"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

07 mars 2018

Saint Paul de Thèbes, dit saint Paul le (très) simple, disciple de saint Antoine et ermite (+ 341)


La simplicité du coeur humain est d'une grande valeur auprès de la nature simple du Dieu tout-puissant.
Saint Grégoire le Grand, Dialogues, livre 3, chapitre 15

Tropaire de Saint Paul le Simple ton 8
En toi, Ô Vénérable Père Paul,
L'Image de Dieu brilla alentour,
Car tu portas ta Croix et suivis le Christ.
Ce faisant, tu nous enseignes à ne pas nous attacher à la chair qui passe,
Mais de prendre soin de notre âme qui est immortelle,
Et c'est pour cela que ton âme se réjouit à jamais avec les Anges!




Ce Saint fut surnommé le Simple, parce qu'il était exempt de toute malveillance et à cause de son ignorance de toutes les connaissances humaines. Il fut un des plus célèbres disciples de saint Antoine le grand, et peut-être le plus ancien.
Il embrassa fort tard la vie monastique, ayant vécu dans le mariage jusqu'à l'âge de soixante ans ou environ, dans un village de la Thébaïde, où il faisait le métier de laboureur.
L’ayant surprise en adultère, la mauvaise conduite de sa femme le détermina à se retirer dans la solitude. Après avoir erré huit jours dans le désert, il arriva au lieu où saint Antoine demeurait et prit la résolution d'être le disciple d'un si excellent maître.
Il frappa à la porte de la cellule du Saint, et lui exposa son projet d’embrasser la vie monastique. Mais Antoine, jugeant qu'il était trop vieux pour imiter sa vie à cet âge, lui dit d'aller plutôt dans quelque village gagner sa vie du travail de ses mains, ou s'il avait absolument résolu de quitter le monde, d'entrer chez des moines conventuels, dont les pratiques étaient moins austères que celles des anachorètes, et dont il serait encore mieux secouru dans sa vieillesse. Et après cette réponse, il se renferma dans sa cellule.
Paul ne se rebuta point: il demeura au même endroit, en attendant que le Saint ouvrit de nouveau sa porte, et qu'il accordât à sa persévérance ce qu'il lui avait d'abord refusé. Il passa aussi trois jours et trois nuits à attendre avec une humble patience, jusqu'à ce qu'au quatrième jour saint Antoine étant sorti, il se présenta encore devant lui, lui adressa de nouvelles demandes, et protesta qu'il voulait mourir en ce lieu. Le Saint, qui s'aperçut qu'il n'avait aucune nourriture en provision, craignit qu'un si long jeûne, auquel il n'était pas accoutumé, ne mit Paul en danger de mourir, et que sa conscience n'en fût chargée. Il le reçut donc, mais dans la résolution de l'obliger à se retirer ensuite de lui-même, en le dégoûtant par les rudes épreuves auxquelles il le soumettrait, car il ne pouvait se persuader qu'il supporterait les travaux de la vie solitaire dans un âge si avancé.
Il lui dit donc qu'il pouvait réussir à se sanctifier, s'il voulait se soumettre entièrement à l'obéissance; ce que Paul lui promit dans la sincérité de son coeur. La première preuve qu'il exigea de sa soumission fut de demeurer en prière hors de la cellule, et de n'en pas bouger jusqu'à ce qu'il vint lui apporter de quoi travailler; pendant ce temps-là, il se renferma dans sa cellule, observant discrètement par sa fenêtre s'il s'acquittait bien de ce qu'il lui avait prescrit. Il le laissa ainsi exposé à l'ardeur du soleil dans le jour, et à la fraîcheur de la nuit, sans que Paul changeât jamais de situation, ni se détournât de sa prière.
Après cette longue et pénible épreuve où le Saint eut tout lieu d'admirer sa docilité et sa patience, il apporta des branches de palmier, et lui dit de travailler de la manière qu'il lui verrait faire; et quand il eut fini l'ouvrage, il lui montra qu'il n'avait pas bien travaillé, et lui ordonna de le défaire, pour le refaire en mieux, ce qui rendit le travail encore plus long et plus pénible; ce que Paul fit, sans qu'il parût sur son visage la moindre marque d'inquiétude.
Saint Antoine lui proposa ensuite de manger, et lui ordonna de dresser la table, sur laquelle il mit quatre pains de 200g qui devaient faire tout le repas. Il était naturel qu'après un si rude travail et un si long jeûne, Paul s'y portât avec avidité; et c'était où le Saint l'attendait pour bien juger de son obéissance; mais le disciple, qui voulait se conformer en tout à son maître, l'observait autant qu'il en était observé, afin de se régler sur lui, et ne montra pas moins d'indifférence que le Saint pour les pains qui étaient devant ses yeux.
