"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

06 novembre 2011

"L'efficacité liturgique" des bancs & chaises à l'église et leur impact dans la vie spirituelle (DOXA, saint Michael's skete, OCA)

http://sv-luka.org/misionar/n3_call.htm




Ancré dans la tradition liturgique Orthodoxe, et même axiomatique dans le Mouvement Liturgique moderne, c'est le principe de base que ce que nous faisons et disons dans le culte en assemblée a une influence directe sur ce que nous croyons, sur nos attitudes et notre comportement au quotidien - ndt: lex orandi, lex credendi! Cette influence est au demeurant un des effets voulus du culte liturgique. La Liturgie enseigne. La Liturgie est conçue pour avoir un impact sur notre vie. Une mauvaise liturgie aura dès lors de mauvais effets. Un culte liturgique hérétique sème les semences de l'erreur. Des offices ennuyeux sèment l'ennui. Mais la Divine Liturgie célébrée dans la beauté de la sainteté rend manifeste la lumière de la vérité et inspire une vie de sainteté.
Peu de fidèles Orthodoxes en Occident nieraient de nos jours la validité du principe fondamental exposé ci-avant, en particulier lorsqu'il est question de l'usage de la langue vernaculaire dans nos offices liturgiques. Car comment la Parole pourrait pleinement porter fruit, si cette Parole sacrée est exclusivement exprimée dans une langue étrangère? Nous sommes bien conscients qu'autant la qualité de la prédication, l'excellence de l'enseignement, la beauté de l'iconographie, la splendeur du chant, etc, et que tout ce qui contribue à la célébration liturgique, influence aussi directement la pensée et l'art de vivre de ceux qui participent à cette Liturgie. Mais avons-nous réfléchi aux effets directs de la présence de rangées de bancs ou de chaises installées dans nos églises pour s'en servir durant la Divine Liturgie et les autres rites de l'Église?


Est-ce que ces sièges, que nous avons repris depuis pas si longtemps à l'imitation des Protestants et des Catholiques-romains (qui les tenaient eux-mêmes des Protestants), sont un accessoire liturgique sans conséquences? Est-ce que ces sièges apportent un changement significatif dans la vie de l'Église? Ou ne serait-ce qu'auprès de vieux réactionnaires râleurs que ça poserait problème, des gens qui voudraient faire obstruction au progrès dans l'Orthodoxie au nom d'un prétendu traditionalisme? En nous posant la question, est arrivée la pénible et inévitable conclusion que ces sièges apportaient une importante, très importante différence dans nos vies de Chrétiens Orthodoxes. Cela n'a absolument rien à voir avec des différences de juridictions, ou des courants d'opinion au sein de l'Église, ou d'étiquettes telles que "traditionaliste" et "moderniste." Par contre, cela concerne tout à fait la conception Orthodoxe du Corps du Christ, et la nature du culte liturgique.

Que nous voulions le croire ou pas, les sièges et bancs influencent la manière dont nous pensons à propos de l'Église. Ces sièges modèlent la manière dont nous pensons la Liturgie elle-même. Ils affectent la manière dont nous nous envisageons en tant que fidèles, laïcs Chrétiens Orthodoxes. Ils ont une influence directe sur notre spiritualité et comportement. L'emploi de sièges et bancs est en train de formater le futur de l'Orthodoxie en Occident.
Voici quelques points notables qui sont devenus des ajouts au culte liturgique Orthodoxe du fait de l'usage de ces sièges. Certains des commentaires qui suivent pourront paraître sarcastiques. Il n'en est rien. Ils sont simplement l'expression sans détour de ce que peut-être une majorité de fidèles, voire même de membres du clergé, pensent au fond de leur cœur Ces idées se sont enracinées chez nous en grande partie parce que ces sièges nous ont amené à les croire.

1) Ces sièges enseignent aux fidèles laïcs de rester là où ils se sont assis, donc à leur place, qui est de regarder passivement ce qui se déroule à l'avant, où le clergé accomplit la Liturgie en leur nom et pour eux. Les sièges enseignent que la religion et la spiritualité sont le job du prêtre, à qui nous payons un salaire pour qu'il soit religieux pour nous, car c'est trop de problèmes et bien trop difficile pour le restant d'entre nous d'avoir une vie spirituelle dans le vrai monde, en Occident. Les sièges ont le même rôle que les sièges dans les cinémas et les gradins dans les stades; nous nous y installons convenablement - même durant les Litanies, qui sont des prières spécifiques du Peuple - afin de regarder les professionnels faire le boulot : le clergé et les desservants d'Autel formés professionnellement, pendant que le chœur formé lui aussi professionnellement chante pour nous détendre.

