même, de diverses opinions, pratiquaient un jeûne familial, auquel ils ne conviaient que leurs proches. En un mot, tous ceux qui étaient vraiment sérieux et religieux s'appliquaient d'une manière vraiment chrétienne aux oeuvres de repentance et d'humiliation, comme il sied à un peuple chrétien."


Le récit qui précède n'est pas une évocation historique d'une des terribles pestes qui ravagèrent régulièrement la Constantinople Orthodoxe durant la période impériale. Ni extrait d'une chronique médiévale russe parlant d'une peste qui aurait ravagé Moscou ou l'une des autres anciennes cités russes à l'époque. Non, cette citation est de Daniel Defoe - l'auteur de "Robinson Crusoë" -, il a écrit cela en 1722 à propos de la dernière grande vague de peste bubonique, qui avait eu lieu en Angleterre en 1665. Il faut ici faire remarquer un détail d'importance : Defoë n'était pas Orthodoxe; pas même catholique-romain, mais un dissident protestant. De plus, la plupart des Anglais à avoir souffert de cette peste n'étaient pas non plus Orthodoxes; ni catholiques-romains, mais plutôt anglicans. Malgré tous les effets que la "réforme" protestante avait en Europe occidentale, nous remarquons cependant encore ici une marque évidente d'une piété - jeûne, prière et repentance - qui nous est fort familière à nous autres Orthodoxes de nos jours encore.

Maintenant, la raison pour présenter ce passage n'est pas de donner une leçon historique de culture occidentale - quoique cela représente une leçon en soi-même - mais plutôt de démontrer que jusqu'aux siècles proches, une piété qui comportait jeûne et prière existait encore même dans des cultures marquées par le protestantisme. Hélas cela montre aussi que cette pieuse culture religieuse a progressivement diminué au point que, sous l'influence du sécularisme à l'époque moderne, une telle piété active a de nos jours presqu'entièrement disparue. En effet, en ce qui concerne la société - c-à-d ce que nous voyons dès que nous sortons de chez nous, ou nous branchons sur internet, la télévision ou autre média social - une telle piété active est à présent quasiment éteinte. Nous serions naïfs d'ignorer le fait que cette influence sociale nous a aussi personnellement et profondément affectés, quand bien même nous vivrions au sein de l'Orthodoxie. Dès lors, il est facile de se sentir tel un petit poisson tentant de nager contre le courant dans un grand océan.

Étant dans la sainte saison du Grand Carême, une de nos questions principales est : comment observer le jeûne lorsque cela semble quasiment impossible à cause des circonstances, comme lorsqu'on est étudiant à l'école, ou au travail, ou membre d'une famille non-Orthodoxe, ou souffrant de quelque maladie incapacitante ou chronique? Comment pouvons-nous observer les règles du jeûne alimentaire tout en menant nos vies de tous les jours?

Un premier point à bien garder à l'esprit, c'est que le jeûne reste en vigueur à moins qu'une question de santé l'interdit formellement. Régulièrement, nous entendons des discussions qui semblent dire qu'à cause de certaines circonstances sur lesquelles nous n'avons pas de contrôle – p.ex. l'école, le lieu de travail, etc – nous n'aurions pas besoin de nous abstenir de certains aliments, qu'un "jeûne spirituel" où on lutte contre les passions – colère, envie, etc – est suffisant. Nous oublions cependant que pour les saints Pères, dont nous suivons l'inspiration pour le jeûne, l'acte de jeûner et celui de la lutte contre les passions vont toujours de pair. Si nous voulons que les passions diminuent vraiment, alors nous devons aussi jeûner physiquement de manière alimentaire. C'est une méthode spirituelle éprouvée et réelle qui a été pratiquée par l'Église depuis 2.000 ans. Ses fruits sont évidents pour vaincre les passions et aider à une prière plus profonde. De plus, le jeûne est une manière par laquelle nous consacrons une sainte saison pour le Christ en préparation de la grande Fête à venir : Pâques.

Ensuite, nous devons examiner avec notre prêtre et notre père spirituel comment précisément pratiquer un tel jeûne. Dans nombre de circonstances, comme l'école et le travail, nous ne savons pas avoir un contrôle complet de ce que nous mangeons. Cependant, avec notre père spirituel, nous pouvons envisager comment appliquer le principe spirituel : que tout ce dont nous sommes en mesure de nous abstenir peut être un digne sacrifice pour Dieu. Ainsi, par exemple, il pourrait bien ne pas être possible de suivre strictement la règle de jeûne à la cantine scolaire, et ne se retrouver qu'avec une feuille de salade à manger. Il est peu probable qu'elle nous suffise pour nous nourrir et à garder notre attention sur le but fixé si on fait cela pendant 40 jours. Cependant, il peut être possible de ne pas manger la viande, même si nous nous permettons des laitages, ou nous abstenir de desserts agréables, et de nous en tenir à quelque chose de simple. Il faut aussi voir que de plus en plus de cafétarias et cantines de travail servent des aliments végétariens, ou permettent de manger le repas de carême ou de régime que l'on a apporté.

Si vous êtes le seul Orthodoxe dans votre maisonnée, il peut être difficile d'avoir un contrôle sur les aliments qui sont servis. Nous ne devons jamais juger les autres, et les forcer à changer. Mais si c'est une famille tolérante, on nous y laissera manger un peu différemment si nous le voulons. Nous pouvons, par exemple, prendre l'habitude de ne pas prendre la viande qui y sera servie. Dans certaines familles, cette tolérance permet même de jeûner de manière assez stricte. C'est très bien. Mais bien sûr, nous ne devons pas utiliser cette facilité pour attirer l'attention sur nous-mêmes, ou – Dieu nous en préserve! - pour commencer des disputes et des discussions. Si nous ne sommes pas toujours sur la défensive, acceptant que notre famille vit les choses autrement que nous, cela laissera plus de place pour parvenir à des arrangements entre notre famille et nous.

Finalement, les questions de santés affectent aussi notre capacité à jeûner. Dans notre entretien avec notre père confesseur, nous devons prendre soin à ne pas mettre notre santé en danger. Nous devons maintenir l'effort sérieux que la période de jeûne requiert de nos. Nous ne devons pas non plus nous inventer des excuses qui sont un frein au sacrifice personnel qu'implique le Grand Carême. Un bon équilibre et discernement sont requis pour ce faire, de sorte que nous n'en arrivions pas à l'extrémité inverse de la stupide imprudence, qui est véritablement une marque d'orgueil. La meilleure règle à garder à l'esprit est celle de la Voie Royale : éviter les extrêmes contraires que sont la paresse en la matière et l'invention d'excuses d'une part, et l'imprudence et un rigorisme orgueilleux de l'autre.

Par un jeûne digne et l'effort qu'il implique, nous nous préparons à rencontrer le Christ Ressuscité. Nous devons prendre cela au sérieux, et garder la règle de jeûne de l'Église à l'esprit comme notre idéal. Nous devons l'équilibrer en discutant de cela avec notre père spirituel et par la prière, afin de déterminer la manière particulière pour nous d'appliquer ce jeûne. Si nous faisons de la sorte, même si nous ne sommes pas pleinement maîtres des circonstances extérieures, nous bénéficierons quand même d'un jeûne profitable, et nous rencontrerons dignement le Christ en la radieuse nuit de Pâques.
Higoumène Raphael (Vereschak)
Holy Resurrection Church, Winnipeg, MB, Canada


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