"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

31 août 2013

Comment on classe autrui en fonction de ses affinités de pensée (Karl Popper)

L'abandon de l'attitude rationaliste, du respect de la raison et de l'argumentation et du point de vue de l'autre, l'insistance sur les couches "profondes" de la nature humaine, tout cela doit conduire à considérer que la pensée est simplement une manifestation quelque peu superficielle ce qui se trouve dans ces profondeurs irrationnelles. Cela va presque toujours, je crois, produire une attitude qui considère la personne du penseur à la place de sa pensée. Cela doit produire la conviction que "nous pensons avec notre sang", ou "avec notre héritage national", ou "avec notre classe sociale". Ce point de vue peut être présenté sous une forme matérialiste ou de façon très spirituelle; l'idée que nous pensons "avec notre race" est peut-être remplacé par l'idée d'élus ou d'âmes inspirées qui "pensent par la grâce de Dieu."
Je refuse, pour des raisons morales, d'être influencé par ces différences; car la similitude décisive entre tous ces points de vue intellectuellement peu modestes, c'est qu'ils ne jugent pas une réflexion sur ses propres mérites. En abandonnant ainsi la raison, ils divisent l'humanité entre amis et ennemis; comme le dit Platon, entre "les quelques uns qui partagent la raison avec les dieux, et tout le restant qui ne le fait pas; entre les quelques proches et tout le restant qui ne l'est pas; entre ceux qui parlent la langue intraduisible de nos propres émotions et passions, et tous ceux dont la langue n'est pas notre langue. Une fois que nous avons fait cela, l'égalitarisme politique devient pratiquement impossible.
Maintenant, l'adoption d'une attitude anti-égalitaire dans la vie politique, c'est à dire dans le domaine des problèmes relatifs à la domination de l'homme sur l'homme, c'est ce que je qualifierais de criminel. Car il offre une justification pour l'affirmation que les différentes catégories de personnes ont des droits différents, donc que l'esclavagiste a le droit d'asservir l'esclave; que certains hommes ont le droit d'utiliser les autres comme leurs objets. En fin de compte, il sera utilisé, comme chez Platon, pour justifier l'assassinat.
Sir Karl Popper, «La société ouverte et ses ennemis».




“The abandonment of the rationalist attitude, of the respect for reason and argument and the other fellow's point of view, the stress upon the 'deeper' layers of human nature, all this must lead to the view that thought is merely a somewhat superficial manifestation of what lies within these irrational depths. It must nearly always, I believe, produce an attitude which considers the person of the thinker instead of his thought. It must produce the belief that 'we think with our blood', or 'with our national heritage', or with our class'. This view may be presented in a materialist form or in a highly spiritual fashion; the idea that we 'think with our race' may perhaps be replaced by the idea of elect or inspired souls who 'think by God's grace'. I refuse, on moral grounds, to be impressed by these differences; for the decisive similarity between all these intellectually immodest views is that they do not judge a thought on its own merits. By thus abandoning reason, they split mankind into friends and foes; into the few who share in reason with the gods, and the many who don't (as Plato says); into the few who stand near and the many who stand far; into those who speak the untranslatable language of our own emotions and passions and those whose tongue is not our tongue. Once we have done this, political equalitarianism becomes practically impossible.
Now the adoption of an anti-equalitarian attitude in political life, i.e. in the field of problems concerned with the power of man over man, is just what I should call criminal. For it offers a justification of the attitude that different categories of people have different rights; that the master has the right to enslave the slave; that some men have the right to use others as their tools. Ultimately, it will be used, as in Plato, to justify murder.”
Karl Popper, 'The Open Society and Its Enemies'.

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