"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

14 novembre 2013

Les 8 sources de la tentation (Ancien Cleopa Ilie)

Le 2ème dimanche du Grand Carême, l'Église célèbre la mémoire de saint Grégoire Palamas, archevêque de Thessalonique, le grand défenseur de l'hésychasme. Afin de démontrer que l'expérience spirituelle décrite par saint Grégoire Palamas continue de vivre de nos jours dans l'Église, nous vous proposons le compte-rendu d'une instruction spirituelle donnée par un remarquable hésychaste contemporain, l'ancien Cleopa (Ilie) (1912-1998) du monastère de Sihastria en Roumanie.

C'est un extrait d'un article écrit par mgr Atanasije (Jevtic), évêque à la retraite de Zahumlje et Herzégovine (patriarcat de Serbie), titré "Des enseignements du bienheureux ancien Cleopa." L'évêque y décrit un pèlerinage qu'il a entrepris en 1976 avec un condisciple de saint Justin Popovic, le métropolite Amfilohije (Radovic) du Montenegro et du Littoral, à une époque où les 2 évêques n'étaient encore que hiéromoines, pèlerinage pour visiter l'ancien Cleopa. Après une histoire détaillée de l'hésychasme en Roumanie, mgr expliquait comment, assis sur une coline surplombant le verger, l'ancien Cleopa étant agenouillé devant eux, il demanda à l'ancien comment vivre dans ce monde tout en luttant contre ses propres passions et les tentations du monde. Voici la réponse que l'ancien leur fit :

Enseignement sur les 8 manières de tentation et la lutte contre elles.

Le p. Cleopa commença par nous exprimer de manière concise son expérience spirituelle, héritée des saints pères, et personnellement expérimentée, comme chacune de ses paroles le confirme clairement : "Les saints pères disent que sur le chemin du Salut, on est tenté par le diable par 8 côtés différents - de face, de dos, de gauche, de droite, d'en bas, d'en haut, de l'intérieur et de l'extérieur.




1. On est tenté par derrière lorsqu'on se rappelle sans cesse les péchés et les mauvaises actions commises dans le passé, les faisant revenir à l'esprit, les ressassant, les abordant, désespérant à cause d'eux, et les contemplant sensuellement. Un tel souvenir de comment nous avons péché par le passé est une tentation démoniaque.

2. On est normalement tenté de face par la crainte à la pensée de ce que l'avenir nous apportera: de ce qui va nous arriver ou au monde; de notre durée de vie; est-ce que nous aurons assez à manger ou pas; y aura-t'il une guerre ou quelqu'autre événement terrible; et en général, en faisant toutes sortes de prévisions, prédictions, prophéties, et tout ce qui induit en nous la crainte de l'avenir.

3. Le diable tente par la gauche par l'appel à commettre des péchés évidents, et à se comporter et agir de manière que l'on sait pécheresse et mauvaise, mais que les gens pratiquent quand même. Cette tentation est un appel direct pour pécher ouvertement et consciemment.

4. Il y a 2 manières par lesquelles le diable tente par la droite. La première est lorsqu'on fait de bonnes oeuvres et actions, mais avec une intention et un but mauvais ou malicieux. Par exemple si l'on fait le bien par esprit de gloriole, pour recevoir des compliments, pour recevoir une place, pour de la renommée, ou afin de parvenir à quelque bénéfice que ce soit pour soi-même - il s'ensuit que la personne accomplit ce bien par vanité, avarice ou envie. L'accomplissement de bonnes oeuvres pour de mauvaises raisons est péché et vanité. Les saints Pères comparent telles oeuvres ainsi accomplies (comme le jeûne et l'aumône) pour un corps sans âme, dans la mesure où le but pour lequel un acte est accompli est le bien de l'âme, alors que l'acte lui-même c'est son corps.
Dès lors, l'accomplissement de bonnes oeuvres tout en ayant un mauvais but, c'est une tentation qui vient de la droite, c'est-à-dire qui vient sous l'apparence du bien. La 2ème tentation démoniaque venant de la droite, survient par diverses apparitions et visions, lorsque l'on voit le démon sous la forme de Dieu ou d'un Ange de Dieu. Faire  confiance à ces spectres ou accepter ces phénomènes démoniaques, les saints Pères appellent ça l'illusion ou la tromperie [prelest].

5. De plus, le diable tente par le dessus, lorsque l'on est capable d'accomplir de bonnes oeuvres ou saintes vertus, mais qu'on est trop paresseux pour le faire. Ou lorsque l'on sait que l'on devrait faire de plus gros efforts et actes dans les luttes ascétiques (dans les vertus et bonnes oeuvres), et qu'on est capable, mais que on ne le fait pas par paresse ou parce qu'on se cherche des excuses à sa paresse. Dès lors on rejette spirituellement ces vertus, en faisant bien moins que ce qu'on est en réalité capable de faire.

