"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

29 mars 2013

L'ÉVÊQUE (Anton Pavlovitch TCHEKHOV, présentation p. Alexander SCHMEMANN)

"Le soir, conférence sur 'l'évêque' de Tchékhov: une forme de libération intérieure et de purification. Musique étonnante de ce récit que je m'efforçais de rendre. Et puis, ces thèmes de la mère et de l'enfance, de la semaine de la Passion sur cette toile de fond des pères Sissoï et Demianov-Zmeevidets : tout est tellement sublime, un art si pur. L'essence même du Christianisme et de l'Orthodoxie s'y exprime mieux que dans les pompeuses définitions théologiques. Mystère du Christianisme : beauté de la défaite, total affranchissement du succès. "Ce que Tu as caché aux sages..." (Mt 11,25). Dans ce récit, tout est défaite et, pourtant, il resplendit tout entier comme une victoire ineffable, mystérieuse. "Maintenant, le Fils de l'Homme a été glorifié..." (Jn 13,31).
C'est pourquoi la théologie, coupée de la culture qui seule peut nous révéler ces moments indéfinissables (beauté de la défaite et lumière de la victoire qu'elle recèle), perd si souvent son sel et devient pur verbiage."

P. Alexander Schmemann, "Journal", p. 295 de l'édition FR

La traduction ci-dessous est vieillotte mais libre de droits donc... Et si p. Alexander recommande cette nouvelle, je m'en délecte.


L'évêque


Dmitri Belyukin, 2004


TRADUIT DU RUSSE PAR DENIS ROCHE, Plon éditeur, Paris 1929
(Seule traduction autorisée par l'auteur)

Publiée en 1902, cette nouvelle semble une des dernières qu'écrivit Anton Tchékhov.