2) En nous enseignant de nous asseoir et de nous détendre, les sièges nous donnent l'impression que tout inconvénient, toute pénibilité aussi bénigne puisse-t'elle être, sont étrangers à la vie Chrétienne. N'êtes vous pas censé aimer aller à l'église, et vous amuser comme Chrétien? L'église est une des rares occasions où on peut être relax et éviter la vraie vie. Nous ne venons pas à l'église pour travailler. (mais le mot "Liturgie" ne signifie-t'il pas justement "l'œuvre du peuple"). Combien d'Orthodoxes en Occident ont-ils les "jambes d'acier" de l'Orthodoxie originelle? Les sièges nous enseignent à devenir des mollusques spirituels. "Ne pourriez-vous pas rester une heure à veiller avec Moi?", demande le Seigneur. Nous qui peinons à rester une heure debout, serions-nous prêts à souffrir pour le Christ, comme des millions et des millions de nos frères, sœurs, pères et mères Orthodoxes des 100 dernières années ont dû souffrir?

3) Les sièges détruisent le sentiment traditionnel de liberté à l'église. Avec l'installation des sièges, nous ne sommes plus "ennuyés" par tout le mouvement interne qui avait lieu auparavant. Vous savez, des grands-mères allumant des cierges, des enfants embrassant des icônes, et les fidèles se rassemblant autour de leur prêtre comme une famille rassemblée autour du père.

4) Ces sièges occupent l'espace libre au milieu de nos églises, où clergé et fidèles avaient coutume de se rejoindre dans une sorte de ballet sacré, quand le clergé, encensant et avançant en procession, se déplaçait au milieu d'un agencement sans cesse changeant du groupe de fidèles.
Aujourd'hui, ça se réduit aux prêtre et desservants qui vont et viennent du sanctuaire. Comment avoir ce ballet avec ces sièges qui encombrent l'espace? Les sièges nous transforment le culte en quelque chose de formel et figé, comme dans les religions modernes occidentales. Au plus le culte est froid, au moins devons-nous prêter attention aux exigences supra-réalistes que la religion nous impose, comme le savaient nos ancêtres. Assurément, nous ne saurions accepter que notre religion devienne notre art de vivre, notre manière d'être, si nous voulons progresser dans le monde réel.

5) S'il faut arriver à amener les enfants à l'église, au moins ils peuvent jouer en dessous des sièges, où ils ne seront pas distraits par la cérémonie qui se déroule. Après-tout, les enfants comprennent-ils seulement ce qui se passe? Ne seraient-ils pas mieux au catéchisme le dimanche, à colorier des dessins et jouer à divers jeux, où ils n'ennuieraient pas les adultes assis à profiter du beau concert de musique liturgique?

6) Bien que les sièges ne soient en effet pas un élément de la tradition liturgique Orthodoxe telle que nos ancêtres l'ont connue, à présent nous sommes en Occident moderne, et ici les choses sont différentes. Nous devons être conséquents. Au plus nous pouvons ressembler aux grandes religions présentes en Occident, au plus le Christianisme Orthodoxe aura d'influence. Nous ne pouvons laisser passer notre grande opportunité de modeler la pensée occidentale, et nous la perdrons si nous continuons à nous accrocher à de stupides traditions avec un petit "t", comme les églises sans sièges. En plus, il n'est pas du tout sûr du tout que si nous avons l'air trop différents, nous serons à même de parvenir à une intégration dans notre société, à parvenir au prestige, au succès et au pouvoir. Après tout, n'est-ce pas tout ça qui compte dans la vie?

7) Grâce à ces sièges, les jours de semaine pendant le Grand Carême, nous n'avons plus à endurer ces prosternations humiliantes. Les autres (groupes chrétiens) ne font plus toutes ces choses dans leurs églises, pas même les catholiques-romains, alors pourquoi devrions-nous encore le faire? Et lors des funérailles, les sièges nous épargnent de devoir nous trouver tout autour du cercueil ouvert, comme nous en avions l'habitude. N'est-ce pas justement la fonction des funérailles modernes que de nous abriter des aspects déplaisants de la mort? Le point de vue occidental moderne, c'est que nous ne mourrons jamais vraiment, tout au plus nous disparaissons lentement.