(Afin de mieux nous expliquer cela, l'ancien Cleopa accompagnait ses paroles de gestes de la main indiquant d'où venait telle ou telle tentation. Puis il répétait brièvement quelle était la direction de la tentation qu'il venait de décrire)
6. Les tentations d'en bas viennent aussi de 2 manières. La première, c'est lorsqu'on prend sur soi des luttes ascétiques qui dépassent nos forces, dès lors s'épuisant vainement. Cela arrive, par exemple, lorsque l'on est malade mais qu'on s'impose un jeûne au delà de ses forces; ou généralement lorsqu'on pratique exagérément une lutte ascétique qui est au delà de ses capacités spirituelles et physiques. Une telle obstination manque d'humilité, est déraisonnable, présomptueuse.
Une autre tentation d'en bas, c'est lorsqu'on s'efforce d'apprendre les mystères de la sainte Écriture (et des mystères de Dieu, en général), mais ne le fait pas en accord avec sa maturité spirituelle. A savoir, lorsque l'on veut pénétrer les mystères de Dieu dans la sainte Écriture (ou des saints, du monde, de la vie en général) afin d'ensuite expliquer et enseigner ces mystères à autrui, alors qu'on n'a pas atteint soi-même la maturité spirituelle pour le faire. Les saints Pères disent qu'une telle personne, c'est quelqu'un qui veut ronger un os alors qu'il n'a que des dents de lait. Saint Grégoire de Nysse en parle dans son traité "La vie de Moïse." Il dit que c'est pour cette raison que Dieu commanda aux Israélites, qui étaient imparfaits, de ne manger que la chair de l'agneau pascal, qui est comme du lait pour les dents - et de plus de la manger avec des herbes amères, et de ne pas la rompre ni ronger les os mais plutôt de les jeter au feu (Ex 12,8; 10,46). Cela signifie que nous aussi, nous ne devrions interpréter que les mystères dans la Sainte Écriture (et dans notre Foi en Dieu en général) qui correspondent à notre maturité spirituelle, et de les assimiler avec des herbes amères, c-à-d avec tout ce que la vie nous amène (souffrances et afflictions). Nous ne devrions pas "croquer" dans les mystères de la sainte Écriture, la connaissance divine et la Providence de Dieu, qui sont autant d'os durs, avec nos dents de bébé; car ils ne sont faits que pour le feu, à savoir ils ne se clarifient que dans la bonne maturité spirituelle et dans des âmes expérimentées qui ont été éprouvées par le feu divin remplit de grâce.

7. On est tenté de l'intérieur par ce qu'on a dans son coeur et par ce qui procède du coeur. Le Seigneur Jésus-Christ a clairement exposé que c'est de l'intérieur, du coeur de chacun, que procèdent les pensées pécheresses et désirs et aspirations impurs (Mt 15,19), et que nous sommes tentés. Les tentations ne viennent pas seulement du démon, mais aussi humainement, de mauvaises intentions et aptitudes, concupiscence, mauvais désirs, et d'un amour interne pour le péché qui naît d'un coeur impur.

8. Et pour terminer, la 8ème porte pour la tentation démoniaque est ouverte du dehors, par des éléments et occasions externes, à savoir par tout ce qui entre en quelqu'un par ses sens, qui sont les fenêtres de l'âme. Ces éléments externes ne sont pas mauvais en eux-mêmes et par eux-mêmes, mais par leur biais, on peut avoir ses sentiments tentés, et se retrouvé tenté et induit au mal et au péché.

Tels sont donc les 8 voies par lesquelles chacun est tenté, peu importe que l'on vive au milieu du monde ou reclus.

(Après avoir dressé la liste de ces 8 voies par lesquelles on est tenté, p. Cleopa les a brièvement répétées, puis a ajouté des manières et moyens de combattre chacune de ses tentations).

Contre chacune de ces tentations - d'où qu'elles proviennent - il faut combattre par la vigilance (p. Cleopa a utilisé le terme slavon "trezvenie"), qui veut dire l'attention, la précaution, et la vigilance de l'âme et du corps; l'éveil et la vigilance de l'esprit; la sobriété et le discernement; surveiller ses propres pensées et actions - se juger, en un mot. D'un autre côté, par le biais de la prière constante qui invoque le Nom du Seigneur Jésus-Christ, à savoir la prière constante. (ici p. Petronius a ajouté le dicton grec  “Prosochi kai prosefchi” – ce que recommande les saints pères, "par la vigilance et la prière").

En d'autres termes, ajouta l'ancien, les saints pères disent que la lutte contre toutes les tentations et passions consiste en ce qui suit: garder son esprit, son âme et son corps de la tentation - telle est notre lutte ascétique, de notre point de vue humain; et du côté divin, on doit constamment et en prière demander l'aide du tout miséricordieux Seigneur Jésus-Christ - et c'est ça cette incessante et principale prière que les hésychastes appellent la Prière de Jésus - "Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur!"

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