La veille du jour des Rameaux, il y eut complies au monastère Staro-Pétrôvski. Lorsqu'on distribua les branchettes, il était déjà près de dix heures. Les lumières baissaient, les mèches charbonnaient ; tout semblait dans la buée. La foule, dans la pénombre de l'église, ondait comme la mer, et il paraissait à Mgr Pierre, déjà mal portant depuis deux ou trois jours, que tous les visages, jeunes ou vieux, masculins ou féminins, se ressemblaient.
Tous ceux qui venaient de recevoir un rameau avaient aux yeux une même expression. A cause de la buée, on ne voyait pas la porte ; la foule oscillait toujours et il semblait qu'elle ne finissait pas et ne finirait jamais de s'écouler. Un chœur de femmes chantait ; une moniale lisait le Canon.
Qu'il faisait chaud, étouffant ! Que l'office avait été long ! Mgr Pierre était las. Sa respiration était haletante, courte, sèche. Ses épaules lui faisaient mal, ses jambes tremblaient. Et il ressentait de l'énervement de ce qu'un simple d'esprit criât parfois dans la tribune.
Et soudain, comme en songe, ou dans le délire, il sembla à Sa Grandeur que, parmi la foule, sa mère, Maria Timofèiévna, qu'il n'avait pas vue depuis neuf ans déjà, s'était approchée de lui, — ou bien c'était une femme ressemblant à sa mère, qui, après avoir reçu de lui un rameau, s'éloigna et le regarda joyeusement, avec un sourire bon et heureux, tant qu'elle n'eut pas disparu dans le remous. Et, on ne sait pourquoi, des larmes coulèrent sur le visage de Sa Grandeur. Son âme était calme, tout allait à souhait, mais son regard restait fixé, dans le choeur à gauche, à l'endroit où l'on lisait le Canon et où l'on ne pouvait plus, dans la buée, distinguer personne ; et il pleurait.
Des larmes brillaient sur ses traits, sur sa barbe.
Quelqu'un, non loin de lui, se mit à pleurer aussi, puis quelqu'un plus loin, et encore quelqu'un ; encore quelqu'un. Et, peu à peu, l'église s'emplit de douces larmes. Ensuite, au bout de cinq à six minutes, la maîtrise des moniales chanta, et on cessa de pleurer. Tout redevint comme avant.
L'office prit bientôt fin. Tandis que l'archevêque montait en carrosse pour rentrer chez lui, le carillon joyeux des cloches, lourdes et de grand prix, se répandit dans tout le jardin du couvent, éclairé par la lune. Les blanches murailles, les croix blanches des tombes, les bouleaux blancs, les ombres noires et la lune lointaine dans le ciel, qui se trouvait juste au-dessus du monastère, semblaient vivre maintenant une vie particulière, incompréhensible, mais proche de l'âme humaine.
C'était le commencement d'avril, et, après une tiède journée de printemps, il faisait un peu froid. Il avait un peu gelé, mais dans l'air doux on sentait un souffle de printemps.
La route menant en ville passait dans le sable ; il fallait aller au pas. Et des deux côtés de la voiture, sous le clair de lune paisible, des fidèles cheminaient. Recueillis, tous se taisaient. Tout, alentour, était accueillant, renouvelé, si intime, — tout : les arbres, le ciel, et même la lune, — tout était si intime que l'on voulait penser qu'il en serait toujours ainsi. Le carrosse, entrant enfin en ville, roula dans la rue principale. Les boutiques étaient déjà fermées ; chez Iérâkine seulement, le marchand millionnaire, on essayait l'éclairage électrique qui sautait fortement. Il y avait foule alentour. Ce furent ensuite, l'une après l'autre, les rues larges et sombres, désertes, puis hors de la ville, la chaussée faite par l'Assemblée provinciale et les champs. Il arriva une odeur de sapins, et, tout à coup, surgit un mur blanc, crénelé. Derrière lui, un haut clocher, tout inondé de lumière, et auprès, cinq larges coupoles dorées, brillantes. C'était le monastère de Saint-Pancrace où habitait Mgr Pierre. Là aussi on voyait, haute au-dessus du couvent, la lune, calme et pensive.
Le carrosse, broyant le sable, franchit le portail ; de-ci, de-là, apparurent, dans le clair de lune, quelques noires silhouettes de moines. On entendait des pas sur les dalles de pierre...
— Votre Grandeur, dit un frère servant, comme l'évêque entrait chez lui, madame votre maman est arrivée en votre absence.
— Ma chère maman ! Quand est-elle arrivée ?
— Avant complies. Elle a demandé où vous étiez et s'est fait conduire ensuite au couvent des femmes.
— C'est donc bien elle que j'avais vue tout à l'heure à l'église ! Oh ! Seigneur !
Et l'évêque se mit à rire de joie.
— Madame votre maman a ordonné de dire à Votre Grandeur qu'elle viendrait demain. Elle avait avec elle une fillette, sans doute sa petite-fille. Elle est descendue à l'auberge d'Ovsiânnikov.
— Quelle heure est-il?
— Onze heures passées.
— Ah ! quel dommage !
L'évêque resta quelques minutes assis dans le salon, hésitant, et semblant douter qu'il fût déjà si tard. Ses bras et ses jambes étaient rompus, sa nuque était lourde. Il avait chaud et se sentait mal à l'aise. Après avoir un peu soufflé, il se rendit dans sa chambre et y resta également quelques instants assis, songeant toujours à sa mère. On entendait s'éloigner le servant, et, dans la chambre voisine, ronfler le moine Sissoï. L'horloge du monastère sonna un quart.
L'évêque se dévêtit et se mit, avant de s'endormir, à lire les prières du soir. Il lisait attentivement ces vieilles prières qu'il connaissait depuis si longtemps, et songeait à sa mère. Elle avait neuf enfants et près de quarante petits-enfants. Jadis elle habitait avec son mari, qui était diacre, dans un pauvre village. Elle y vécut très longtemps, de sa dix-septième à sa soixantième année. L'évêque se souvenait d'elle dès sa plus tendre enfance, dès l'âge de trois ans. Et comme il l'aimait !... Bonne, chère, inoubliable enfance ! Pourquoi le temps enfui pour toujours, à jamais, pourquoi semble-t-il plus radieux, plus féerique, plus magnifique qu'il ne fût en réalité?
Lorsque, dans son enfance et dans sa jeunesse il était malade, combien tendre et délicate était sa mère ! Et les prières de l'évêque se mêlaient maintenant à ses souvenirs qui se ranimaient de plus en plus comme une flamme, et ses prières ne l'empêchaient pas de penser à sa mère.
Quand il eut fini de prier, il acheva de se déshabiller et se coucha. Et dès qu'il eut éteint, il vit son père défunt, sa mère, son village natal : Lièssopôlié...
Il entendit le grincement des roues, le bêlement des moutons, le carillon des cloches par les clairs matins d'été, et les tsiganes, mendiant aux fenêtres. Qu'il était doux de songer à tout cela !
Il se souvint du prêtre de Lièssopôlié, le P. Siméon, doux, calme et bon. Le P. Siméon était petit et maigre, mais son fils, qui entra lui aussi au séminaire, était de grande taille, et parlait d'une grosse voix rude. Une fois, le fils du P. Siméon se fâcha contre la cuisinière et lui dit : « Ah ! l'ânesse de Iégoudnl ! » Le prêtre, qui avait entendu, ne dit mot, se sentant heureux parce qu'il ne pouvait pas se rappeler en quel endroit des Saintes Écritures il est parlé de cette ânesse. Le P. Damiane, qui buvait beaucoup, « jusqu'à en voir le serpent vert », lui succéda à Lièssopôlié. On l'avait surnommé Damiane-Qui-Voit-Le-Serpent. L'instituteur de Lièssopôlié était un ancien séminariste, Matvéi Nicolàitch, homme pas bête et bon, mais ivrogne lui aussi. Il ne battait jamais les élèves mais il y avait chez lui un paquet de verges de bouleau, suspendu au mur, et, au-dessous, une inscription macaronique tout à fait abracadabrante : betula kinderbalsarnica secuta. Il avait un chien noir, frisé, qu'il appelait Syntaxis.
Et Monseigneur se mit à rire.
A huit verstes de Lièssopôlié se trouve le village d'Obnino qui possède une icône miraculeuse. En été, on la portait en procession dans les hameaux voisins, et, toute la journée, on carillonnait tantôt dans un village, tantôt dans l'autre. Il semblait à Sa Grandeur — que l'on appelait alors Pavloûcha (1) — que la joie frémissait dans l'air. Il marchait nu-pieds, nu-tête, derrière l'icône, avec une foi naïve, un naïf sourire, infiniment heureux.

