"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

02 mai 2017

Je crois en l'Église Une... (A.S. Khomiakov 9/12)

VIII – L'Église et ses Mystères

Ayant confessé sa foi en la Divinité Tri-hypostatique [Dieu tri-Personnel; ndt], l'Église confesse sa foi en elle-même, parce qu'elle se reconnaît instrument et réceptacle de la grâce divine et qu'elle tient ses oeuvres pour oeuvres de Dieu, non pour oeuvres des individus qui la constituent visiblement. Dans cette confession elle montre que la connaissance de son essence et de son être constitue également un don de la grâce, don qui lui vient d'En Haut et n'est accessible qu'à la foi, et non à la raison.

Car quel besoin aurais-je de dire : "Je crois", si je savais déjà? La foi n'est-elle pas la conviction des choses invisibles? Mais l'Église visible n'est pas la société visible des Chrétiens, elle est l'Esprit de Dieu et la grâce des Sacrements qui vivent dans cette société. Dès lors, l'Église visible même n'est visible qu'au croyant, car pour le non-croyant le Sacrement n'est qu'un rite et l'Église qu'une société. Le croyant, lui, a beau ne voir l'Église par les yeux du corps et de la raison que dans ses manifestations extérieures, il la reconnaît pourtant par l'Esprit dans les Sacrements, la prière et les oeuvres qui plaisent à Dieu. Aussi ne la confond-il pas avec la société de ceux qui portent le nom de chrétiens, car ce ne sont pas tous ceux qui disent "Seigneur, Seigneur", qui appartiennent effectivement à la race choisie et à la postérité d'Abraham. Mais, par la foi, le vrai Chrétien sait que l'Église Une, Sainte, Catholique et Apostolique ne disparaîtra jamais de la face de la terre jusqu'au Jugement Dernier de toute la Création; il sait que, sur terre, elle demeure invisible aux yeux de la chair et à l'esprit qui n'a qu'une sagesse charnelle, invisible au sein de la société visible des chrétiens, - tout comme, dans l'Église d'outre-tombe, elle demeure visible aux yeux de la foi, mais invisible aux yeux du corps. Par la foi, le Chrétien sait aussi que l'Église sur la terre, bien qu'invisible, revêt toujours une forme visible; qu'il n'y a pas eu, qu'il n'a pu y avoir et qu'il n'y aura pas d'époque où seraient défigurés les Sacrements, tarie la sainteté, corrompue la doctrine; et que nul n'est Chrétien s'il ne peut dire où, dès le temps même des Apôtres, se sont accomplis et continuent à s'administrer les saints Sacrements, où la doctrine a été et demeure sauvegardée, où les prières ont été adressées au Trône de la Grâce et ne cessent de l'être. La sainte Église confesse et croit que jamais les brebis n'ont été privées de leur Divin Pasteur et que l'Église n'a jamais pu ni se tromper par manque d'intelligence - car en elle vit l'intelligence de Dieu - ni se soumettre à des doctrines erronées par manque de courage - car en elle vit la force de l'Esprit de Dieu.

Croyant en la parole de la Promesse de Dieu, qui a appelé tous ceux qui suivent la doctrine du Christ amis du Christ et Ses frères, en Lui fils adoptifs de Dieu, la sainte Église confesse les voies par lesquelles il plaît à Dieu de conduire l'humanité déchue et morte à une restauration de l'unité dans l'Esprit de Grâce et de Vie. C'est pourquoi, ayant fait mémoire des prophètes qui représentent l'époque de l'Ancien Testament, elle confesse les Sacrements par lesquels, dans l'Église du Nouveau Testament, Dieu envoie Sa Grâce aux hommes, et elle confesse spécialement le Sacrement du Baptême pour la rémission des péchés, comme contenant en lui le principe de tous les autres; car c'est par le Baptême seul que l'homme entre dans l'unité de l'Église, qui garde les autres Sacrements.

