"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

05 décembre 2013

Sauve-toi, c’est tout ce qu’on te demande! (Piotr Mamonov)

Voici une interview de l'acteur Piotr Mamonov que je voulais traduire depuis  longtemps. Piotr Mamonov est aimé comme nous aimions Brassens, Gabin ou Ventura: en plus d'un artiste de grand talent, acteur, chanteur de rock, écrivain, c'est un personnage, un monsieur. Il est profond et il est vrai, il ne ressemble à personne d'autre, il parle juste. Cette interview parle à mon coeur. Et c'était ce qu'il souhaitait en la faisant.   
Laurence Guillon
https://www.facebook.com/notes/la-russie-vue-par-les-yeux-de-thomas/sauve-toi-cest-tout-ce-quon-te-demande/671208619586768
(reproduit avec autorisation, merci Laurence!)

«Si l’art changeait les gens, nous vivrions déjà au paradis, avec tout ce qu’on a créé de magnifique ». Le rédacteur de Menu Magazine, Azamat Tseboïev, s’est entretenu de l’essentiel avec Piotr Mamonov.
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Piotr Nikolaïevitch, pouvez-vous nous parler un peu de votre enfance, de votre famille ?  
La famille, c’est très important. J’ai grandi dans une bonne famille, où papa et maman s’aimaient. Ils s’aimaient l’un l’autre en premier lieu, et pas les enfants, les petits-enfants, leur appartement, leur travail… Ils pouvaient me dire : « Petia, nous voulons rester seuls, va chez des amis deux ou trois jours ».
Et  Petia ?
Et Petia s’en allait. Chez des copains. Là n’est pas la question. Il doit y avoir une hiérarchie. Dieu à la première place, à la seconde la femme, ou le mari, ensuite les enfants, ensuite les petits-enfants, ensuite le travail, ensuite les amis… Il nous faut construire une échelle. Et il nous faut une mercedès, un bon studio, et de l’argent. Mais ensuite? ensuite? Ensuite il y a Dieu, et Dieu c'est quoi? Un esprit. Quel esprit ? Celui de l’amour ! Et l’amour, c’est quoi ? – Donner.  Et voilà, c’est tout. C’est très simple. Maman et papa s’aimaient, c’est-à-dire qu’ils accomplissaient le dessein divin. Et les enfants, mon petit frère Aliocha et moi, nous regardions cela et en prenions de la graine. Et c’est resté en nous toute notre vie. On nous a appris comment vivre de façon juste. Comment il faut aimer, sacrifier, aider. Maman me préparait toutes sortes de situations pédagogiques, quand elle ne me parlait pas pendant deux jours si j’avais commis quelque impudence ou quelque vilenie…Elle y a pris beaucoup de peine dès mon plus jeune âge et je recueille aujourd’hui les fruits de son travail. Tout ce que j’ai de pur, de bon, de lumineux, cela vient de Dieu, naturellement, mais aussi de là, de mon enfance. Qu’est-ce que l’homme désire ? Qu’on l’aime. Que désirez-vous en venant me voir ? Que je vous reçoive gentiment, que je vous raconte tout ce que vous voulez, et vous permette de me prendre en photo… Et je dois passer par-dessus mon « moi », ma fatigue, ma fierté, surmonter tout cela pour aller à votre rencontre. Pourquoi le fais-je ? Pour que le Seigneur ne m’abandonne pas. Et si à présent, je vous mets dehors, qu’est-ce que je vais faire, ensuite, sans lui ? Comment vais-je dormir cette nuit ?
Mais c’est bien ainsi que vous agissez de temps en temps ?
Je ne le fais déjà plus. Je ne le fais plus ! Et je ne le fais plus pour des raisons pragmatiques. Je veux vivre avec le Seigneur, avec le Saint Esprit, à ma mesure, bien sûr ; et au nom de cela, cela vaut la peine de se marcher dessus. Je veux que le reste des jours que ma vie de crocodile me laisse encore soit au moins un peu consacré à servir Dieu et non moi-même. Voilà ce que je veux. C’est mon but principal, le reste, je le mets de côté, ou je le néglige complètement. L’apôtre Paul disait : « Que vous mangiez ou buviez, faites tout pour la gloire de Dieu ». Voilà, je me fais une belle armoire. Pourquoi ? Mais pour pouvoir ensuite la regarder, m’en réjouir, et dans une telle humeur faire une bonne émission de radio sur Elvis Presley. Afin qu’un ado de quinze ans l’entende et s’écrie : « Ah oui ! Moi aussi je veux écouter cette super musique positive ». Un sur cent. Justement, j’ai fait un spectacle…Je regarde la presse : C’est la première fois que je vois une telle vague de compréhension. Et je me réjouis. Non parce qu’on me loue, je suis habitué, mais parce qu’on m’a compris. 