(1) Petit Paul. Il est d'usage en Russie que le nom monastique que l'on prend, commence par la même lettre que le prénom reçu au baptême. — (Tr.)

A Obnino, il s'en souvenait maintenant, il y avait toujours beaucoup de monde, et le prêtre du lieu, le père Alexéï, pour arriver à dire la Liturgie, faisait lire à un neveu sourd qu'il avait, nommé Ilarione, les petits bouts de papier et les noms écrits sur les pains de consécration, portant ces mots : «pour les vivants » et « pour les morts ». Ilarione, pour les lire, recevait de temps à autre cinq ou dix copeks par Liturgie, et ce n'est que lorsqu'il fut devenu chauve et gris, et que sa vie était déjà passée, qu'il lut un beau jour ces mots-là écrits sur un papier : « Mais tu es un sot, Ilarione ! »
Jusqu'à quinze ans au moins, Pavloûcha n'était pas développé et travaillait si mal qu'on voulut même le retirer de l'école du diocèse et le mettre dans une boutique. Une fois, venu au bureau de poste d'Obnîno pour y chercher des lettres, il regarda longtemps le receveur et lui demanda :
— Permettez-moi de savoir combien vous gagnez? Êtes-vous payé à la journée ou au mois?
Monseigneur se signa et se retourna dans son lit pour ne plus penser et dormir.
— Ma mère est arrivée... se souvenait-il en riant...
La lune surgit à la fenêtre, éclairant le parquet, semé d'ombres. Un grillon grésillait. Derrière le mur, le P. Sissoï ronflait, et l'on sentait, dans ce ronflement de vieillard, quelque chose de solitaire, d'abandonné et comme de nomade. Sissoï avait jadis été économe de l'évêque du diocèse et, maintenant, on l'appelait « le Père économe ». Il a soixante-dix ans et habite à seize verstes du couvent ; il demeure aussi en ville. Il était arrivé, il y avait trois jours, au couvent de Saint-Pancrace, et Monseigneur l'avait gardé près de lui pour parler, à ses moments perdus, des affaires et des coutumes du couvent.
A une heure et demie les matines sonnèrent.
On entendit le P. Sissoi tourner, grommeler quelque chose, puis se lever et marcher pieds nus dans les chambres.
— Père Sissoï ! appela Monseigneur.
Sissoi entra chez lui et, peu après, apparut, déjà botté, une bougie à la main. Il avait passé sa soutane sur sa chemise et était coiffé d'une vieille calotte usée.
— Je n'arrive pas à m'endormir, dit Monseigneur en se soulevant sur son lit ; je dois être malade. Et je ne sais pas ce que c'est : j'ai la fièvre !
— Vous avez dû prendre froid, Monseigneur. Il faudrait vous graisser avec du suif.
Sissoï, resté un peu debout, fit un bâillement et dit : « Oh ! Seigneur, pardonnez-moi, pauvre pécheur ! »
— On a allumé aujourd'hui l'électricité chez Iérâkine, fit-il. Cela ne me revient pas !
Le P. Sissoï était vieux, maigre, voûté, toujours mécontent de quelque chose. Ses yeux étaient méchants, bombés comme ceux d'une écrevisse.
— Cela ne me revient pas ! répéta-t-il en s'en allant, ça ne me revient pas ! Que le Bon Dieu les bénisse !

