"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

02 mai 2014

Recension : "L'impératrice sainte Hélène / A la croisée de l'Orient et de l'Occident" (12/2013)



Il était une fois une très belle princesse grecque. Assurément oui, elle devait être Grecque puisqu'elle était très belle et s'appelait Hélène. Vous avez tout de même déjà entendu parler de "la belle Hélène", non ? Donc toutes les princesses s'appelant Hélène sont Grecques et belles, l'affaire est entendue. Celle-ci à vécu à cheval sur les 3ème et 4ème siècle et été la mère du plus important des empereurs que l'Église aie connu. Grâce à son impériale clairvoyance et générosité, Hélène a pu devenir une bonne Chrétienne et a été redécouvrir à Jérusalem le très sacré bois de la vraie Croix de notre Seigneur...

Voilà. Ajoutez quelques bribes de légendes, extraits de contes de fée et versets de mythes, et avec un peu d'humour et de sarcasme, je vous aurai résumé les "quatre lignes d'Hélène". Car c'est tout ce que sainte Hélène reçoit dans le Synaxaire et autres sanctoraux, et ça n'en dit pas vraiment plus. Ni rien de moins établi. Après tout, ce n'est qu'une femme, elle n'était même pas moniale, elle n'était que la mère du plus grand des empereurs, celui à qui on doit tant, ça doit bien lui suffir, donc est-ce important d'en savoir plus ?

Hé bien oui. L'honnêteté la plus élémentaire de même que le respect dû à la sainteté du personnage, tout cela fait que sainte Hélène méritait de se voir remise à la vraie place qui est sienne : une des plus grandes saintes laïques de l'Histoire de l'Église.

Pour ce faire, il aura fallu qu'une iconographe aimant le prénom reçu grâce à sa grand-mère se sente attirée par la sainte qu'elle avait pour patronne, et qu'ainsi commence une grande et belle aventure, mieux, une enquête archéologique, liturgique, numismatique, hagiographique, iconographique, géographique, presque policière, des confins verdoyants et sauvages du Pays de Galles jusqu'aux arides espaces de Syrie, de l'antique capitale impériale romaine en Gaule Belgique – Trêves la magnifique – aux marches de la Via Dolorosa à Jérusalem. Partout, Hélène Yvert-Jalu a remonté pas à pas le fil de l'histoire et de la vie de cette grande dame sans laquelle, assurément, jamais l'empereur Constantin-le-grand ne serait devenu ce qu'il est devenu.

Car si sans l'empereur, jamais sainte Hélène n'aurait pu matériellement accomplir tout ce qu'elle a accompli dans sa vie, d'un autre côté, si elle ne l'avait pas patiemment porté dans la prière, accompagné de conseils prudents, enseigné la vie chrétienne par la démonstration d'une vie exemplaire malgré la rudesse de l'époque et ses moeurs barbares, Constantin aurait fini comme tous ses prédécesseurs, dont la vie ne fut qu'un long fleuve de sang. Et d'Édit de Milan, il n'en aurait jamais été question. Imaginez un peu, rien que pour ça, la vie de l'Église aux 3ème et 4ème siècles.. et maintenant, sans la paix ayant permis les Conciles Oecuméniques ? Imaginez, et puis venons-en à ce passionnant ouvrage.

La vie de sainte Hélène telle que nous la connaissons à travers divers récits hagiographiques, mythologiques, légendaires, historiques et / ou liturgiques, c'est celle de la "femme d'Empire" qui a su garder sa foi chrétienne intacte dans une cour impériale habituée aux intrigues, révoltes de palais et autres violences. Son fils Constantin, connu sous le nom d'empereur Constantin-le-grand, était un intriguant aux multiples facettes, instable et opportuniste, cruel et orgueilleux. Tout le contraire de sa sainte mère ! Pourtant, la vie de sainte Hélène y sera encore plus intimement mélée qu'à celle de son mari, Constance Chlore. Elle saura utiliser les opportunités de la vie de cour pour collaborer à la christianisation de l'Empire romain de manière éminente. Un destin extraordinaire attendra cette femme humble et droite.