Et pourquoi a-t-on compris?
Ca a marché. Bien que la chose ne soit pas encore parfaite, nous allons la peaufiner. Mais elle concerne ce qui intéresse tout le monde : l’amour et combien il est terrible d’en être privé. Et pourtant les journalistes, c’est le public le plus mécréant qui soit. Et ça a marché ! J’attrape le positif, je le tire au bout de ma ligne, et il me semble, dans l’ensemble, que beaucoup de choses commencent à changer dans notre pays. Et Dieu, comment il fait ? Il peut aller soit par ici, soit par là. Il est tout-puissant. De sorte que si tous nous faisons des efforts, chacun de nous : Petenka, Vassenka, Zinotchka, Klavotchka, Vera Arkadievna, tous ensemble, alors le Seigneur dira : « J’agirai pour eux, grâce à eux tout ira bien dans ce pays ».  
Tout ira bien dans ce pays ?
La réponse est en chacun de nous.
C’est-à-dire que chacun de nous porte la responsabilité du monde ?
Et comment ! « La société est composée d’individus », a dit N.V. Gogol. Qu’est-ce que la société ? La société, c’est toi, c’est moi, c’est lui, c’est elle, comme on le chantait dans une vieille chanson soviétique idiote. Séraphin de  Sarov disait : « Sauve toi, c’est tout ce qu’on te demande". Soi-même ! Il faut se réformer soi-même et non la société. Pas avec des slogans, ni en agitant des chiffons, ni en parcourant les rues. Ca on peut le faire plus tard, et dans le cadre de la législation, encore une fois. Mais toutes ces histoires… On me demande : « Piotr Nikolaïévitch, que pensez-vous de ces filles dans l’église (les Pussy Riot) »… Je réponds : « Rien ! »
 Et qu’en pensez-vous ?
Rien ! Rien, je le répète ! Ma situation de chrétien, si je veux me considérer ainsi, c’est : je me noie ! Tous les jours je me noie dans mes péchés. Et plus la lumière pénètre mon âme moisie, plus je vois combien elle a de crevasses dans les coins. Je me noie ! Help ! Quelqu’un se noie et on lui demande qu’est-ce que tu penses de ces filles, et lui… (Il fait la grimace d’un homme qui étouffe) voilà quel système est le nôtre. Jésus, c’est qui ? Le Sauveur. Je me noie ! Sauve-moi…
 Mais on ne peut pas croire que vous n’en pensiez rien et n’ayez aucune opinion.
D’abord, je ne suis pas au courant. Je ne veux pas être au courant, ce n’est pas mon affaire. C’est là le travail du diable : nous séparer d’après nos opinions. C’est comme cela qu’il agit, il divise, il confronte les opinions. C’est uniquement de cela que s’occupe la presse, malheureusement. A quelques exceptions près, quand même… Il y a des exceptions. Nous vivons dans un grand pays, et jusqu’à présent, il y a encore beaucoup de gens intelligents, bons et purs. Cette terre est entièrement imprégnée de sang des Russes, celui des martyrs, des saints, russes non par l’hérédité, mais par l’esprit. L’esprit de l’amour. Nous cherchons un idéal national russe, nous l’avons depuis longtemps, c’est la Sainte Russie.Originellement, le mot Russie signifie « compagnie guerrière ». La compagnie de lutte contre le mal, mais pas chez les autres, en soi-même. Or voilà que vous et moi, nous sommes encore en retard, nous n’avons pas fini, rien construit jusqu’au bout, nous restons vautrés, imbibés de vermouth… Alors de quoi pouvons-nous parler ?
 Mais pourquoi la moitié de ces gens a-t-elle dit en dix-sept : « Il n’y a pas de Dieu » ? Comment est-ce possible ?
