"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

23 avril 2011

Un tropaire pascal de saint Grégoire de Nazianze



Tropaire chanté à l'époque de saint Dorothé de Gaza - cfr homélie 16 de saint Dorothé "explication de quelques paroles de saint Grégoire chantées pour la sainte Pâques."

Αναστάσεως ημέρα
C'est le Jour de la Résurrection,

καρποφορήσωμεν ημάς αυτούς το τιμιώτατον Θεώ κτήμα και οικειότατον
portons du fruit dignement, en plus précieux et familiers de Dieu:

αποδώμεν τη εικόνι
retournons à l'image des origines

το κατ' εικόνα
pour être à l'image de Celui dont nous venons

γνωρίσωμεν ημών το αξίωμα
soyons conscients de notre dignité

τιμήσωμεν το αρχέτυπον
honorons l'Archétype [le Christ]

γνώμεν του μυστηρίου την δύναμιν
voyons la puissance du mystère [la Résurrection]

και υπέρ τίνος Χριστός απέθανεν
et pour qui le Christ est mort.


Comme il arrive souvent, l'allure rythmique de la phrase était tellement accentuée qu'on n'avait eu qu'à lui joindre une mélodie appropriée pour obtenir un cantique digne de figurer dans l'Office Pascal. Nous avons ici le plus ancien exemple constaté d'un procédé très fréquent chez les hymnographes postérieurs et dont Dorothé lui-même a tout l'air de parler comme d'un usage établi. Dès le 5ème siècle donc, les poètes d'Eglise ont commencé à faire entrer dans leurs pièces des fragments d'homélies patristiques, à côté des versets scripturaires: la période oratoire grecque, si nombreuse, se prêtait admirablement à cet exercice.
Les livres liturgiques actuels ne contiennent pas notre "psaume" : il a disparu devant les magnifiques compositions où saint Jean Damascène célèbre la Résurrection du Christ. Mais il est permis de croire que l'illustre hymnographe a d'abord changé à Saint-Sabbas cette oeuvre anonyme d'un obscur devancier, et qu'il s'en est inspiré : l'Office de Pâques dont il a doté l'hymnographie grecque nous offre en effet de multiple imitations de saint Grégoire, à commencer par la joyeuse exclamation du début : "Anastaseôs imera" (cfr G. Papadopoulos, Symbolai eis tin istorian tis par imiv ekklisiastikis movsikis, Athènes 1890, p. 207)

[...]


Ce tropaire, très différent pour le rythme de ceux au milieu desquels il est intercalé, est évidemment identique au "psaume" du 6ème siècle : l'invocation finale, l'emploi du mot "sympoimantinô" qui n'est pas dans saint Grégoire, prouvent que nous sommes bien devant le texte commenté par saint Dorothé de Gaza et non devant une imitation de saint Grégoire due à quelque hymnographe postérieur. Il suffit d'ailleurs d'examiner certaines parties de la "Paraklitiki" pour se rendre compte qu'avec leur rythme tres irrégulier elles ne sauraient appartenir au 9ème siècle comme le gros du recueil.

L'étude des deux Instructions de Dorothé nous permet de constater que, dès le milieu du 6ème siècle, la poésie hymnographique avait pénétré dans les monastères de Palestine, tandis que ceux de l'Egypte lui restaient fermés et qu'un siècle apres elle était encore exclue du Sinaï où on n'admettait que le psautier davidique.

Une dernière observation. Dorothé emploie toujours le mot "psaume" pour désigner ce que Théodore Lecteur appelle déjà tropaires: ceci s'explique par les habitudes traditionnelles du monachisme. (1) Mais on s'est peut-être demandé ce que veut dire au juste le titre de l'instruction 22, où nous voyons que les paroles de saint Grégoire sont chantées "meta tropariôn". Evidemment le rédacteur de ce titre, postérieur à saint Dorothé, pas de beaucoup sans doute, ne donne pas au mot tropaire le même sens que Théodore Lecteur et le seul que nous avons conservé, "piece rythmique destinée au chant". Christ a depuis longtemps prouvé (2) que la signification originelle de "troparion", diminutif de "tropos", est celle de "mode musical"; comparer "modus" et "modulus." Notre titre fournit, je crois, un exemple jusqu'ici unique de cette acception primitive.

1) Les poésies rythmiques chretiennes ont été dès l'origine appelées psaumes, hymnes et odes; cf. Col. 3,16; Ephes. 5,19. Le biographe de saint Syméon le jeune donne indifféremment le nom d'odes et d'hymnes aux tropaires composés par ce saint en 557 et dont un est encore en usage. — M. Batiffol, La littérature grecque p. 258, prétend que le concile de Laodicée, vers 360, interdit les psaumes privés dans les églises: il ne s'agit sans doute que des psaumes non-approuvés par l'autorité.

2) Anthologia carminum christianorum, p. 68

Constantinople. S. Petrides
"Notes d'hymnographie byzantine", Byzantinische Zeitschrift, 1904, pp 424-428

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