Confessant un seul Baptême pour la rémission des péchés, comme un Sacrement ordonné par le Christ Lui-même pour accéder à l'Église du Nouveau Testament, l'Église ne juge pas ceux qui ne sont pas entrés en communion avec elle par le Baptême, car elle ne connaît et ne juge qu'elle-même. Dieu seul connaît l'endurcissement du coeur, et Il juge les faiblesses de la raison selon la vérité et la miséricorde. Beaucoup ont été sauvés et ont eu part à l'héritage sans avoir reçu le Sacrement du Baptême d'eau, car il n'a été établi que pour l'Église du Nouveau Testament. Quiconque le rejette, rejette toute l'Église et l'Esprit de Dieu Qui vit en elle; mais il n'a pas été ordonné depuis toujours à l'humanité, ni prescrit à l'Église de l'Ancien Testament. Si quelqu'un dit, en effet, que la circoncision a été le Baptême de l'Ancien Testament, il refuse alors le Baptême aux femmes - car pour elles il n'y avait pas de circoncision; et que dira-t-il des patriarches, d'Adam à Abraham, qui n'ont pas reçu le sceau de la circoncision? Et, en tout cas, ne reconnaît-il pas qu 'en dehors de l'Église du Nouveau Testament le sacrement de Baptême n'a pas été d'obligation? S'il dit que c'est pour l'Église de l'Ancien Testament que le Christ a reçu le Baptême, alors qui mettra une limite à la miséricorde de Dieu, Qui a pris sur Lui les péchés du monde? Le Baptême est d'obligation; car lui seul est la porte de l'Eglise du Nouveau Testament, et c'est seulement dans le Baptême que l'homme manifeste son assentiment à l'oeuvre rédemptrice de la Grâce. Aussi n'est-il sauvé que dans le seul Baptême.

En outre, nous savons que, tout en confessant un seul Baptême comme principe de tous les Sacrements, nous ne rejetons pas pour autant les autres; car, en croyant à l'Église, nous confessons, d'un commun accord avec elle, 7 Sacrements [*] à savoir le Baptême, l'Eucharistie, l'Imposition des Mains (Saints Ordres, Ordination), la Chrismation, le Mariage, la Confession, l'Onction des Malades. Il y a encore bien d'autres Sacrements; car toute oeuvre accomplie dans la foi, l'espérance et la charité, est inspirée à l'homme par l'Esprit de Dieu et invoque la Grâce invisible de Dieu. Mais les 7 Sacrements ne sont pas, en réalité, l'oeuvre d'un seul individu digne de la faveur de Dieu, mais l'oeuvre de toute l'Église dans un seul individu, tout indigne qu'il puisse être.

[* catégorisation pédagogique, pas dogmatique; ndt]

Concernant le Sacrement de l'Eucharistie, la sainte Église enseigne qu'en lui s'opère véritablement le changement du pain et du vin en le Corps et le Sang du Christ. Elle ne rejette pas le mot de "transsubstantiation"; mais elle ne lui assigne pas ce sens matériel qui lui est assigné par les docteurs des Églises qui se sont séparées. Le changement du pain et du vin en le Corps et le Sang du Christ est accompli dans l'Église et pour l'Église. Celui qui reçoit les saintes Espèces avec foi, ou qui les adore avec foi, ou qui y pense avec foi, c'est en toute réalité qu'il reçoit le Corps et le Sang du Christ, les adore, et y pense. Celui qui les reçoit indignement, celui-là rejette en toute réalité le Corps et le Sang du Christ; en tout cas, c'est le Corps et le Sang du Christ qui, dans la foi ou l'absence de foi, sanctifient ou condamnent. Mais ce Sacrement s'opère dans l'Église, il n'est ni pour le monde extérieur, ni pour le feu, ni pour l'animal sans raison, ni pour la corruption, ni pour l'homme qui n'a pas entendu la loi du Christ. Dans l'Église elle-même (nous parlons de l'Église visible), pour les élus et pour les réprouvés, la sainte Eucharistie n'est pas simple mémorial du mystère de la Rédemption, ni présence de dons spirituels dans le pain et le vin, ni simple réception spirituelle du Corps et du Sang du Christ, mais c'est Son Corps et Son Sang véritables. Ce n'est pas en esprit seul qu'il a plu au Christ de s'unir au croyant, mais bien par le Corps et le Sang, afin que l'union soit complète, qu'elle soit non seulement spirituelle, mais aussi corporelle. Sont également contraires à l'Église et les explications insensées sur la relation du saint Sacrement aux éléments et aux créatures irrationnelles (alors que le Sacrement a été établi seulement pour l'Église), et l'orgueil spirituel qui méprise le corps et le sang et qui rejette l'union corporelle au Christ. Ce n'est pas sans corps que nous ressusciterons, et nul esprit à part l'Esprit de Dieu, ne peut être dit totalement incorporel. Celui qui méprise le corps pèche par orgueil de l'esprit.