Mais non, pas la moitié, une petite partie… C’est très simple. Dieu nous est devenu inutile, nous pouvions, soi-disant, nous en sortir tout seuls… Le Seigneur a jeté un coup d’oeil : « Tout seuls? Eh bien, allez-y ». C’est que le Seigneur ne punit pas. Il est notre Père. Il veut que les enfants reviennent à la raison. Il veut nous prendre avec lui, là bas, dans le Royaume des Cieux. Où se trouvent maintenant ces gens qui disaient « il n’y a pas de Dieu » et ceux qui disaient le contraire ? Les uns sont dans les ténèbres et les autres avec Dieu, dans la lumière. L’enfer, ce ne sont pas les poêles ou les crochets. Le Paradis ou l’enfer, c’est se trouver avec Dieu ou sans lui. Dieu, c’est la lumière. Et sans lumière que se passe-t-il? Il fait sombre. L’obscurité, ce n’est pas une substance, c’est « il n’y a pas de lumière ».  La lumière, c’est une substance. Les ténèbres, c’est l’absence de la lumière. Il est très important de le comprendre. De sorte que tous ces lénine-stalines… Personne ne les punit, ils restent seuls, avec leurs ambitions, avec leurs petites pensées sanglantes, sans lumière. Et pas 50 ans, pas 70 ans, pas 100 ans, mais toujours ! Si l’éternité n’existe pas, cette vie n’a aucun sens. L’éternité existe. Cette vie ne sert qu’à nous préparer à l’examen qu’il faudra obligatoirement passer. C’est pourquoi je suis ici à me demander : j’ai vécu un jour de plus, cela a-t-il été profitable à quelqu’un ? 
Et quelles sont vos réponses à cette question ?
Mes réponses sont simples. Ma femme, par le fait de sa propre sottise, a encore pris froid, elle est couchée et craint de me demander si je n’ai pas un médicament quelconque. Je me tais, j’attends ce qui va suivre. Et par orgueuil, elle se tait aussi. Deux lapins dans leurs coins, muets. Et tout à coup je me demande : « Comment aurait agi le Christ ? » C’est complètement clair. Je vais dans ma chambre, je prends du paracétamol, de l’aspirine, je lui apporte. Je peux dès lors écouter de la musique, me coucher, c’est fini ! Voilà le mouvement que Dieu attend de nous. Pas un résultat mais ce mouvement incessant dans la bonne direction, le juste vecteur. Le sur-passement.
En quoi s’agit-il de surpassement ?
Comment ça, en quoi ? Mais en cela que j’avais raison ! J’avais raison, je lui avais dit : « Ne va pas dehors sans t’habiller, tu vas prendre froid », c’est bien fait pour elle, qu’elle reste couchée, mais moi je vais lui porter un médicament. 
Mais c’est normal.
Exterieurement, cela ressemble à quelque chose de complètement insignifiant. Mais dans la vie familiale, il arrive que cela devienne un véritable problème : qui va céder le premier, laisser tomber son bon droit de merde, qui fera le premier pas.
L’orgueil ?
Chacun de nous est orgueilleux. Je parle d’autre chose. Tout ce qui passe à côté de l’amour passe à côté de Dieu. Et à côté de Dieu, c’est complètement à côté. Par exemple, je vois, des gars qui ont extorqué de l’argent, et après ? Se terrer dans un coin et en retirer les mêmes plaisirs de merde et de bas étage. Mais comme l’écrit Isaac le Syrien : « La mangeaille des pauvres est odieuse aux riches ». C’est comme ça. C’est comme ça…  Que dit-on, quand on parle avec un drogué : « Il faut pas » ? Non, on lui dit : « Mon petit vieux, tu as un autre moyen de t’éclater. Le meilleur, essaye ! Te sortir des ténèbres et vivre dans la lumière, avec Dieu qui ne trahit jamais ». Si nous chrétiens, brûlons nous-mêmes, alors le feu allumera le feu. Parfois, les jeunes me croient, ceux-là, les encapuchonnés… Ceux-là qui ne croient déjà plus en rien, car nous les avons si bien privés d’espoir. Et spécialement notre intelligentsia…
 Vous ne faites pas partie de l’intelligentsia ?
En aucun cas.
Et vos amis ? D’où vient le mot intelligentsia ? Du mot « intellect ». Et l’intellect, c’est quoi ? La raison.  La raison, c’est quoi ? L’obscurcissement. L’obscurcissement par quoi ? Par l’orgueil. L’orgueil abêtit, obscurcit l’esprit. Alors la question se pose : pourquoi l’esprit nous est-il donné ? L’esprit est le gardien du cœur. Tu sais comment cela se passe, parfois : tout nous fait mal, mais une petite pincée reste vivante. Voilà ce qu’il va nous rester, une petite pincée va sortir, et le reste, hop, les vers vont le bouffer. Et bien, c’est toi, ça, ce petit petit peu. (Il montre la pincée avec ses doigts).  En réalité, pour Dieu, c’est énorme. Et cela sera ensuite prélevé, déposé dans une nouvelle chair, et chacun recevra son nouveau nom extraordinaire. Et voilà que je lis tout cela et me dit : « Oh, eh bien, je veux aller là bas, je ne veux rien d’autre ». Voilà ce qui nous est promis ! « J’attends la résurrection des morts et la vie du siècle à venir. Amen » c’est comme cela que se termine le symbole de la foi. Ce n’est pas pour rien qu’il se termine comme cela. On dit dans un canon pour les morts : « si Ton ombre est si belle, comment es-Tu donc toi-même… » Je sors chaque jour : quels nuages, quels… le Seigneur, comme un peintre, me fait tantôt ceci et tantôt cela, tantôt la pluie et tantôt la neige !... Si notre monde même est si magnifique, alors comment est le Créateur de tout cela ? Voilà ce qu’on raconte à ce gars qui se pique les veines, parfois il reste morne et parfois il ouvre la bouche et il écoute… 
Où les prenez-vous, ces garçons ? Ils viennent vers vous d’eux-mêmes ? 