Telle une détective de l'Histoire, l'auteur a patiemment suivi les traces d'Hélène en Turquie, en Europe orientale, en Allemagne, en Angleterre, en Belgique, en Italie et en Israël pour y recueillir des indices et pour confronter sur le terrain tant les récits légendaires que des documents historiques parfois contradictoires. Hélène Yvert-Jalu le dit clairement, les très nombreuses lacunes de l'Histoire "laissent une grande latitude à l'imagination."

Tout d'abord, les origines de sainte Hélène. Les documents existants lui accordent tous une origine assurée.. mais toutes ces origines sont différentes. De princesse fille du roi de Colchester dans l'Île de Bretagne à fille d'auberge à Drépane en Syrie, voire palfrenière dans la province du Danube, il existe bien des hypothèses – celles-là et d'autres encore - et fort peu de certitudes. Comment cette humble femme a-t'elle donc rencontré l'officier romain Constance Chlore, futur grand de l'Empire, et pourquoi en a-t'il fait un temps durant son épouse ?

Un temps durant, car devenu préfet, Constance Chlore la répudiera, sa nouvelle fonction exigeait une épouse d'origine noble, ce qui n'était pas le cas... et donc élimine une série d'hypothèses sur son origine. Cependant, en bonne mère, Hélène resta en contact proche avec son fils Constantin, et l'amena progressivement à adopter sa future politique d'ouverture à l'égard des chrétiens.

En 313, à l'occasion de son déplacement pour le mariage de sa demi-soeur, Constantin a signé ce que nous appelons l'Edit de Milan, instaurant une forme de liberté religieuse, très peu compatible avec la religion d'Etat de l'Empire, dont l'Empereur était le Pontifex Maximus (Souverain Pontife) et une sorte de divinité vivante. L'influence maternelle est évidente dans cette décision. Ainsi se déforcer face au Sénat si attaché aux rites païens qui apportaient une sorte de cohésion à l'Empire, quel risque.. Pareillement face à son ennemi concurrent pour l'Empire, si farouchement païen. Certes, c'était un choix tactique – les Chrétiens étaient réputés pour leur fidélité à l'empereur lorsqu'ils servaient sous les drapeaux. Mais accepter que dans l'Empire il puisse y avoir un autre dieu que lui-même et tout le panthéon romain, un Dieu unique en tout, ne pouvait pas être une décision prise à la légère. Sainte Hélène était une bonne catéchiste.

Même si jusqu'à la fin, Constantin ne changera pas radicalement et n'adoptera le Christianisme qu'à l'article de la mort, et encore, en version hérétique, arienne, cependant, il se montrera sans cesse plus ouvert, clément et conciliant face à l'Église. L'auteur de l'ouvrage souligne le "rôle capital joué par Hélène dans l'histoire du Christianisme." Par sa foi profonde, son influence et son ouverture sur l'ensemble de l'Empire, l'impératrice fut ainsi un lien très fort entre l'Orient et l'Occident, et elle contribua à la paix dans l'Eglise.

Devenu en 324 l'empereur de tout l'Empire romain – donc Occident comme Orient – grâce à une série de guerres et complots pour élimiter tout autre prétendant au trône impérial, Constantin rendra les honneurs à sa mère, l'élevant au rang d'impératrice. Et dans la foulée, il déménagera son siège de Trêves, en Gaule Belgique, vers l'antique Byzance, qu'il fit reconstruire et transformer, puis appeler Constantinople, c'est-à-dire "ville de Constantin."

