"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

08 juillet 2013

L'amour comme centre de la vie chrétienne (saint Césaires d'Arles)

Frères bien-aimés, si nous pouvions nous offrir plus souvent à votre chère présence, il nous serait possible, avec l’aide du Christ, et en puisant aux sources abondantes des saintes Écritures, de répandre dans vos âmes, sinon de larges ruisseaux, du moins quelques pauvres gouttes; de cette façon, la terre riche et fertile de votre cœur, ayant reçu la pluie de la parole de Dieu, pourrait produire une abondante moisson de bonnes œuvres. Ainsi le Maître, en venant dans le champ de votre âme, Se réjouirait de trouver un rendement de trente, que dis-je, de soixante et même de cent pour un, récolte pour laquelle Il prépare une grange dans le Ciel, et non le feu de l’enfer. Mais puisque nos multiples occupations nous en empêchent, si nous, votre humble serviteur, ne pouvons nous rendre présent aussi souvent que vous le désireriez, nous avons l’intention de vous expliquer dans notre homélie, avec la permission de Dieu, quelque chose de court, mais de suffisamment important pour son utilité spirituelle. Dans cette brièveté, si vous faites bien attention, vous pouvez trouver ce qui convient à votre âme.

Quelle est donc cette chose, courte certes, mais si importante qu’elle pourrait suffire à l’humanité ? L’Apôtre le dit : "Le but de ce précepte, c’est l'amour qui part d’un coeur pur, d’une conscience bonne et d’une foi sincère" (1 Tim 1, 5). Attention, mes frères! Que peut-on trouver de plus magnifique dans la réalité que cette charité partant d’un coeur pur, d’une conscience bonne, d’une foi sincère? Ces brèves paroles ont assez de charme pour être retenues par coeur, assez de douceur pour être gardées fidèlement. Quoi de plus doux que l'amour, frères bien-aimés ? Celui qui l’ignore, qu’il goûte et qu’il constate. Que doit-il donc goûter, celui qui désire que la douceur de cette charité se fasse sentir de lui? Écoutez, frères, la parole de l’Apôtre : "Dieu est amour" (1 Jn 4, 8). Quoi de plus doux, mes frères ? Celui qui l’ignore, qu’il écoute le psalmiste : "Goûtez et voyez combien le Seigneur est bon" (Ps 33, 9). Dieu donc est amour, et celui qui a l'amour, Dieu demeure en lui et lui en Dieu (cf. Jn 6, 57 ; 1 Jn 4, 15).

2. Si tu as l'amour, tu as Dieu; et si tu as Dieu, que ne possèdes-tu pas? Le riche, s’il n’a pas l'amour, que possède-t-il? Le pauvre, s’il a l'amour, que ne possède-t-il pas? On croit peut-être qu’il est riche, celui dont le coffre est plein d’or, et qu’il n’est pas riche, celui dont la conscience est pleine de Dieu. Non, mes frères, celui-là seul se voit vraiment riche en qui Dieu daigne habiter. Que pourras-tu en effet ignorer des Écritures, si c’est l'amour, c’est-à-dire Dieu, qui a pris possession de toi-même? Quelles bonnes œuvres ne pourras-tu accomplir, si tu as mérité de porter en ton cœur la source des bonnes œuvres? Quel adversaire craindre, si tu as mérité d’avoir en toi Dieu Lui-même comme Roi? Retenez donc bien et gardez, frères bien-aimés, le doux et salutaire lien de l'amour. Mais, avant toutes choses, gardez l'amour vrai, non celui que l’on promet seulement en paroles sans le conserver dans son cœur, mais celui qui s’exprime par notre bouche tout en étant sans cesse présent à notre cœur. De cette façon se réalisera en nous la parole de l’Apôtre : "Enracinés et fondés dans l'amour" (Éph 3, 17) : dans l'amour, il n’y a jamais rien de mal, inversement dans la cupidité on n’a jamais rien trouvé de bon.