Ces remarques et observations un peu rudes ne sont pas là pour choquer, mais pour marquer clairement le coup. Le Mouvement Liturgique et la tradition liturgique Orthodoxe ont tout deux absolument raison : ce que nous accomplissons dans le culte liturgique modèle notre pensée, nos attitudes et notre comportement. C'est précisément pourquoi le problème des sièges est si important, critique même. Nous espérons que cet appel au renouveau ne sera pas rejeté en étant classé comme "baratin d'extrémistes," car ce n'est pas un problème de "clan"; c'est une question de vie ou de mort pour l'Orthodoxie en Occident. Les sièges sont spirituellement cancérigènes. Comme la Sécurité Sociale en politique, les sièges sont probablement un sujet "tabou", mais malgré cela, l'Orthodoxie en Occident doit entamer un renouveau à ce sujet.
Les sièges dans nos églises sont un bien plus grand problème que l'utilisation de la langue locale, car les sièges s'expriment silencieusement bien plus fort que nos paroles. Les sièges surpassent les plus grands prédicateurs et les plus efficaces des docteurs. Les sièges contredisent adroitement les meilleurs administrateurs et les pasteurs les plus soucieux du vrai bien-être de ses fidèles. Les sièges étouffent les paroles de nos plus grands érudits. Un prêtre de paroisse peut brillamment enseigner à ses paroissiens la place des laïcs comme membres sacerdotaux du Corps du Christ et concélébrants dans la Divine Liturgie, alors que les sièges sur lesquels ses fidèles sont assis, de par la subtile dynamique du mouvement liturgique, susurrent insidieusement tout le contraire. "Psst, tout ce que tu dois faire, en réalité, c'est donner à la collecte, t'appeler Orthodoxe, regarder la Liturgie, et laisser la pratique à plein temps de la religion à des professionnels payés pour ça." Ni l'usage de langues inconnues, ni les chœurs, ni même des compositions de style opéra, ne pourraient priver le laïcat de sa participation active à la Divine Liturgie en tant que membre sacerdotal du Corps du Christ. Car ils sont aussi au service de qui se tient attentivement à prier. Mais lorsque le laïcat, dans un geste de gentillesse mal placée, s'est vu donner des sièges pour pouvoir s'asseoir, se relaxer et regarder le spectacle, alors c'est comme si on l'avait privé de son ministère sacré.
Nous n'en appelons pas à un "siègoclasme" fanatique. Le renouveau liturgique ne doit pas être séparé d'un souci pastoral plein d'amour. Mais nous devons affronter ce problème : l'usage de sièges et de bancs dans nos églises est une déformation liturgique qui déforme puissamment notre mode de pensée en tant que Chrétiens Orthodoxes. Nous avons besoin d'un renouveau dans l'enseignement Orthodoxe qui doit réexposer que nous ne venons pas à l'église pour assister à un spectacle mais pour œuvrer, pour accomplir ensemble l'œuvre du Peuple, la Sainte Liturgie. Peut-être pourrions-nous commencer en enlevant quelques unes des rangées de sièges à l'avant, invitant les fidèles à se tenir devant l'iconostase depuis la Grande Entrée jusqu'à la Communion. Puis ensuite et aussi vite qu'il est pastoralement réalisable, revenons à la pratique traditionnelle de n'avoir des sièges que sur la périphérie du narthex, pour les personnes âgées, les infirmes, les mamans avec petits enfants, pour les faibles et les épuisés. Cette pratique n'est pas "simplement traditionnelle." Elle exprime un aspect vital et fondamental de l'enseignement liturgique Orthodoxe.
* Paru dans le numéro de Pâques 1995 de DOXA, le trimestriel du skite St. Michael's (Orthodox Church of America)

1 commentaire:

Antonio a dit…

Ce texte n’a rien de choquant, il est l’évidence même. C’est d’en être choqué qui est choquant.

Ah ! l’Orthodoxie en chaises longues ……. Le Salut sans aucun effort ………. Le « p’tit Jésus » a déjà fait tout le boulot, plus aucun souci à se faire. Quelle époque merveilleuse que la notre ! n’est-il pas ?

Je crains qu’il y ait des réveils assez pénibles.