Mais comment ne pas les trouver ? Ils sont partout, l’héroïne se vend maintenant à tous les coins de rue. Certains gars viennent aux concerts, nous sommes amis avec quelques uns d’entre eux…Il ne faut pas jouer sur les émotions, mais sur la pureté, la foi, la vérité…Il vaut mieux mourir pour la vérité que de la vodka ou d’une surdose.  Voilà ce que doit faire la presse, voilà comment elle doit ratisser. Par quels moyens ? Artistiques. De toutes sortes. Penser, se prendre la tête. Le dessein qui nous concerne est si magnifique, on a mis en nous tant de pensées étonnantes, toutes sortes de sentiments, ce qu’il y a de plus subtil… C’est pourquoi, en comparaison du dessein, je me noie.
Qu’est-ce qui vous aide à surnager ?
Le Seigneur, plus mon effort personnel. Une synergie. Deux énergies : se retenir de pécher de toutes ses forces, et s’adresser à Dieu. Tout seul, pas possible. Dieu, bien que tout-puissant, ne peut pas non plus nous sauver sans nous, car il nous a donné la liberté. Pourquoi ? Parce qu’on ne devient pas gentil à coups de bâton. On ne peut aimer que librement. Voilà quel est le schéma. Après commencent les difficultés. Après commencent les subtilités. Et pour cela existent les cent tomes de l’héritage des saints Pères. Là, c’est comme dans un abécédaire, chaque mouvement de nôtre âme, de notre esprit et de notre corps est exposé point par point, et tout est décrit de A à Z.  Celui que cela intéresse l’apprendra. Je lis justement Isaac le Syrien, un saint du VII° siècle, et je me dis : comment se fait-il qu’il me connaisse entièrement? Entièrement ! Chaque recoin. Et ce que je viens de dire, et ce que je vais ressentir, et ce qui va se passer ensuite, et comment. Ca marche. Ca marche, parce que c’est le dessein, parce que l’homme a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Représentez-vous: nous sommes habitués à dire ces mots sans y penser, mais c’est que nous sommes créés pareils à Dieu, nous sommes comme Lui, nous sommes des êtres spirituels. Cette soif est chez nous présente, c’est le sixième sens, qui est religieux.La vie chrétienne, c’est la communication directe avec le Dieu vivant tous les jours. Nous voilà assis là, le Christ est à nos côtés. Il me regarde et me voit tout entier. Les délires que je raconte, comment je me suis énervé, je suis devant Lui, je fais des efforts tout le temps, tout le temps.
Vous ressentez cela en permanence?
Parfois j’oublie Dieu, les soucis quotidiens, et tout de suite, c’est le vide. Vivre autrement, sans Lui, je ne le peux déjà plus, et je ne le veux pas.
Mais il arrive que…
Cela arrive. Mais là n’est pas la question. La question, c’est l’orientation de la trajectoire. Le meilleur peut devenir infini, mais le pire aussi. On peut devenir pire un nombre incalculable de fois. Voilà que tu es tellement affreux, tu es étendu, ivre, tu as tué tout le monde, rassure-toi, pépère, cela peut devenir bien pire. Notre foi, c’est le salut et la création constants, sans jours de congé. C’est la loi de la pierre jetée : elle vole tout le temps, en bas ou en haut, si elle s’arrête, elle tombe.
La création est aussi un moyen de salut ?