Parmi les hauts faits qui ont ponctué la vie de sainte Hélène, le plus connu est aussi celui qui est le plus imprégné de légendaire et de mythologie : la découverte de la Sainte Croix de notre Seigneur à Jérusalem. Comme les lecteurs de ce site ont pu le lire à l'envi, m'est avis que si les plus éminents Pères de l'Église d'un lieu dit et une époque donnée ne sont au courant de rien d'un événement d'importance que par la suite, des textes qui s'affirment authentiques, prétendent s'y être déroulés et en leur présence de surcroît, même si un livre liturgique prétend le contraire, il est nécessaire de n'en retenir que les leçons spirituelles. Et de ne surtout rien prendre pour argent comptant du récit légendaire. Même si c'est le Synaxaire qui le rapporte. Saint Cyril de Jérusalem est présent sur les icônes qui décrivent la légende, mais ses écrits contredisent tout cela. L'auteur fait très bien le tour de la question. A 3 semaines de la fête liturgique de sainte Hélène et son fils Constantin-le-grand (21 mai), c'est un texte à lire, assurément.

On pourra regretter le peu de sources et de citations d'auteurs chrétiens orthodoxes des 2 derniers siècles. Nul ne pourrait cependant en vouloir de cette absence à l'auteur, qui en Docteur ès Lettres, a mené son "enquête" visiblement avec rigueur. Le directeur de la faculté de théologie orthodoxe de Cambridge lui-même exposait la faiblesse de notre Église en matière patristique, et ce depuis trop de décennies. Aussi le lecteur ne devra pas s'étonner des références de l'époque moderne.

Voici donc un ouvrage tonique, spirituellement riche qui mérite sa place dans la bibliothèque de celles et ceux qui aiment le Christ et Ses amis. Alliant rigueur scientifique et ferveur chrétienne, il est à la portée de tous, chacun y trouvera une joie spirituelle autant qu'intellectuelle, selon les aspects abordés. Rien n'est lassant, tout porte à mieux cerner le personnage, à mieux l'aimer.
 

On pourra aussi valablement recommander ce livre :
- Comme préparation pour un pèlerinage aux saintes reliques qui se trouvent à Paris.
- Pour encourager des iconographes à oser rendre à sainte Hélène sa place unique, qui n'a pas besoin d'un empereur à ses côtés pour lui donner de l'importance, ni même d'une mythique Croix.
- Pour inspirer quelqu'hymnographe à lui composer un Office ou une hymne Acathiste plus en phase avec la vraie grandeur du personnage, débarrassée des encombrantes légendes.


Mazette, quel livre idéal ! On rêve de voir toujours plus d'auteurs s'en inspirer pour sortir des carquans étriqués des synaxaires et autres sanctoraux, et aller ainsi "rendre à Dieu ce qui est à Dieu" en rendant aux amis de Dieu leur juste place dans l'Histoire de la sainte Église, de ses origines dans une modeste et discrète Chambre haute à Jérusalem, jusqu'à nos jours.

In fine, la sainteté n'étant pas question bureaucratique, ne dépendant pas du choix a posteriori d'une ou quelques personnes qui seraient à même de la reconnaître " infailliblement" – car seul un(e) authentique saint(e) saurait reconnaître un pair sans risque de se tromper ! - il est bon de se rappeler que c'est vers 329 que le peuple l'aurait glorifiée – vox populi, vox Dei. Et que c'est donc peu après sa mort, avec d'innombrables témoins de sa sainteté encore vivants, qu'elle a rejoint les rangs ineffables de la cohorte des sûrs amis du Christ. Ces innombrables témoins de Dieu que notre sainte Mère l'Église nous propose à la vénération. Comme cette sainte Hélène que nous vénérons, non pas pour l'imiter en ses "podvigs" (exploits spirituels) qui ne sont pas reproductibles puisque nos vies sont différentes; mais pour la constance dans la fidélité et la confiance en Dieu, à travers les épreuves les plus éprouvantes, les revers apparement néfastes dans la destinée visible, et cet amour infini pour Dieu, Père, Fils et Saint Esprit, à Qui soient la gloire, l'honneur et l'adoration pour les siècles des siècles. Amen.

"L'impératrice sainte Hélène / A la croisée de l'Orient et de l'Occident", par Hélène Yvert-Jalu, décembre 2013, Pierre Téqui éditeur, série "Les saints du monde", 218 pages, 18€90

Par les prières des saints Pères ET des saintes Mères, Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de nous et sauve-nous ! Amen !



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