"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

07 mars 2012

La signification de la prière carémique de saint Ephrem le Syrien (p. Alexander Men, + 1990)

http://www.pravmir.com/the-meaning-of-the-prayer-of-st-ephraim-the-syrian/




Chaque jour du Grand Carême, à l'exception des samedis et dimanches, on lit la prière "Seigneur et Maître de ma vie." Selon la Tradition, cette prière a été composée en Syrie au 4ème siècle par l'ascète Mar Efrem, plus connu pour nous sous le nom d'Ephrem le Syrien. C'était un moine, poète et théologien, un des plus éminents fils de l'Église de Syrie, considéré dans la littérature mondiale comme un remarquable auteur.

Les paroles de la prière, qui ont été assez bien transposées en russe par Pouchkine (1), disent ceci lorsqu'on les traduit du syrien : "Seigneur et Maître de ma vie", c'est-à-dire Dirigeant de ma vie, Qui m'a donné la vie, Qui est le centre et le point de convergence de ma vie."
"Ne me donne pas un esprit d'indolence," c'est-à-dire de paresse, qui selon un vieil adage, est la mère de tous les vices. La paresse semble être quelque chose d'innocent, mais elle engendre ce qui est sombre et ténébreux.

"Abattement." Le Christianisme est une doctrine joyeuse; il peut aussi se réjouir, celui qui est abattu, car cet abattement va le quitter. Saint Seraphim de Sarov, le grand saint Russe du 19ème siècle, disait "nous n'avons pas moyen d'être abattus, car le Christ a sauvé tout le monde."

"Ambition." Cela signifie l'amour de l'autorité. Tout le monde l'a, n'allez pas croire que le culte de la personnalité n'existerait que chez les politiciens. Il peut aussi être présent dans la famille, ou dans n'importe quelle petite communauté. Tout le monde a en soi les semences de l'aspiration à écraser la volonté d'autrui, à l'étouffer et à le soumettre.




"Vain bavardage." J'exempte les enfants : ils ont le droit de bavarder, mais uniquement jusqu'à l'âge de 15 ou 16 ans. Lorsque les enfants bavardent, ils apprennent à communiquer et se forment à l'usage de la langue maternelle. Mais lorsque ces "enfants" ont déjà 20 ans, ou parfois plus que 40, cela signifie qu'ils n'ont pas même de pitié envers leur propre vie. Considérons donc et soyons honnêtes envers nous-mêmes : combien de temps avons-nous encore à vivre? Pas long du tout. Dès lors, je le répète, nous devrions apprécier la vie, et aimer le don que Dieu nous a fait, nous souvenant que nous n'emporterons dans l'éternité que ce que nous avons dans nos cœurs. Les commérages et vains bavardages sont de terribles paroles, car ils tuent le temps.

La prière continue en demandant "accorde à Ton serviteur un esprit de chasteté.. de patience et d'amour." La chasteté, c'est la pureté dans les relations avec le monde et avec les gens, la plénitude de l'âme, sans dualité, et sans que les passions ne puissent prendre votre contrôle.

"Un esprit d'humilité." Cela signifie la sagesse de la personne saine. Dans le contexte de cette prière, l'humilité signifie savoir où vous vous trouvez face à l'éternité. Ne vous gonflez pas comme la grenouille de la fable de Krylov (2) - car elle éclate à la fin. Il n'y a pas besoin d'exagérer, mais chacun devrait connaître sa vraie valeur. La sagesse de la modestie est extraordinaire et belle. La sagesse de la modestie n'est pas un abaissement devant l'orgueil, mais la bonne santé de l'âme. Voici un exemple pour vous. Lorsque quelqu'un commence à s'imaginer comme quelque chose qu'il n'est pas, il n'est qu'à quelque pas de la mégalomanie. La mégalomanie est un état pathologique de l'orgueil. Quelqu'un va se prétendre le président du conseil des ministres, ou être le vrai Napoléon, et on l'enfermera dans un hôpital psychiatrique. Un autre ne déclarera pas une telle prétention, et ne sera donc pas interné, mais dans son âme, il pense qu'il est supérieur à quiconque.

"Patience et amour." Qu'est-ce que la patience? Je vais vous le dire brièvement afin que vous puissiez vous en rappeler. La patience n'est pas l'état du bovin, qui tolère tout. Ce n'est pas l'humiliation, pas du tout. Ce n'est pas un compromis avec le mal - en aucune circonstance. La patience est la capacité à garder la sérénité d'esprit en des circonstances qui gênent une telle sérénité. La patience, c'est la capacité à atteindre ses buts lorsqu'on rencontre divers obstacle en chemin. La patience, c'est la capacité à garder un esprit joyeux même lorsqu'on subit une peine excessive. La patience, c'est une conquête et une victoire. La patience, c'est une forme de courage. Voilà ce qu'est vraiment la patience.



Et pour finir, l'amour. Joie suprême de l'homme, l'amour est la capacité de nos âmes à être ouvertes, immanentes (comme disent les philosophes), intérieurement ouverte à l'autre. Lorsque vous êtes sur un escalier mécanique dans le métro, examinez-vous pour voir si vous êtes capable d'aimer ou non. Lorsque vous regardez les personnes qui descendent dans l'autre sens, et que vous trouvez gênant de regarder leurs visages, cela signifie que toutes les pores de votre âme sont encrassées et que votre sentiment d'amour est à l'état embryonnaire.

Mais la puissance de la grâce du Christ est capable de reconstruire une personne d'une manière telle qu'il verra les gens vraiment différemment, de sorte que sa première réaction sera bienveillante. Ainsi, il verra immédiatement ce qu'il y a de beau en chaque femme et homme, un regard inspiré, même là où personne n'a rien remarqué. Dès lors, en voyant un visage souffrant, il ressentira la compassion, et il sera ouvert. Une telle personne est toujours joyeuse, car elle est unie au monde et vit dans l'amour.

A la fin, la prière conclut par "Oui, Seigneur et Roi, donne-moi de voir mes péchés et de ne pas condamner mon frère." Vous comprenez bien cela. Le plus grand remède à la condamnation, c'est la capacité à être critique envers soi-même. Nous sommes très prudents - et je devrais dire très bons observateurs et même avec une grande acuité psychologique - lorsqu'il s'agit d'examiner les péchés de notre prochain ou d'autres. Là nous faisons preuve de la plus grande connaissance de toutes les lois morales, dans toutes leurs subtilités. Nous agissons alors en juges stricts, bien que nous n'en ayons pas le droit, car nous-mêmes, nous sommes coupables des mêmes travers que nous condamnons chez autrui.

Vous me direz que ceci est peut-être une conciliation voire un compromis avec le mal? En aucune circonstance. Jamais. Nous devons appeler le mal par son nom. Mais nous devons avoir de la compassion pour la personne qui tombe dans ce péché.

Telle est l'essence de cette prière lue quotidiennement, avec prosternations, pendant le Grand Carême.

Extrait de la conférence "Grand Carême", 1er avril 1989.

Texte original en russe
http://azbyka.ru/tserkov/duhovnaya_zhizn/molitva/rukovodstvo_k_molitve_08-all.shtml#14


(1) Poème "Pères du Désert et femmes pures", composé en 1836.
(2) La fable s'appelle "La grenouille et le boeuf", composée à l'origine par le romain Esope, et adaptée en russe par Krylov, en français par Jean de la Fontaine, et bien d'autres fabulistes.

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