C’est dans la nature de l’âme. Je le rappelle : « à la ressemblance » de Dieu ; Dieu, c’est le Créateur. Et si le motif de la création c’est le service des gens, alors elle devient un moyen de salut. Je suis acteur, je travaille depuis longtemps au théâtre, je le sais : dès que tu sors, sûr de toi, en forme, sachant ton rôle par cœur, le spectacle est raté. Mais si tu le fais timidement, sans assurance, quand tu regardes ensuite la vidéo, tu penses : où j’ai pris tout ça ?Il faut laisser le Seigneur agir. Comment ? Devenir humble, céder le passage : « Seigneur, je ne peux rien moi-même, Toi seul le peut… »         
C’est aussi comme cela que vous obtenez vos textes ?
J’ai bien sûr des choses travaillées, j’ai de la technique, bien sûr. Ca dépend. Mais le principal, c’est qu’on doit avoir soif comme si on n’avait pas bu pendant dix jours, on ne peut pas juste vouloir un peu. Je vis tout le temps les yeux grand ouverts. Je regarde ici, je regarde là, je regarde en moi…
Il y a beaucoup de tristesse dans vos textes. Et de beauté. Mais à travers le beau perce tout le temps le triste
Mais la vie est difficile… Comme l’écrivent les anciens, notre état d’âme ne doit pas dépendre de la vue que nous avons de notre fenêtre. Il arrive que tout va bien, on a de l’argent, on n’a pas faim, on est fortuné, habillé, et dans notre âme, on se sent mal, on se sent vil. Si on n’est pas avec Dieu, alors on ne sait pas du tout quoi faire. Mais avec Dieu, c’est bien connu : une attaque d’acédie,  supporte, et après, comme l’écrivent les pères, tu trouveras force et légèreté. C’est-à-dire que dans la peine, attends la consolation. Dans la consolation, attends la peine. C’est pourquoi, lorsque tout va bien, que tout est parfait, sois sur tes gardes : c’est maintenant que quelque chose va arriver. D’une façon générale, il faut vivre avec beaucoup de prudence…
D’un spectacle à l’autre tout change chez vous, vous changez vous-même ?
Bien sûr, et comment. Quelquefois en pire, quelquefois en mieux. Evaluer, juger, ce n’est pas mon affaire…Je n’y pense pas, je ne m’occupe pas de la forme, bien que j’y vienne aussi, mais c’est plus tard. Je m’occupe, disons, de la vibration. Dans l’ensemble, l’art véritable, c’est le mystère des mystères. Prenez mon cher Jean Gabin, il est tantôt cuisinier, tantôt chauffeur, tantôt bibliothécaire, dans le mille ! Et pourquoi, incompréhensible. Je regarde pour la millième fois, eh bien il ne fait rien. Pourquoi ?! Il n’est pas dans le « moi dans les circonstances proposées », mais il voit le monde avec les yeux d’un bibliothécaire, et c’est tout. Il change sa vision du monde. C’est ce que j’essaie de faire. Etre au lieu de paraître.   
C’est pour cela que vous avez simplifié au maximum la composante musicale du spectacle ? 
Mais je ne sais pas, cela me plaît comme ça, c’est tout. La forme est telle que nous sommes. C’est une loi spirituelle. On ne peut pas être un mauvais homme et un bon écrivain. Ce n’est pas possible. Ca ne sort pas. Ca ne marche pas. Vous avez justement évoqué la tristesse. La vie est vraiment dure. Pourquoi est-ce donc si dur, est-ce que Dieu ne pouvait s’arranger pour que cela fût plus facile pour tous ?C’est comme ça qu’il l’a faite. On peut se casser une jambe, avoir un fils qui boit, être mis à la porte, et l’on peut pourtant vivre dans la joie, si l’on se fait le réceptacle de la grâce. Le but de la vie chrétienne est l’acquisition du Saint Esprit qui va tout diriger en nous, et on sera heureux toujours, indépendamment de tout l’extérieur. Il faut comme on peut assembler et coller cette petite pelote, qui va encore se défaire, la prendre dans ses faibles mains et la recoller. C’est pareil dans la création comme dans la vie, il faut coller un petit quelque chose de tous ces morceaux qui tombent. Seulement il faut le faire honnêtement. On peut le faire mal, maladroitement, le spectacle peut s’écrouler, mais honnêtement. Si l’on pense au succès, au public, au résultat, c’est fichu.  
Vous n’y pensez pas ?
J’essaie de ne pas y penser, mais bien sûr, je fais une estimation… On me loue, c’est agréable, on me critique, ça fait mal. De nature, je ne suis qu’un homme soumis aux émotions et à toutes sortes de pensées. Mais l’esprit est le gardien du cœur, il dicte ce qu’il faut : non, non, non, ce n’est pas ton affaire, de quoi dois-tu t’occuper en premier lieu ? De quoi ?! De toi. De ton âme.