II

Le jour des Rameaux, Sa Grandeur, ayant dit la Liturgie à la cathédrale, se rendit ensuite chez l'évêque diocésain, chez une très vieille générale malade, et rentra enfin chez lui. Passé une heure dînaient chez lui de chères convives : sa mère, et sa nièce Kâtia, fillette de huit ans.
Tout le temps du repas, un gai soleil printanier regardait aux fenêtres, luisant joyeusement sur la nappe et dans les cheveux roux de Kâtia. A travers les doubles châssis des fenêtres on entendait les corneilles glapir et les sansonnets chanter dans le jardin.
— Neuf ans déjà depuis que nous ne nous sommes vus ! disait sa mère. Aussi, hier, comme je vous ai regardé au couvent. Seigneur ! Vous n'êtes pas changé d'une ligne. Vous avez seulement un peu maigri et votre barbe est un peu plus longue. Reine des Cieux, Mère protectrice ! Hier, à complies, on n'y pouvait tenir. Tout le monde pleurait. Moi aussi, en vous regardant, j'ai pleuré. Pourquoi? je ne le sais pas moi-même. Sa Sainte Volonté soit faite !
Malgré le ton de caresse avec lequel elle parlait, on voyait qu'elle se gênait, comme ne sachant pas s'il fallait tutoyer son fils ou lui dire vous, rire ou ne pas rire, et se sentant davantage la femme d'un diacre que la mère d'un évêque. Kâtia regardait son oncle, sans ciller, comme si elle voulait deviner quel homme c'était. Ses cheveux se dressaient derrière son peigne et son ruban de velours, comme une auréole. Elle avait le nez retroussé, des yeux rusés. En se mettant à table, elle avait cassé un verre, et, à présent, sa grand'mère, en causant, éloignait d'elle tantôt son verre, tantôt un verre à pied. Monseigneur écoutait sa mère et se rappelait que, il y avait bien des années de cela, elle l'emmenait avec ses frères et ses soeurs chez des parents qu'elle considérait comme riches. Alors
elle partait en courses pour ses enfants, et, à présent, c'était pour ses petits-enfants. C'est pour cela qu'elle lui avait amené Kâtia...
— Votre sœur Vârénnka, lui racontait-elle, a quatre enfants ; Kâtia, que voici, est l'aînée et, Dieu sait comment, mon gendre, le P. Ivane, est tombé malade et est mort trois jours avant la Dormition. Ma Vârénnka n'a plus maintenant qu'à aller mendier.
— Et Nicanor? demanda Monseigneur, parlant de son frère aîné.
— Il va bien, grâce à Dieu. Bien que sa cure ne rapporte guère, il faut en remercier Dieu : il peut vivre. Seulement voilà : son fils Nicolâch n'a pas voulu rester dans le clergé ; il est entré à l'Université pour être médecin. Il croit que cela vaudra mieux, et qui sait?... Sa Sainte Volonté soit faite !
— Nicolâcha découpe les morts, dit Kâtia.
Et elle renversa de l'eau sur ses genoux.
— Tiens-toi tranquille, petite, remarqua placidement la grand'mère, en lui enlevant son verre. Mange en priant.
— Depuis combien de temps nous ne nous étions pas vus !... fit Monseigneur, caressant tendrement l'épaule et la main de sa mère. Loin de vous, ma mère, je me suis beaucoup ennuyé à l'étranger.
— Vous êtes bien bon.
— Assis, le soir, près de ma fenêtre ouverte, tout seul, tandis que la musique jouait, il m'arrivait d'être pris du mal du pays ; il me semblait que j'aurais tout donné pour rentrer et vous revoir...
La mère sourit, rayonna, mais sa mine redevint tout de suite sérieuse, et elle dit :
— Vous êtes bien bon.
L'humeur de l'évêque changea tout d'un coup.
Il regardait sa mère, ne comprenant pas d'où lui venait cette expression et ce ton respectueux et timide. Pourquoi cela? Il ne la reconnaissait plus. Il se sentait ennuyé et triste. Comme la veille, il avait mal de tête ; il ressentait une forte douleur dans les jambes, et le poisson lui semblait fade, pas bon. Il avait continuellement soif. Il vint, après-dîner, deux riches dames, propriétaires, qui restèrent une heure et demie, ne disant rien, la figure figée. L'archimandrite du monastère vint pour affaires ; il était un peu sourd et taciturne. On se mit alors à sonner les vêpres ; le soleil déclina derrière la forêt, et la journée finit.
Rentré de l'église, Monseigneur fit rapidement ses prières, se mit au lit et se couvrit chaudement.
Il se souvenait désagréablement du poisson qu'il avait mangé à dîner. Le clair de lune le gênait, et, ensuite, il entendit parler. Dans une pièce voisine, sans doute dans le salon, le P. Sissoi parlait politique :
— Les Japonais ont maintenant la guerre. Ils se battent. Les Japonais, petite mère, c'est la même chose que les Monténégrins, la même race. Ils ont été avec eux sous le joug turc...
On entendit ensuite la voix de Maria Timofèiévna :
— Alors, après avoir prié Dieu, après avoir bu le thé, nous allâmes chez le P. Iégor, à Novokhâtnoé. C'est-à-dire...
A tout bout de champ elle disait « après avoir bu le thé », et c'était comme si, toute sa vie, elle n'eût fait que prendre du thé. Monseigneur se souvenait lentement, vaguement, du séminaire et de l'Académie ecclésiastique. Il avait été trois années durant professeur de grec au séminaire et ne pouvait déjà plus, alors, lire un livre sans lunettes. Ensuite, il se fit moine et fut nommé inspecteur.
Ensuite, il écrivit sa thèse. A trente-deux ans, on le nomma recteur du séminaire et on le sacra archimandrite. Que la vie alors était facile, agréable. Elle lui semblait longue, longue... On n'en voyait pas la fin. C'est alors aussi qu'il fut malade ; il maigrit beaucoup et devint presque aveugle. Sur le conseil des médecins, il dut tout abandonner et se rendre à l'étranger.
— Et quoi ensuite? demanda Sissoï dans la chambre voisine.
— Ensuite, répondit Maria Timofèiévna, on but le thé:..
— Mon Père, dit tout à coup Kâtia, étonnée et riant, vous avez la barbe verte.
Monseigneur se rappela que la barbe grise du P. Sissoï avait, en effet, un reflet vert, et il se mit à rire.
— Seigneur, mon Dieu, dit le P. Sissoï d'une voix forte, quelle malédiction cette enfant ! Comme tu es gâtée ! Tiens-toi tranquille !
Monseigneur se souvint de l'église neuve, toute blanche, où il officiait à l'étranger. Il se souvint du bruit de la mer tiède. Son appartement se composait de cinq chambres, hautes et claires. Il avait dans son cabinet un bureau neuf et une bibliothèque. Il lisait beaucoup et écrivait. Il se rappela combien souvent il avait le mal du pays. Chaque jour, sous ses fenêtres, une pauvre aveugle chantait une chanson d'amour en jouant de la guitare, et, en l'écoutant, l'évêque songeait toujours au passé. Huit ans s'écoulèrent ainsi et on le rappela en Russie.
Et maintenant, il est évêque suffragant. Tout le reste s'est enfui quelque part au loin, dans la buée, comme si c'était un rêve...
Le P. Sissoï, tenant une bougie, entra dans la chambre.
— Ah ! bah ! Monseigneur, s'étonna-t-il, vous êtes déjà couché?
— Qu'y a-t-il ?
— Mais il est encore de bonne heure, dix heures et même pas !... J'ai acheté aujourd'hui une
chandelle. J'aurais voulu vous graisser avec du suif.
— J'ai la fièvre, dit l'évêque, s'asseyant dans son lit. Il faudrait, en effet, faire quelque chose ; ma tête ne va pas.
Sissoi, lui enlevant sa chemise, se mit à lui enduire de suif la poitrine et le dos.
— Ah ! voilà... comme ça... disait-il, Seigneur Jésus-Christ !... Comme ça !... J'ai été aujourd'hui en ville, chez l'autre... comment s'appelle-t-il... l'archiprêtre Sidônnski... et j'ai pris le thé avec lui... Il ne me revient pas, Seigneur Jésus-Christ !... Comme ça... Voilà... Il ne me revient pas !



