"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

17 janvier 2017

Introduction à la Prière (Origène)

Je pense que celui qui prie comme il faut et selon ses moyens retire de multiples avantages de la prière.

Et d’abord, il est de la plus grande utilité de disposer son esprit à la prière. Par cette préparation le fidèle se met en présence de Dieu. Il se dispose à Lui parler, comme à quelqu'un qui le voit et qui est présent. S'il est vrai que certaines images, certains souvenirs du passé demeurent présents à notre esprit au point de troubler nos raisonnements, à plus forte raison faut-il reconnaître les effets, bienfaisants de la pensée du Dieu présent, quand le fidèle prend conscience de ce regard qui pénètre le plus secret du cœur; et que l'âme cherche à plaire à ce Témoin, qui scrute tout esprit, qui sonde les reins et les coeurs.

Admettons même que celui qui dispose ainsi son âme à la prière n'en tire pas d'autre avantage, il ne faudrait pas sous-estimer le bénéfice spirituel de cet effort. S'il en prend l'habitude, combien il évitera de péchés, combien il progressera dans la vertu. Ceux-là le savent d'expérience, qui se vouent avec persévérance à la prière. Si déjà la mémoire et la pensée d'un homme illustre et sage suffisent à susciter l'émulation en nous et à freiner notre penchant au mal, combien plus le souvenir, dans la prière, de Dieu, le Père de l'univers, soutient-il ceux qui se rendent compte qu’Il est présent, qu'ils Lui parlent, que Dieu les voit et les entend.

Celui qui prie de la sorte reçoit tant de grâces, qu'il devient plus capable de s'unir à "l'Esprit qui remplit tout l'univers" (Sagesse 1, 7) et qui habite terre et ciel selon la parole du prophète : "Est-ce que le ciel et la terre Je ne les remplis pas? oracle du Seigneur" (Jérémie 23, 24).

En outre, par la purification dont il a été question, il participera à la prière du Verbe de Dieu, qui se tient même parmi ceux qui l'ignorent, et n'est absent à la prière de personne. Il prie le Père en union avec le fidèle dont Il est le médiateur. Le Fils de Dieu est en effet le Grand Prêtre de nos offrandes, et notre avocat auprès du Père: Il prie pour ceux qui prient, Il plaide pour ceux qui plaident. Mais Il refuse cette assistance fraternelle à ceux qui ne prient point par Lui avec assiduité. Il ne considère pas comme sienne la cause de ceux qui négligent Son précepte  "prier sans cesse et ne pas se décourager" (Luc 18, 1).

Il est écrit en effet : "Et Il leur disait une parabole sur ce qu’il leur fallait prier sans cesse et ne pas se décourager.  'Il y avait dans une ville un juge , etc…(cf. Luc, 18, 1-8). Et un peu plus haut : Il leur dit encore : Si l'un de vous a un ami qui aille le trouver au milieu de la nuit pour lui dire : Mon ami, prête-moi trois pains, car un de mes amis m'arrive de voyage et je n'ai rien à lui offrir (Luc, 11, 6-7). Et un peu plus bas : Je vous le dis, même s’il ne se lève pas pour les lui donner en qualité d’ami, il se lèvera du moins à cause de son impudence et lui donnera tout ce dont il a besoin" (Luc 11, 8).

Qui donc croit à la parole infaillible de Jésus sans être enflammé pour une prière instante par ces mots : "Demandez et l'on vous donnera [..] Car quiconque demande reçoit" (Matthieu 7, 8). Notre Père qui est bon nous donne, à nous qui avons reçu l'esprit d'adoption, le pain vivant que nous lui demandons et non point la pierre que le Tentateur offre en nourriture à Jésus et à ses disciples. Il est écrit encore : "votre Père qui est dans les cieux en donnera-t-il de bonnes à ceux qui l’en prient."  (Matthieu 7, 11).

Le Grand Prêtre n'est pas seul à s'unir aux fidèles prient vraiment, il y a encore les anges dont l’Écriture affirme qu'ils se réjouissent au ciel pour un seul pécheur qui se repent plus que pour 99 qui n'ont pas besoin de repentir (Luc 15, 7).

De même les âmes des saints qui se sont endormis... La principale de toutes les vertus, selon la parole divine, est la charité l'égard du prochain : il faut admettre que les saints qui sont déjà morts l’exercent plus que jamais à l'égard de ceux qui luttent en cette vie, bien plus que ne peuvent le faire ceux qui, tout en demeurant soumis à la faiblesse humaine, viennent au secours de plus faibles. "Un membre souffre-t-il? tous les membres souffrent avec lui. Un membre est-il à l’honneur? tous les membres se réjouissent avec lui" (1 Corinthiens 12, 26). Cela est réalisé par ceux qui aiment leurs frères.

Mais on peut appliquer aussi à l'amour qui s’exerce au-delà de la vie présente, le mot de l’Apôtre : "le souci de toutes les Églises!  Qui est faible, que je ne sois faible? Qui vient à tomber, qu’un feu ne me brûle? " (2 Corinthiens, 11, 28-29). Le Christ Lui-même ne déclare-t-Il pas qu'Il est malade en chacun des saints qui sont malades, qu’'Il est en prison, qu'Il est nu, qu'Il est sans gîte, qu'Il a faim, qu'Il a soif? Qui ignore, de ceux qui ont lu l'Évangile, que le Christ faisait siennes toutes les souffrances de Ses croyants?