C’est difficile, tout ça, les spectacles, la préparation, la représentation ?
Qu’est-ce que tu crois ? Représente-toi : Jérusalem, la chaleur, les mouches, on t’a donné des coups de bâton, on t’a cassé le nez, on t’a donné du vinaigre au lieu d’eau, on t’a cloué sur la croix ; ceux que tu venais de nourrir, de sauver, de soigner, de guérir t’ont trahi, battu et couvert de crachats. « Je le libère ? »- « Non, tu le crucifies ! » Qu’est-ce que ça donne ? Le christianisme, c’est l’imitation du Christ. A sa mesure, bien sûr, mais sa croix, il faut la porter.Vivre avec un cœur constamment douloureux, déchiré pour le monde entier, quand la souffrance des autres devient la tienne. « Nous ne sommes pas les médecins, nous sommes la maladie », disait Herzen. Le Seigneur ne nous donne jamais ce qui dépasse nos forces. Et ensuite. Voilà, maintenant, le soleil, ou bien la neige est tombée, c’est quoi, seulement pour nous ? Du genre, parce que nous sommes bien gentils ? Non, c’est pour tout le monde. Il nous aime tous, il ne faut pas l’oublier. Un type vient te voir, il est l’image de Dieu. Il faut tout faire honnêtement, avec droiture et rigueur. Il n’y a aucun recoin où se cacher, le Seigneur voit tout, n’importe quelle petite courbure. C’est pourquoi la création, les maisons, les enfants, les petits-enfants, c’est de la dernière importance. Non, pas les enfants, pas les enfants, bien sûr. Les enfants, on doit les élever. Dans l’esprit chrétien. Tu les as élevés ? Non. Alors que faire ? Prie en proportion du défaut d’éducation.
Vous êtes content du résultat de votre éducation ?
Non, j’ai laissé passer beaucoup de choses, je ne les ai pas menées jusqu’au bout. C’est pourquoi maintenant que faire ? Prier. Demander. Prier autant de fois que tu es passé en courant, ne leur as pas lu de bons livres, n’as pas passé de nuits sans sommeil.
On vous a lu des livres, dans votre enfance ?
Bien sûr. J’ai été dans l’ensemble élevé dans des conditions extraordinaires. Maman était une femme de lettres, mon père un savant, c’était là notre famille moscovite chez laquelle se rassemblait alors toute une intelligentsia…Je lisais moi-même, dans mon enfance, tout mon saôul.  
Quoi donc ?
Tout ce qui me tombait sous la main, tous les classiques russes. Il y avait une armoire pleine de livres, je pensais : « il faut tout lire ». Et je prenais un livre après l’autre. Et le choix en était remarquable, Pouchkine, Gogol, Tourgueniev, Tchekhov, Dostoïevski, Gontcharov, Tolstoï. Mais toute la création, tout l’art ne sont en réalité que bagatelles. Si l’art changeait les gens, nous vivrions déjà au Paradis, tant on a créé de choses magnifiques. L’art ne change rien. Un pétard avec des confettis, à un moment déterminé. Les confettis retombés, tout est fini.  
Mais ça peut pourtant s’accumuler ?
Ca peut. Mais quoi ? L’amour. Si c’est au nom de l’amour que nous nous sommes assemblés dans cette salle, au nom de l’amour que je saute sur cette scène, alors d’accord.
Et auparavant, vous sautiez au nom de quoi ?
L’artiste a de l’audace, celle de sortir, de se montrer. On me disait : « Avant tu buvais, c’est pourquoi tu écrivais de si belles chansons ». Je répondais toujours : « Non, non, non, ce n’est pas grâce à cela mais en dépit de cela ». Mais à présent, je ne parle pas ainsi. Ce n’est pas étonnant que du bien sorte du bien : le bonhomme ne boit pas, il écrit de bonnes chansons, qu’y a-t-il là d’étonnant ? Ce qui est étonnant, c’est quand le Seigneur peut transformer le mal en bien. Aussi arrive-t-il que même ma saloperie alcoolisée, le Seigneur en fasse quelque chose d’utile pour les gens. C’est comme ça !
Vous vous souvenez de votre état, quand vous écriviez des chansons ?
Je ne m’en souviens pas et ne veux pas m’en souvenir.  
Pourquoi ? C’est vrai, vous avez dit que vous ne vous tourniez pas vers le passé… Mais pourquoi ?