Dmitri Kostylyov, 2000



III

L'évêque titulaire, vieux et très gros, avait des rhumatismes ou de la goutte, et ne se levait plus depuis un mois. Mgr Pierre allait le voir presque chaque jour et donnait audience à sa place. Maintenant qu'il était mal portant, le vide et la mesquinerie de tout ce que les gens sollicitaient, de tout ce qui faisait pleurer, le frappait. Le manque de développement, la timidité d'esprit l'irritaient, et toute cette inanité, ces petitesses l'accablaient de leur profusion. Et il lui semblait comprendre maintenant l'évêque diocésain, qui, jadis, dans sa jeunesse, avait écrit un Traité du libre arbitre. Il lui semblait qu'il n'était plus lui-même que minuties, il avait tout oublié et ne pensait plus à Dieu. A l'étranger, Monseigneur s'était sans doute désaccoutumé de la vie russe ; elle lui pesait. Le peuple lui semblait grossier, les solliciteuses ennuyeuses et bêtes, les séminaristes et leurs maîtres incultes, parfois bizarres. Et les correspondances qui arrivaient et partaient se comptaient par milliers ! Et quelles correspondances ! Les doyens de tout le diocèse mettaient comme notes de conduite aux prêtres, jeunes et vieux, — et aussi à leur femme et à leurs enfants, — des quatre, des cinq et même des trois ; et il fallait parler de tout cela, lire et écrire à ce sujet des lettres sérieuses ; on n'a positivement pas une minute libre ; tout le jour l'âme trépide ; et Mgr Pierre ne s'apaisait que quand il était à l'église.
Il n'avait jamais pu s'habituer à la crainte qu'il inspirait malgré lui aux gens, si doux et si discret que fût son caractère. Tous les habitants de ce Gouvernement lui semblaient, quand il les observait, petits, effarés, embarrassés ; tous, devant lui, s'intimidaient, même les vieux archiprêtres ; tous « s'écroulaient » à ses pieds, et, tout récemment, une quémandeuse, une vieille femme de prêtre de campagne, n'avait pas pu, tant elle avait peur, articuler un seul mot ; elle était partie sans lui avoir rien dit. Lui, qui, dans ses sermons, n'avait jamais osé malmener les gens, qui ne faisait jamais un reproche parce que cela le peinait, il s'emportait maintenant avec les visiteurs, se fâchait, et jetait à terre leurs suppliques. Depuis le temps qu'il était dans le pays, personne ne lui avait parlé sincèrement, simplement, humainement. Sa vieille mère, elle-même, n'était plus la même : pas du tout ! Pourquoi, on se le demande, parle-t-elle sans discontinuer avec Sissoi, en riant beaucoup, et pourquoi, avec lui — son fils — était-elle sérieuse, se taisait-elle d'habitude et se gênait-elle? — ce qui ne lui allait pas du tout. La seule personne qui fût à l'aise en sa présence et dît tout ce qu'il voulait dire, était le vieux Sissoi, qui s'était trouvé toute sa vie auprès des évêques et survivait à onze d'entre eux. C'est pour cela que Monseigneur se sentait bien avec lui, encore que, sans conteste, ce fût un homme difficile et grincheux.
Le mardi, après la Liturgie, Monseigneur reçut à l'évêché. Il s'échauffa, s'agita et rentra chez lui. Il se sentait toujours mal portant et voulait se mettre au lit. A peine fut-il rentré qu'on lui annonça, pour une affaire urgente, l'arrivée d'Iérâkine, le jeune marchand généreux. Il fallait le recevoir. Iérâkine resta près d'une heure, parla très haut, cria presque, et il était difficile de le comprendre.
— Dieu veuille que ce soit !... dit-il en partant. Tout à fait absolument ! Selon les circonstances, Révérendissime Seigneur, je souhaite que cela soit !...
Après lui, vint la Mère Supérieure d'un couvent éloigné. Et quand elle partit, on sonna les vêpres.
Il fallut se rendre à l'église.
Les moines chantèrent avec ensemble, avec inspiration. Un jeune Père à barbe noire officiait, et, en entendant les versets de l'époux qui vient à minuit et de la demeure éclairée, l'évêque ne ressentait ni repentir de ses péchés, ni affliction. Il ressentait la paix de l'âme, le repos, et s'envolait en pensée dans le lointain passé, dans son enfance, alors que l'on chantait aussi la parabole de l'époux et de la maison. Maintenant ce passé lui apparaissait vivant, magnifique, joyeux, tel sans doute qu'il n'avait jamais été. Peut-être, dans l'autre monde, dans l'autre vie, nous souviendrons-nous de notre lointain passé, de notre vie ici-bas avec autant de sentiment... Qui sait !
Monseigneur était assis dans le sanctuaire où il faisait noir. Les larmes coulaient sur son visage. Il songeait qu'il avait atteint tout ce qui est accessible à un homme dans sa position. Il avait la foi mais tout n'était cependant pas clair pour lui - il lui manquait encore quelque chose, et il ne voulait pas mourir encore. Il lui semblait qu'il ne possédait pas encore l'essentiel, ce à quoi il rêvait confusément au temps jadis ; et, actuellement, le même espoir dans le futur l'agitait qu'il éprouvait dans son enfance, à l'Académie et à l'étranger.
« Comme ils chantent bien, aujourd'hui ! pensait-il en écoutant les chantres. Que c'est beau ! »