3. Ces deux racines, frères bien-aimés, sont plantées dans deux champs différents par deux cultivateurs différents : l’une par le Christ dans le cœur des bons, l’autre par le diable dans le cœur des méchants. De la racine de l'amour ne pousse rien de mauvais, pas plus que rien de bon ne vient de celle de la cupidité. Car la Vérité ne ment pas, elle qui, dans l’Évangile, à propos de ces deux racines, déclare catégoriquement : "Un bon arbre produit de bons fruits, un mauvais arbre en produit de mauvais" ; et aussi "Un bon arbre ne peut produire de mauvais fruits, pas plus qu’un mauvais ne peut en produire de bons" (Mt 7, 17.18). Ce n’est pas moi qui le dis, mes frères, c’est le Seigneur. Donc, que votre amour soit si riche qu’il s’étende non seulement à vos amis, mais jusqu’à vos ennemis; il est vraiment le fils de l’Amour, celui qui, selon le précepte du Seigneur, aura aimé même ses ennemis.
Mais maintenant que vous venez d’entendre la louange de l'amour en même temps que la condamnation de la cupidité, que chacun réfléchisse et considère le champ de son cœur : celui qui reconnaîtra en lui-même l'amour, qu’il se réjouisse, qu’il en garde avec toute la vigilance de son âme les saintes semences. Celui qui au contraire aura remarqué dans le champ de son cœur ne fût-ce qu’une petite racine de cupidité, avec l’aide du Christ, qu’il l’extirpe, pour y planter l'amour. Car, tant qu’il n’aura pas voulu le faire, il ne pourra porter de bons fruits ; et comme il ne porte pas de bons fruits, le Seigneur dit de lui dans l’Évangile : "Tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu" (Mt 7, 19). Si cela ne te plaît pas de donner des fruits exquis de charité, n’as-tu pas à craindre le feu avec le bois sec de tes péchés ? Oui, "tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu". Tant que tu garderas la même racine, tu ne pourras donner des fruits normaux; vainement tu promets le bien en paroles sans pouvoir le réaliser, aussi longtemps que la bonté n’est pas enracinée dans ton cœur. Ces deux racines donc, comme je l’ai dit, sont plantées par deux agriculteurs : l’une l’est par le Christ dans le cœur des fidèles, l’autre par le diable dans l’âme des superbes ; ainsi l’une est plantée au ciel, l’autre en enfer.

4. Mais quelqu’un va me dire : "Si elle est plantée dans le cœur des fidèles, ces fidèles à coup sûr on les voit encore en ce monde, comment donc cette racine peut-elle être plantée au Ciel?" Veux-tu savoir pourquoi ? C’est que les cœurs des fidèles sont le Ciel, eux qui s’élèvent chaque jour vers lui à la voix du prêtre : "Élevons nos cœurs", alors tous répondent : "Nous les avons tournés vers le Seigneur". Et l’Apôtre de son côté nous dit : "Notre vie est au Ciel" (Phi 3, 20). Si donc la vie des fidèles est au Ciel, parce que la vraie charité est en eux, c’est que la racine de l'amour a été plantée au Ciel. Inversement, la racine de la cupidité, qui est au cœur des superbes, parce que toujours ils désirent la terre, ne comprennent que la terre, plaçant en elle toute leur espérance, on peut bien dire qu’elle est planée en enfer.

5. Malgré cela, les pécheurs orgueilleux ne doivent pas désespérer, pas plus que les justes humbles s’enorgueillir en quoi que ce soit, comme si c’était leur propre vertu; car si les justes se font des illusions sur eux-mêmes, ils perdent bientôt la racine de l'amour. Et de leur côté si les pécheurs se tournent vers la pénitence, extirpent la cupidité, ils reprennent bientôt la plante de l'amour. Donc ceux qui sont bons, qu’ils gardent ce qu’ils ont reçu comme un don de Dieu; ceux qui sont mauvais, qu’ils aient à cœur de recouvrer ce qu’ils ont tristement perdu.

Que personne ne se réserve de faire pénitence et garder la douceur de l'amour à plus tard, au moment où l’on est en train de quitter la vie; que personne ne remette en somme à la vieillesse pour recourir au remède de la pénitence, car on ne sait "de quoi le jour prochain sera fait" (Pr 27, 1). Quel risque de différer son Salut jusqu’au temps de la vieillesse, alors qu’on ne peut être certain d’un seul jour de délai! Donc, si nous voulons ne pas avoir à craindre la mort, nous devons être toujours prêts, afin que, quand le Seigneur nous fera rappeler de ce monde, nous paraissions devant le Juge éternel avec une conscience tranquille et libre, non avec désespoir, mais avec joie, et que nous ayons le bonheur d’entendre alors ces paroles : "C’est bien, serviteur bon et fidèle, puisque tu as été fidèle pour de petites choses, je t’établirai sur de grandes : entre dans la joie de ton Maître" (Mt 25, 21). Que dans Sa bonté, Il nous conduise à cette joie, le Seigneur Qui vit et règne.

Sources :
Sermon xxii, Corpus Christianorum ciii, p. 99-103.
Saint Césaire d’Arles, textes choisis traduits et présentés par Albert Blaise, les Éditions du Soleil Levant, Namur 1962, pp. 79-85.


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