C’est la règle. L’apôtre Paul dit : « Oublie ce qui est derrière toi, propage-toi vers l’avant. » Nous n’avons que ce qui est devant, que le but.  Inutile de ratiociner sur ce qui a été. Je suis plongé dans les ténèbres, comme tout le monde. Mais il n’y a pas de honte à espérer. J’ai trouvé le chemin. Quelle distance vais-je parcourir ? Quand vais-je mourir ? Qu’aurai-je le temps de faire ? Je ne sais pas. Notre affaire est de marcher.
Que voulez-vous avoir le temps de faire ?
Me rendre digne du dessein. Comme me le dit un ami prêtre : « Devenir un homme normal à la fin de sa vie ». . Je me suis accroché à un petit coin, et je fais ce que je peux. Je gratte, je m’écorche les mains… Je suis un acteur, je travaille. Je vis, je m’applique, quelque chose en sort, pour l’essentiel, non, je connais  ma faiblesse. Le premier commandement de l’Evangile : heureux les pauvres en esprit. Le pauvre, c’est qui ? Celui qui comprend qu’il n’a rien, et demande : donne, donne, donne. Je n’ai rien, personnellement. Tout le monde a la même chose. Mais cela ne signifie pas que Dieu nous veut tous en uniforme. Comme je l’ai dit, cette petite pincée recevra un nom unique. Chaque personne est extraordinaire. Mais il faut d’abord se sortir de la rivière et atteindre la rive. Et tout le monde a les mêmes péchés : l’orgueil, la cupidité, le découragement, l’envie, la fornication, la gourmandise, la luxure, les sept passions. Nous nous promenons tous de l’une à l’autre. Homme, regarde-toi dans le miroir… Voilà, je suis devant et et je pense : si elles viennent, je les chasserai… Mais comment ferai-je ?  Le voilà, Dieu, il est là, commet vais-je les chasser ?!
Vous n’avez jamais chassé personne ?
Dans l’ensemble, non. Parfois, je n’ai pas ouvert le portail… à toutes sortes de malotrus. Mais à présent, j’ouvrirais…
De votre « je me noie » se dégage l’impression que vous surnagez  
On ne peut pas vivre selon des impressions. On sort, il pleut, c’est une impression, on sort, il fait soleil, c’est une autre impression.  On tombe, on se casse une jambe, en voilà une troisième. Il faut vivre selon la Loi. Où est la loi ? Dans l’Evangile. Du début jusqu’à la fin. Ce que je fais correspond-il à ce que Dieu attend de moi ? Et qu’attend-Il de moi ? que je vive comme Lui. Voilà tout. Mets-toi au service des gens. On a envie, bien sûr, aussi de plaisirs. Et ensuite, on commence à comparer où l’on a reçu le plus de plaisir. Concrètement, pour de bon, sans tours d’imbéciles. Quand tu as donné ou quand tu t’es caché, enfermé, que tu t’es goinfré ?  Eh bien il n’était pas à côté ! D’un trip d’une autre nature. Celui qui a essayé se souviendra toujours de cette nouvelle impression.                                                                                                                                                                                                                       
Au cinéma, vous vous exprimez aussi ou bien est-ce la création collective et le travail ?
Le cinéma est un problème difficle. Comme l’a dit Pavel Semionovitch Lounguine, il y a deux types d’acteurs : Les uns incarnent un rôle, les autres l’enfilent comme une chemise, et elle se déchire et craque aux coutures, et c’est le cas de Petia. Je ne suis pas un acteur de cinéma. Dans l’ensemble, je ne suis personne. « Celui qui pense qu’il est quelque chose n’est rien du tout ». J’aime naturellement me vanter  et pour qu’on me complimente, j’ai quand même fait deux  ou trois trucs, qu’est-ce que vous croyez. J’écris de la musique, j’écris de petits bouquins, des vers, le cinéma…
Il y aura encore de nouveaux livres
Oui, le cinquième tome des «Fioritures » est déjà prêt, il va sortir. Les livres sont, me semble-t-il, ce qu’avec l’aide de Dieu,  j’ai fait de plus sérieux dans cette vie. Dans l’ensemble, le verbe restera plus longtemps que tout le reste.
Cela vous plaît d’être seul, loin de tous ?
J’aime être seul. Pas parce que je méprise tous les gens ou ne les aime pas, mais parce que je me sens bien, « la solitude recueille l’âme » dit mon cher Isaac le Syrien.
Vous n’avez pas envie de voir du monde ?