IV

Le jeudi, il officia à la cathédrale ; il y eut la cérémonie du lavement des pieds. Quand le service prit fin et que les fidèles se retirèrent, le temps était ensoleillé, il faisait chaud et gai. L'eau jasait dans les fossés, et, des champs proches de la ville, arrivait le chant ininterrompu des alouettes, tendre,
invitant au repos. Les arbres, déjà réveillés, souriaient affablement, et, au-dessus d'eux on ne sait où s'en allait le ciel bleu, sans limites et sans fond.
Rentré au monastère, Mgr Pierre prit le thé, se déshabilla, se coucha et ordonna au frère servant de fermer les volets. La chambre s'obscurcit. Pourtant quelle lassitude, quelle douleur dans le dos et les jambes, quelle pesanteur, quelle sensation de froid, quel bourdonnement dans les oreilles !... L'évêque, comme il lui paraissait, n'avait pas dormi depuis longtemps, depuis très longtemps, et, ce qui l'empêchait de s'endormir, c'était un rien qui luisait dans son cerveau dès qu'il fermait les yeux. Comme la veille, on entendait dans la chambre voisine, à travers le mur, des voix, un bruit de verres, de cuillers... Maria Timofèiévna racontait quelque chose au P. Sissoi avec de joyeux dictons, et le vieillard répondait sombrement d'une voix mécontente :
« Laissons-les ! Qu'y a-t-il à chercher? Qu'y pouvons-nous? »
Et Monseigneur fut à nouveau dépité, puis offensé, de ce que sa vieille mère se tînt avec les étrangers de façon simple et coutumière, et que, avec lui, elle s'intimidât, parlât peu, ne disant pas ce qu'elle voulait, et tous ces derniers jours cherchant même, lui semblait-il, lorsqu'elle était avec lui, un prétexte pour se tenir debout, gênée de rester assise devant lui... Et son père?... Lui aussi
probablement, s'il eût vécu, n'aurait pas pu, en sa présence, dire un seul mot...
Quelque chose, dans la chambre voisine, tomba par terre et se brisa. Kâtia avait sans doute renversé une tasse ou une soucoupe, car on entendit le P. Sissoi cracher de dépit, brusquement, sur le plancher, et dire avec colère :
— C'est une vraie punition, cette petite! Dieu me pardonne, pauvre pécheur! La vaisselle n'y suffira pas !
Puis le silence se fit. Seuls arrivaient les bruits du dehors. Et quand Monseigneur ouvrit les yeux, il vit dans sa chambre Kâtia immobile qui le regardait. Ses cheveux roux s'élevaient, comme d'habitude, en auréole, au-dessus de son peigne.
— C'est toi, Kâtia ? demanda l'évêque. Qui donc, en bas, ouvre et ferme à tout instant la porte?
— Je n'entends rien, répondit Kâtia, prêtant l'oreille.
— Quelqu'un, à l'instant, vient de passer.
— Mais c'est dans votre ventre, mon petit oncle !
Monseigneur éclata de rire et lui tapota la tête.
— Alors, lui demanda-t-il après un peu de silence, ton frère Nicolâcha, dis-tu, découpe les morts ?
— Oui, il étudie.
— Est-il bon?
— Rien à dire, il l'est. Mais il boit crânement la vodka.
— De quelle maladie ton père est-il mort?
— Papa était faible, et maigre, maigre... et, tout à coup, le mal de gorge le prit. Moi aussi je fus malade, et mon frère Fèdia aussi. Papa est mort, mon petit oncle, et nous avons guéri.
Le menton de la fillette se mit à trembler, et les larmes, lui montant aux yeux, coulèrent sur ses joues.
— Votre Grandeur, dit-elle d'une voix ténue, pleurant amèrement, mon petit oncle, nous sommes restés malheureux, maman et nous... Donnez-nous un peu d'argent... Ayez cette bonté... oncle chéri !
L'évêque eut aussi des larmes aux yeux et ne put, d'émotion, dire un mot de longtemps ; ensuite, lui caressant la tête et lui tapotant l'épaule, il dit :
— Bien, bien, ma petite... Le saint jour de Pâques, nous en reparlerons... Je viendrai à votre aide..., je vous aiderai...
Sa mère entra sans bruit, timidement, et pria devant les Icônes. Voyant qu'il ne dormait pas, elle lui demanda :
— Ne mangeriez-vous pas une petite soupe?
— Non, merci... répondit-il. Je n'en veux pas.
— On dirait que vous êtes malade... à ce que je vois... Comment ne pas tomber malade ! Tout le jour sur pieds ; tout le jour ! Mon Dieu..., rien que de vous regarder, ça fait peine. Enfin, la semaine de Pâques n'est pas loin ; vous vous reposerez, si Dieu veut ; alors nous causerons. Je ne veux pas vous déranger maintenant. Viens, Kâtétchka (1). Laissons monseigneur se reposer.

