"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

22 mai 2016

L'ambition, pire ennemi de l'évêque et du prêtre (saint Jean Chrysostome)


"On devrait, à mon avis, se pénétrer pour le sacerdoce d'un tel respect qu'on reculerait devant une si grande responsabilité; et que, une fois en dignité, on n'attende pas le jugement des autres pour y renoncer, quand on s'est rendu coupable d'une infraction méritant la déposition, mais qu'on le prévienne en se démettant spontanément de ses fonctions. Ce serait, du moins, se rendre Dieu propice et favorable. S'obstiner à conserver un poste dont on n'est plus digne, serait se fermer la porteà tout pardon, ajouter péché à péché, et aggraver le poids du courroux de Dieu. Mais qui aurait jamais ce courage? Funeste, en vérité, funeste est cette mortelle ambition. Loin de moi la pensée de contredire saint Paul, dont je ne fais d'ailleurs que commenter les paroles. Que dit-il, en effet? Celui qui aspire à la charge d'épiscope désire une noble fonction. (1 Tim 3,2.) Or, ce n'est pas le désir d'une si belle tâche que je condamne, mais le désir d'autorité et de pouvoir qui s'y rattachent.
C'est ce désir qu'il faut bannir de son coeur, et, dès le début, anéantir, pour pouvoir exercer librement les devoirs de son état. Qui ne désire pas de briller à ce haut rang, ne craint pas non plus d'en descendre; exempt de cette crainte, il pourra agir en toutes choses avec la liberté qui convient aux vrais enfants de Dieu. Celui, au contraire, qui redoute toujours de perdre sa place, plie sous le joug d'une honteuse servitude qui le forcera un jour à déplaire aux hommes et à Dieu. Une âme sacerdotale ne doit pas être ainsi asservie. De braves soldats combattent avec courage et meurent en héros. C'est là l'esprit dont le prêtre digne de ce nom doit être animé, l'esprit du christianisme, également résigné à accomplir et à terminer sa tâche, comme il convient à un chrétien, assuré qu'il est qu'il y a autant de mérite aux yeux du Seigneur à renoncer au pouvoir qu'à l'exercer. Et quand on s'est exposé de la sorte à être démis, pour n'avoir point consenti à des mesures contraires à la sainteté de cet état, on se prépare à soi-même une plus haute récompense, et un plus terrible châtiment aux auteurs d'une disgrâce non méritée. Bienheureux êtes-vous, dit le Maître, si l'on vous insulte, si l'on vous persécute et si l'on vous calomnie de toutes manières à cause de Moi. Soyez dans la joie et l'allégresse, car votre récompense sera grande dans les Cieux. (Mt 5,11-12) Voilà pour les cas où l'on est cassé et déposé par des collègues qui agissent par jalousie, par complaisance pour certaines personnes, par inimitié ou pour d'autres raisons aussi peu avouables. Quant à souffrir ces mêmes persécutions de la part des ennemis déclarés de l'Église, il n'est pas nécessaire de dire combien elles sont méritoires.
Pour revenir à l'ambition, il faut donc scruter minutieusement tous les replis de notre âme, pour s'assurer si au fond du coeur ne couve peut-être à notre insu une étincelle de cette passion. Ce n'est pas tout d'en être débarrassé au début, il faut encore se garder de ses atteintes quand on est monté en dignité. Mais pour peu qu'auparavant on ait nourri cette funeste passion, on en sera brûlé et torturé par après. [...] Comme les coeurs épris sentent redoubler leurs tourments près de l'objet aimé, et ne s'en délivrent que par l'absence; de même pour ces coeurs ambitieux des honneurs de l'Eglise : plus ils s'en approchent, plus le feu de l'ambition lesdévore; mais dès qu'ils renoncent à leurs espérances, avec elles s'éteint l'ardeur de leurs désirs. Cette considération n'était pas sans valeur [..] Un prêtre doit être prudent, clairvoyant, et d'une vigilance qui s'exerce partout; un prêtre n'est pas à lui, il appartient à tout un