Sur le sacrement de l'Ordination, la sainte Église enseigne que par lui la grâce qui opère les Sacrements se transmet par voie de succession depuis les Apôtres et le Christ lui-même : non pas comme si nul Sacrement ne pouvait être opéré autrement que par l'Ordination (car tout Chrétien peut par le baptême ouvrir la porte de l'Église à un enfant, à un Juif, à un païen), mais en ce que l'Ordination contient en elle toute la plénitude de la Grâce que le Christ donne à son Église. Et l'Église elle-même, en communiquant à ses membres la plénitude des dons spirituels, a fixé, en vertu de la liberté qu'elle a reçue de Dieu, des différences de degré dans l'Ordination. Autre est le don pour le prêtre qui opère tous les Sacrements excepté l'Ordination, autre le don pour l'évêque qui accomplit l'Ordination; et au-dessus du don de l'épiscopat il n'y a absolument rien. Le Sacrement donne à celui qui le reçoit cette grande importance : tout indigne puisse-t'il être, son action désormais, lorsqu'il accomplit son ministère sacramentel, ne procède nécessairement plus de lui-même, mais de toute l'Église, c'est-à-dire du Christ Qui vit en elle. Si l'Ordination cessait, tous les Sacrements cesseraient de même, sauf le Baptême; et l'humanité serait arrachée à la Grâce : car alors l'Église elle-même témoignerait que le Christ l'a abandonnée.

Sur le Sacrement de Chrismation [Confirmation par le Chrême], l'Église enseigne qu'en lui le Chrétien reçoit les dons du Saint-Esprit, Qui confirme sa foi et sa sainteté intérieure. Et ce Sacrement est opéré, selon la volonté de la sainte Église, non pas par les seuls évêques, mais aussi par les prêtres, encore que le Chrême lui-même ne puisse être consacré que par un évêque.

Sur le Sacrement de Mariage, la sainte Église enseigne que la grâce de Dieu, qui bénit la succession des générations dans l'existence temporelle de l'humanité et la sainte union de l'homme et de la femme pour l'organisation de la famille, cette grâce est un don sacramentel qui impose à ceux qui le reçoivent une éminente obligation d'amour mutuel et une sainteté spirituelle, par lesquels ce qui autrement serait pécheur et matériel se revêt de justice et de pureté. Aussi les Apôtres, ces grands docteurs de l'Église, reconnaissent-ils le Sacrement de Mariage même chez les païens; car, alors qu'ils interdisent le concubinage, ils confirment le mariage entre païens et Chrétiens, en disant que l'homme est sanctifié par la femme croyante, et la femme par l'homme croyant (1 Cor. 7, 14). Ces paroles de l'Apôtre ne signifient pas que l'incroyant soit sauvé par son union au croyant, mais que le mariage est sanctifié : car ce n'est pas l'être humain qui est sanctifié, mais bien le mari ou la femme. L'être humain n'est pas sauvé par un autre être humain, mais mari ou femme sont sanctifiés en relation au mariage lui-même. Ainsi le mariage n'est pas impur, même chez les idolâtres; mais ils ne connaissent pas la grâce de Dieu qui leur a été donnée. La sainte Église, par ses ministres ordonnés, reconnaît et bénit l'union de l'homme et de la femme, union bénie de Dieu. Aussi le Mariage n'est-il pas un simple rite, mais un véritable Sacrement. Et il reçoit son achèvement dans la sainte Église, car c'est en elle seule que toute chose sainte s'accomplit en sa plénitude.

Sur le sacrement de Confession [ou de Pénitence], la sainte Église enseigne que sans lui l'esprit humain ne peut être purifié de l'esclavage du péché et de l'orgueil pécheur; qu'il ne peut pas lui-même absoudre ses propres péchés (car nous ne sommes maîtres que de nous accuser, non de nous justifier); et que seule l'Église a pouvoir de justifier, car en elle vit la plénitude de l'Esprit du Christ. Nous savons que le premier-né au Royaume des Cieux, après le Sauveur, est entré dans le sanctuaire de Dieu en s'accusant lui-même, c'est-à-dire par le sacrement de Confession; il dit en effet "car nous recevons selon nos oeuvres", et il reçut l'absolution de Celui Qui seul peut absoudre et Qui absout par la bouche de Son Église.

Sur le sacrement d'Onction avec de l'huile consacrée, c'est-à-dire d'Onction des Malades, la sainte Église enseigne qu'en lui s'opère la bénédiction de tout le combat (2 Tim. 4,7) que l'homme a enduré durant sa vie sur terre, de toute la route qu'il a parcourue dans la foi et l'humilité; et que dans l'Onction des Malades s'exprime le Jugement même de Dieu sur le composé terrestre de l'homme, le guérissant lorsque tous les remèdes sont impuissants, ou bien permettant à la mort de ruiner ce corps corruptible, désormais inutile à l'Église terrestre, ou les voies mystérieuses de Dieu.

"L'Église est Une"
par Alexei Stepanovich Khomiakov (1804-1860)

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