(1) Diminutif de Kâtia. — (Tr.)

L'évêque se souvint que jadis, il y avait bien longtemps de cela, quand il était petit garçon, sa mère avait parlé avec le doyen, exactement de ce même ton, respectueux et enjoué...
A ses yeux, extraordinairement bons ; au regard timide, soucieux, qu'elle lui avait jeté en sortant de la chambre ; à cela seulement on pouvait deviner que c'était sa mère. Monseigneur ferma les yeux et parut dormir, mais il entendit deux fois la pendule sonner et, derrière le mur, de temps à autre, Sissoi tousser. Sa mère entra encore une fois et le regarda timidement une minute. Quelqu'un arriva en voiture ou en calèche près du perron. Soudain un coup à la porte, un claquement ; le servant entra.
— Monseigneur ! appela-t-il.
— Quoi?
— Les chevaux sont avancés ; il est temps d'aller à la Passion.
— Quelle heure est-il?
— Sept heures un quart.
L'évêque s'habilla et partit pour la cathédrale.
Pendant la lecture des Douze Évangiles, il fallait rester debout, immobile, au milieu de l'église.
Le premier évangile, le plus long, le plus beau, Sa Grandeur le lut elle-même. Un état d'esprit fort et sain le pénétra. Ce premier évangile : « Maintenant le Fils de l'Homme est glorifié... », il le savait par coeur. En le lisant, il levait parfois les yeux et voyait des deux côtés un océan de lumière. Il entendait crépiter les cierges, mais ne voyait pas les fidèles, pas plus que les années précédentes. Il lui semblait que c'était les mêmes gens qu'il y avait en son enfance et qu'ils seraient chaque année les mêmes, et jusqu'à quel moment?... Dieu seul le savait.
Son père était diacre, son grand-père prêtre, son arrière-grand-père diacre, et toute sa race, depuis peut-être l'origine du christianisme en Russie, avait appartenu au clergé. Son amour du service religieux, du clergé, des carillons, des cloches était inné en lui, profond et entier. A l'église surtout, lorsqu'il officiait, il se sentait animé, alerte, heureux. Il en était de même à présent.
Ce ne fut qu'après le huitième évangile qu'il sentit sa voix faiblir. On n'entendait même pas sa toux. Il avait grand mal de tête et la peur de s'affaisser sur-le-champ se mit à l'inquiéter. Ses jambes, en effet, étaient si complètement engourdies que, peu à peu, il cessa de les sentir. Il ne comprenait pas comment et sur quoi il restait debout, pourquoi il ne tombait pas...
Quand l'office prit fin, il était minuit moins le quart. Rentré dans sa chambre, Monseigneur se déshabilla aussitôt et se coucha sans même prier. Il ne pouvait pas parler. Il n'aurait pas même pu, lui semblait-il, se tenir debout. Tandis qu'il se couvrait de sa couverture, il fut pris tout à coup du désir, du désir fou de partir pour l'étranger. Il eût, lui semblait-il, donné sa vie pour ne plus voir ces misérables volets, mal faits, ces plafonds bas, ne plus sentir cette épaisse odeur de couvent, et pour qu'il y eût, auprès de lui, un seul homme avec lequel il pût causer et ouvrir son cœur.
On entendit longtemps des pas dans la chambre voisine et l'évêque ne pouvait pas du tout se rappeler qui marchait. La porte s'ouvrit enfin. Sissoï entra, tenant sa chandelle et une tasse.
— Déjà couché, Monseigneur? Demanda-t-il. Je veux vous frictionner avec de la vodka et du vinaigre. Une bonne onction fait beaucoup de bien. Voilà, comme ça !... Seigneur Jésus-Christ... comme ça!... Je viens à l'instant de notre couvent... ça ne me revient pas !... Je partirai demain, Monseigneur. Je ne veux plus rester... Seigneur Jésus-Christ... Voilà, comme ça !...
Sissoï ne pouvait séjourner longtemps nulle part. Il lui semblait qu'il était depuis toute une année déjà au monastère de Saint-Pancrace. En l'écoutant parler, il était difficile de comprendre où était sa résidence, s'il aimait quelqu'un ou quelque chose, s'il croyait en Dieu... Pourquoi il était moine, était incompréhensible même pour lui ; et il n'y pensait pas. Le temps de sa consécration s'était depuis longtemps effacé de sa mémoire. Il semblait qu'il fût né moine.
— Je partirai demain. Que Dieu fasse d'eux ce qu'il voudra !
— J'aurais voulu causer avec vous... je n'y arrive jamais, lui dit Monseigneur tout doucement, avec peine. C'est qu'ici je ne sais rien et ne connais personne...