peuple. Et moi, je suis paresseux, mou, très en peine pour mon propre salut; tu en conviendras toi-même, quelque soin que prenne ton amitié à dissimuler mes défauts. Jeûner, veiller, coucher sur la dure et les autres austérités, il ne faut pas m'en parler : tu sais combien je suis éloigné de ces mortifications ! Et quand je m'y adonnerais entièrement, de quoi me serviraient-elles dans le saint ministère, avec ma nonchalance naturelle ? Que cette ascèse profite au solitaire cantonné dans sa cellule et uniquement occupé de son Salut, à la bonne heure. Mais celui qui se partage entre tant de monde et se doit à chacun en particulier, quel fruit pourrait-il en tirer, à moins d'y joindre une vigueur et une force d'âme que rien n'ébranle.
Ce n'est pas à la seule austérité de la vie que se réduit ce que j'appelle la force d'âme. Il n'y a là rien qui doive t'étonner; la modération dans le boire et le manger, le renoncement à un lit moelleux n'ont rien de coûteux pour beaucoup, surtout pour ceux qui ont une nature fruste et qui en ont contracté l'habitude dès leur enfance, ou pour d'autres encore dont la trempe de leur tempérament et l'habitude rendent aisées de telles austérités. Mais supporter un outrage, une persécution, un propos offensant, une critique lancée par des inférieurs, à tort ou à raison, des plaintes faites au hasard et sans fondement par des supérieurs ou des subordonnés: voilà ce qui n'appartient qu'à un petit nombre de privilégiés, à peine en citerais-tu un ou deux. Telle personne endurera les pires privations, qui ne saura pas résister aux autres épreuves, jusqu'à en perdre la tête : elle s'en irrite et devient furieuse comme une bête fauve. De semblables caractères doivent être écartés à jamais de l'enceinte du sanctuaire. Qu'un prêtre ne s'exténue point par les jeûnes, qu'il n'aille point pieds nus, cela ne saurait nuire en rien au bien de l'Eglise; mais ses emportements causeront aux fidèles et à lui-même les plus grands malheurs. Dieu ne menace personne pour la non-observance de ces austérités; mais Il condamne aux feux de l'Hadès ceux qui se laissent emporter aux mouvements désordonnés de la colère. Lorsque l'ambitieux arrive au pouvoir, on fournit un nouvel aliment à sa passion; de même le caractère violent qui, dans ses rapports de famille ou d'amitié ne sait point modérer son humeur et s'emporte pour un rien, à peine est-il à la tête de tout le peuple qu'il devient comme une bête féroce dont la fureur s'enflamme par les milliers de piqûres qu'on lui porte. Il ne peut plus goûter un seul instant de repos et causera à son peuple des maux incalculables.
Rien ne trouble la clarté de l'intelligence, rien n'offusque le discernement de l'esprit, comme la colère aux mouvements déréglés et impétueux. On dit communément que "la colère perd même les gens sensés". C'est comme un combat nocturne où l'oeil de l'âme, plongé dans les ténèbres, ne sait plus distinguer l'ami de l'ennemi, les gens honorables de ceux qui ne le sont pas: la colère met tout le monde au même rang. Qu'elle se fasse du tort et du mal à elle-même, elle l'encaisse volontiers en échange du plaisir qu'elle a, car il y a une sorte de volupté dans l'emportement de la colère; elle exerce sur l'âme une tyrannie plus impérieuse que le plaisir, tyrannie qui en bouleverse et anéantit toutes les facultés. La colère nous porte facilement à l'insolence, aux inimitiés les plus absurdes, aux haines aveugles, aux provocations téméraires et à tant d'autres écarts de fait ou de langage. Dans un tel désordre, l'âme entraînée par cette passion tumultueuse, n'a plus la force de se contenir et de résister."

+ Saint Jean Chrysostome, Dialogue sur le sacerdoce, livre 3, ch. 10 à 13 (traité écrit alors qu'il était diacre)
source en grec

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