C’est pénible. Une infirmité. Et pourquoi ? Tout ce dont l’homme a vraiment besoin, c’est Dieu. Voilà tout. Et si j’ai envie, j’ai là voyez, ces gars qui sont là, mes amis (il montre une étagère avec des disques). Voilà Ray Charles. Aveugle a 7 ans, il perd ses parents à 15, et reste un petit noir orphelin, dans un état du sud où dans l’ensemble, on tuait les noirs comme des chiens. A 35 ans, il a déjà quatre quartiers d’appartements à New York, trois usines, c’est l’homme le plus payé de tout le show-business. Et ensuite, 17 ans de drogue, il s’est ouvert les veines et tout ce qu’on veut. Il s’en sort après 50 ans et vit de façon irrréprochable jusqu’à 74 ans.  Et il a tout chanté, John Lennon disait : « Jusqu’à Presley, il n’y avait rien »… Voilà, je les écoute. Voilà quelle est ma société.
Vous lisez la littérature mondaine?
J’ai essayé. C’est liquide. Il me faut que la cuillère tienne dedans. Et j’irais avaler ça… Cela ne tient pas…Non, c’est liquide…
Vous avez des exemples de littérature ou mettons, de cinéma dont la cuillère tient ?
Eh bien pas que « la cuillère tienne franchement », mais quelque chose me plaît. Ces derniers temps je regarde le cinéma français, plus rarement l’américain, le cinéma des années 50 début 60. Gilles Granger, Denys de la Patellière, l’étonnant Jacques Becker, il est mort à 50 ans, après 1é films tous meilleurs les uns que les autres.  C’est d’une telle vérité, tout est tellement bien. «Le tonnerre de Dieu» – c’est un film remarquable, on peut le regarder des milleirs de fois… J’aime tout ce qui comporte de la vérité, de l’amour, de la pureté. Et j’écoute : Miles Davis, James Brown, Ray Charles, Elvis Presley, Chuck Berry, mes principaux héros. Qui font quoi ?  Qui ont mal et dont la vie entière ne laisse pas de reste. Ce sont là des dons, c’est là Dieu. La présence de Dieu on peut l’obscurcir, la couvrir de poussière, s’en éloigner, mais on peut la contempler et la rendre toujours aux autres. Je fais peu, selon mes aptitudes, mes talents, mes possibilités, c’est peu. Je me le reproche. J’essaie de faire un peu plus le jour suivant, si je pouvais seulement faire quelque chose de beau, même une broutille, même toute petite. Quoi donc ? Mais n’importe quoi. Mets-toi à écrire de beaux vers, si tu es poète. Ecris un bon article, si tu es journaliste. Trouve quelque chose de bon, d’honnête et de pur, pour mettre une petite parcelle de lumière dans cette épouvante. On peut toujours le faire. Au travail, tous glissent sur les détails ? Ne le fais pas, du moins aujourd’hui. Tu fumes sept joints par jour ? Fumes en cinq aujourd’hui. C’est aussi du christianisme. Le mouvement, l’exploit. Et ainsi partout, toujours, constamment, en tous lieux. Qu’il y ait toujours un petit plus. Un peu mieux, un peu mieux chaque jour. Et qu’est-ce qui arrive ? Cela devient une habitude. En l’homme tout est affaire d’habitude. « L’habitude nous vient d’en haut, elle remplace le bonheur ». Faire le bien devient une habitude. Devenir un homme normal avant la fin de sa vie. Voilà toute la question. Que tout soit pour toi bien, tranquille, simple, clair, pas embrouillé, sans ces questions…
 Vous voudriez qu’on ne vous pose pas de questions ?
Je le voudrais, je le voudrais vraiment.
C’est-à-dire rester sans aucune question ?
Moi, mais j’en ai plein, personnellement. Mais ce sont toutes des choses sans importance. Il faut trancher tout cela. « Levez-vous, dit le Christ, allons-nous en d’ici ! »Ce sont là, en quelque sorte, des mots simples qu’il dit à ses disciples. Allons-nous en d’ici, de ce monde, qui est mensonge, de ces relations qui tiraillent et déchirent. Il faut vivre tendu, dès qu’on faiblit, on est fichu. Beaucoup de forces sont perdues, comme chez tout un chacun, beaucoup d’années vécues en vain…
Mais non, pas en vain, ça marche ?
Mais non, cela ne marche pas… Il faut verser des larmes, il faut prendre la vie au sérieux. Je regrette beaucoup les forces de la jeunesse, je regrette beaucoup mes talents… Voila, mes petits gars en or… Si vous ne mentez pas, si vous racontez, peut-être que quelqu’un entendra…
janvier, 2013
traduit par Laurence Guillon
 http://www.filetmagazine.com/8710.html





2 commentaires:

Christine a dit…

Décapant !
Merci

Christine a dit…

Merci