— Jusqu'à dimanche, si vous voulez, je resterai ; que cela soit ! Mais davantage je ne veux pas. Que Dieu les bénisse !
— Suis-je un évêque? continua doucement Monseigneur... Je devrais être prêtre de village, sacristain... ou simple moine... Tout cela m'écrase... m'opprime...
— Que dites-vous, Seigneur Jésus-Christ !... Voilà, comme ça... Dormez maintenant, Monseigneur!... Qu'allez-vous penser! Quelle idée avez- vous? Bonne nuit!
De toute la nuit, Monseigneur ne dormit pas. Le matin, à huit heures, une hémorragie intestinale commença. Le servant, effrayé, courut d'abord chez l'archimandrite, puis chez le médecin du couvent, Ivane Anndréitch, qui demeurait en ville. Le docteur, un gros vieillard à longue barbe grise, ausculta longuement Monseigneur, hochant sans cesse la tête, et se renfrognant ; puis il dit :
— Savez-vous, Monseigneur? Vous avez la fièvre typhoïde.
En l'espace d'une heure, par suite de l'hémorragie, Monseigneur maigrit beaucoup, pâlit et se ratatina. Son visage se rida. Ses yeux s'agrandirent. Il semblait qu'il eût vieilli et rapetissé. Il lui semblait à lui-même qu'il était plus maigre, plus faible, de moins d'importance que tout le monde, et que, tout ce qu'il avait été s'en était allé, très, très loin, et ne continuerait pas.
« Que c'est bien ! pensait-il. Que c'est bien ! »
Sa vieille mère entra. Voyant sa figure ridée et ses grands yeux, elle s'effraya, tomba à genoux près du lit et se mit à baiser son visage, ses épaules, ses mains. Et il lui semblait à elle aussi qu'il était plus maigre, plus faible et de moindre importance que tous. Elle ne se rappelait plus qu'il était évêque ; elle l'embrassait comme un enfant très aimé, très proche d'elle.
— Pavloûcha, mon chéri, disait-elle, mon bon !... Mon fils !... Pourquoi es-tu devenu ainsi? Pavloûcha, réponds-moi donc !
Kâtia, pâle, sérieuse, se tenait auprès d'elle, ne comprenant pas ce qui arrivait à son oncle, ni pourquoi sur le visage de sa grand'mère il y avait tant de douleur, pourquoi elle disait des mots si touchants et si tristes. Monseigneur ne pouvait plus prononcer un seul mot, ne comprenait rien. Et il lui semblait qu'il était un homme tout simple, ordinaire, qu'il s'en allait vite, gaiement, à travers
champs, faisant tourner sa canne, et qu'au-dessus de lui s'étendait le vaste ciel, baigné de soleil, et
que, maintenant, libre comme un oiseau, il pouvait aller où bon lui semblait.
— Pavloûcha, mon petit, réponds-moi donc ! disait la vieille. Qu'as-tu? Mon chéri!
— Ne troublez pas Monseigneur, dit rageusement Sissoï en traversant la chambre. Laissez-le se reposer... Il n'y a pas à le déranger... Quoi faire?
Trois docteurs vinrent en consultation et repartirent. La journée fut longue, incommensurablement longue, puis, arriva la nuit, qui dura longtemps, longtemps, et, au matin du samedi, le servant s'approcha de la vieille, étendue sur le divan, au salon, et la pria de venir dans la chambre à coucher. Monseigneur avait cessé de vivre.
Le lendemain était Pâques. Il y avait dans la ville quarante-deux églises et six couvents. Du matin au soir, sans cesse, ébranlant l'air printanier, un carillon sonore et joyeux retentit dans la ville. Les oiseaux chantaient, le soleil éclairait vivement. Il y avait, sur la place du marché, une grande animation : les balançoires volaient, les orgues de Barbarie jouaient, les accordéons grinçaient ; des voix d'ivrognes s'élevaient. Dans la grand'rue, à midi, les promenades en voiture commencèrent ; bref, c'était gai, tout allait bien, tout comme l'an passé, tout comme il en serait probablement dans l'avenir.
Un mois après, il y avait un nouvel évêque suffragant, et personne ne se souvenait plus de Mgr Pierre. Ensuite on l'oublia complètement.
Et seule la vieille mère du défunt, qui habitait maintenant chez son gendre le diacre, dans une petite ville de district, lorsqu'elle sortait le soir pour aller au-devant de sa vache, rentrant du pâturage, et qu'elle rencontrait d'autres femmes au communal, se mettait à parler de ses enfants et de ses petits-enfants.
Et elle racontait qu'elle avait eu un fils évêque, le disant timidement, craignant qu'on ne la crût pas...
Et, en effet, tous ne la croyaient pas.

1902.


Russie
Yuri Saprykin, 1994

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