Comme les œuvres de la vertu et l'accomplissement des préceptes font partie de la prière, il prie sans cesse, celui qui unit la prière aux oeuvres nécessaires et les oeuvres à la prière. Ainsi seulement nous pouvons considérer comme réalisable le précepte de prier sans cesse. Il consiste à envisager toute la vie du saint comme une seule grande prière, dont ce que nous avons coutume de nommer prière n'est qu'une partie. Celle-ci doit se faire trois fois par jour, comme il ressort de l'exemple de Daniel, qui priait trois fois par jour, quand le grand danger le menaçait (Daniel 6, 15).

Méditons à présent la parole : "Demandez les grandes choses et les petites vous seront données de surcroît; demandez les biens du ciel et ceux de la terre vous seront accordés en sus" [*]. Toutes les images et toutes les figures comparées à la réalité des biens véritables et spirituels sont faibles et terre à terre. Or le Verbe de Dieu qui nous exhorte à imiter la prière des saints, afin que nous demandions dans sa réalité ce qu'ils obtenaient en figure, nous rappelle que les biens célestes et d'importance sont signifiés par des valeurs terrestres et modestes. Comme s'Il disait : vous voulez être spirituels ?

Demandez dans vos prières les biens du ciel et de conséquence, et les ayant reçus, vous hériterez du Royaume des cieux: devenus grands, vous jouirez de biens plus grands. Pour ce qui est des biens de la terre et quotidiens, dont vous avez besoin pour vos nécessités corporelles, le Père vous les donne par surcroît, dans la mesure du nécessaire.

Il me semble que celui qui se dispose à prier, doit se recueillir et se préparer quelque peu, pour être plus prompt, plus attentif l’ensemble de sa prière; il doit de même chasser toutes les anxiétés et tous les troubles de sa pensée, et s'efforcer de se souvenir de la grandeur du Dieu qu'il approche; songer qu'il est impie de se présenter à Lui, sans attention, sans effort, avec une sorte de sans-gêne. Enfin, rejeter toutes les pensées étrangères.

En venant à la prière, il faut présenter pour ainsi dire l'âme avant les mains; élever l'esprit vers Dieu avant les yeux; dégager l'esprit de la terre, avant de se lever pour l'offrir au Seigneur de l'univers. Et enfin déposer tout ressentiment des offenses qu'on croit avoir reçues, si on désire que Dieu oublie le mal commis contre lui-même, contre nos proches, ou contre la droite raison.

Comme les attitudes du corps sont innombrables, celle où nous étendons les mains et où nous levons les yeux au ciel doit être sûrement préférée à toutes les autres, pour exprimer dans le corps l'image des dispositions de l'âme pendant la prière. Nous disons qu'il faut agir de la sorte quand il n'y a pas d'obstacles. Mais les circonstances peuvent amener parfois à prier assis, par exemple quand on a mal aux pieds; ou même couché, à cause de la fièvre. Pour la même raison, si, par exemple, nous sommes en bateau ou que nos affaires ne nous permettent pas de nous retirer pour nous acquitter du devoir de notre prière, on peut prier sans prendre aucune attitude extérieure.

Pour la prière à genoux, elle est nécessaire lorsque quelqu'un s'accuse devant Dieu de ses propres péchés, en Le suppliant de le guérir et de l'absoudre. Elle est le symbole de ce prosternement et de cette soumission dont parle Paul, lorsqu'il écrit : "C’est pourquoi je fléchis les genoux en présence du Père, de Qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom" (Éphésiens 3, 14-15). C'est cela l'agenouillement spirituel, ainsi appelé parce que toute créature adore Dieu au Nom deJésus, et se soumet humblement à Lui. L'Apôtre semble y faire allusion, quand il dit : "Qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse dans les cieux sur la terre et sous la terre" (Philippiens 2, 10).

Au sujet du lieu, il faut savoir que tout lieu est propice à la prière pour celui qui prie bien. Cependant on peut, pour s'acquitter de ses prières avec plus de tranquillité et moins de distraction, choisir dans sa maison un endroit déterminé, si la chose est possible, l'endroit consacré, pour ainsi dire, et y prier.

Il y a une grâce particulière et une utilité dans le lieu de prière, je veux dire le lieu de l'assemblée des fidèles. Il est sûr que les puissances angéliques prennent part à l'assemblée des fidèles, et que la vertu de notre Seigneur et Sauveur y est présente, ainsi que les esprits des saints, à ce que je crois, ceux des morts qui nous ont précédés et évidemment aussi ceux des saints qui sont encore en vie, bien qu'il ne soit pas facile de dire comment.

Origène, Traité de la Prière

https://www.editionsducerf.fr/librairie/auteurs/livres/3/origene


[*] "Agraphon" : une de ces quelques Paroles du Sauveur non retenues par les quatre Évangiles

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