"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

21 mars 2013

Le Christ à la porte de notre âme (p. Lev, Ap 3, 20)


"Voici, je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui, je souperai avec lui et lui avec moi ” (Ap 3, 20). Ainsi parle le Seigneur à l'Eglise de Laodicée. Ces paroles ne se rapportent pas à un épisode historique déterminé. Elles expriment une expérience qui peut être d'hier ou d'aujourd'hui, ou de demain, un appel qui sans cesse retentit à mon coeur comme à mon oreille et me bouleverse.

“ Je me tiens à la porte ”. Je l'ai vu venir. Il marchait rapidement. Je savais ou plutôt je sentais qu'il venait vers ma maison, et je me suis retiré en hâte de la fenêtre, pour qu'il ne m'aperçût pas. Car je n’étais pas sûr que je lui ouvrirais Ses visites produisent sur moi une impression double, contradictoire. Nous nous connaissons depuis bien longtemps. Il y eut des temps où nous étions intimes. Puis nos rapports se sont espacés. D'une part je me sentais honoré et heureux de l'avoir chez moi, d'autre part, je me sentais souvent gêné. Il me posait des questions personnelles, assez abruptes, qui agissaient sur moi comme des brûlures. Je tâchais de détourner l’entretien vers le domaine des idées et des doctrines. Mais toujours il me ramenait vers les choses intimes dont je craignais de parler. Plusieurs fois il est venu et au lieu d’ouvrir, je me suis caché non sans honte, non sans remords.

Voici que maintenant il est arrivé à ma porte. Non pas à la porte principale de ma maison. Il se tient en ce moment devant une porte de derrière, plus petite. Au début de notre intimité, quand je ne voulais pas avoir de secret pour lui, je l'avais prié de venir toujours par cette porte de derrière, laissant la grande porte étrangers, aux visites de cérémonie. Puis je me suis mis à éprouver un malaise devant l'usage qu'il de cette porte réservée. Entrant par derrière, il était à même de voir ou même de traverser des pièces familières, mal tenues. Il semblait prendre un intérêt à ma salle à manger, à ma cuisine, à ma chambre à coucher. Le désordre et la poussière ne lui échappaient pas. Il y fit même des allusions à la fois discrètes et directes. Je répondis évasivement: "Oh! C'est difficile... je n'arrive pas..." Il me dit alors: "Et si nous essayions ensemble tous deux?" Mais j'avais peur.

Je craignais qu'il découvrît à quel point certaines choses n’étaient pas ce qu'elles devraient être. J’ajournai, je prétextai des occupations urgentes. Afin de couper court, je condamnai la porte de derrière. Je le fis désormais entrer par la porte de façade. Je le reçus au salon. Ses visites devinrent, de ce fait, de plus en plus froides et formelles, et de plus en plus rares.

Il est donc arrivé à la porte de derrière. Elle est close. Depuis que “ sa ” porte a été condamnée, une végétation sauvage commence à la recouvrir. Le lierre croît. Au pied de la porte poussent des herbes folles et même des plantes toxiques, des tiges de belladone et de ciguë. La serrure est toute rouillée. Il s'est donc arrêté devant sa porte et il la regarde. Va-t-il frapper? Veut-il donc entrer par cette porte? et montrer ainsi qu'il désire renouer les relations intimes d'autrefois? Mais voilà qu’il frappe! Vais-je ouvrir? Rien n'est prêt pour le recevoir. Un désordre inouï s'étale partout. Et où est la clé cette porte? Il frappe encore. Je l'observe de loin. Il frappe doucement. Il ne donne pas de coup de poing.Il heurte seulement la porte avec le doigt majeur. Je remarque que son regard n'est pas dirigé directement en face, vers la porte. Tout en frappant il regarde par le côté et en haut, vers le ciel. Son expression est grave, impatiente. Il semble se concentrer, non sur la réponse que je ferai, mais sur la grâce que le Père peut accorder, sur la décision que le Père peut inspirer.

Il frappe toujours. "Je me tiens à la porte et je frappe... ” Le verbe est au présent. Il s'agit d'une action répétée, continue. Que faire? Je ne puis pas vivre sans sa présence. Si j'ouvre, va-t-il m'adresser des reproches ? Essaierai-je de m'excuser?

Je ne puis ouvrir que si je me rends à lui sans condition.. Alors il n'y aura plus de problème... Allons. Je vais, vers la porte. J'ouvre cette porte qui grince et que retiennent les plantes parasites. Je m'efface: “ Seigneur, entre; Seigneur, tu sais..." J'allais dire "tu sais que malgré tout, je t'aime". Mais je n'ose continuer la phrase, et un sanglot étrangle ma voix. Lui me regarde avec un sourire calme. Il dit: "Je sais, je vais souper avec toi". Je m’écrie: “ Seigneur, je n'ai pas préparé de repas. Je n'ai rien de ce qu’il faut..." Il répond: "C'est moi qui t'invite à mon souper; je veux, chez toi, célébrer ma Cène".

Un moine de l’Eglise d’Orient


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