Il attendit sans peine que son maître eût récité douze Psaumes et douze prières, qu'il fit aussi avec lui avant de se mettre à table, et par surcroît de modération, il se soumit avec la même docilité, quand le Saint, au lieu de lui permettre de manger, voulut qu'il se contentât d'avoir vu la table dressée, lui ordonna d'aller se coucher, sans avoir pris aucune nourriture, l'éveilla à minuit pour prier, et ne lui dit enfin de manger que le lendemain au soir, après avoir récité de nouveau les douze Psaumes et les autres prières.
Il fut permis alors à Paul de prendre son repas. Mais toujours plus attentif à imiter son maître, il ne voulut manger qu'un pain comme il lui vit faire, quoique le Saint le pressât d'en manger davantage, alléguant pour raison qu'il voulait être moine comme lui; parce que saint Antoine lui avait dit qu'il ne mangeait qu'un pain du fait qu'il était moine.
Après quelque temps passé en de pareilles épreuves, pendant lesquelles saint Antoine avait augmenté ses austérités, pour voir s'il n'en serait pas découragé, et ayant eu tout sujet d'être satisfait de son obéissance et de sa ferveur, il lui dit enfin: "Mon frère, si tu peux vivre tous les jours comme tu l’as ces jours-ci, j’accepte que tu demeure avec moi». A quoi il répondit: "Je ne sais pas si vous avez quelque chose de plus difficile à me prescrire; mais je ne sens pas de peine à pratiquer ce que je vous ai vu faire jusqu'à présent". Alors saint Antoine, ne doutant plus que Dieu ne le lui eût envoyé pour imiter son genre de vie, le reçut tout à fait sous sa conduite par ces consolantes paroles qu'il lui dit: " Mon frère, te voilà devenu moine au nom de notre Seigneur!"
Paul, ainsi déclaré moine par son bienheureux Père, s'appliqua de toute l'affection de son coeur à se conformer à ses avis salutaires, et le Saint de son côté lui donna tous ceux qui pouvaient le conduire à la perfection monastique. Il lui recommanda, entre autres choses, d'adoucir par le travail des mains les peines de la solitude; d'élever fréquemment son esprit à Dieu, tandis que ses doigts seraient occupés à des ouvrages matériels; de ne manger que le soir, et de ne se rassasier jamais, surtout concernant la boisson, ne fût-ce qu'avec de l'eau.
Comme saint Antoine comprenait qu'il devait le faire marcher par la voie de l'obéissance, il ne cessa de l'éprouver sur cette vertu, et de lui en faire produire des actes, lui commandant souvent des choses qui paraissaient choquer la raison, afin qu'il ne trouvât jamais à redire à ce qu'il lui commanderait, et qu'il parvint à ce parfait renoncement du jugement propre, qui fait qu'on ne discute pas ce qu’a recommandé son père spirituel.
Ainsi il lui ordonna une fois de tirer durant tout un jour de l'eau d'un puits, et de la répandre à terre. Il lui dit de même de défaire des paniers qu'il avait faits, et de les refaire à nouveau; de découdre son habit, puis de le coudre, et après de le découdre encore; et dans une rencontre, comme on lui avait porté un pot de miel, il lui ordonna de le casser, de laisser répandre le miel, et ensuite de le ramasser avec une coquille, lui recommandant de prendre garde qu'il ne s'y mettait aucun déchet; et dans toutes ces choses l'obéissance de Paul fut toujours rapide et décidée.
Il était même si attentif aux moindres signes de saint Antoine, qu'il les prenait tous à la lettre, comme s'ils eussent été des ordres de Dieu. Quelques solitaires des plus renommés étant venus voir le Saint, on vint à parler des matières les plus élevées de la vie spirituelle, et on entra ensuite dans un long échange au sujet de Jésus-Christ et des prophètes. Paul était présent, et demanda avec simplicité si les prophètes étaient avant Jésus-Christ, ou Jésus-Christ avant les prophètes. Saint Antoine rougit pour lui d'une demande si peu sensée; lui fit signe avec beaucoup de douceur, selon qu'il avait coutume d'en user envers des plus simples, de se retirer et de se tenir dans la silence.
Paul obéit si scrupuleusement à cet ordre, qu'il ne parlait plus du tout, et ne paraissait pas même avec les autres frères. On en avertit saint Antoine, qui lui en demanda la raison, et quand il l'eut apprise de sa bouche, admirant son exactitude à obéir à un ordre qu'il n'avait pas prétendu étendre si loin, il dit aux autres solitaires: " En vérité, celui-ci nous condamne tous; car au lieu que nous n'écoutons pas Dieu qui nous parle du haut du Ciel, vous voyez comment il observe la moindre parole qui sort de ma bouche".
Le Saint se servait aussi souvent de l'exemple de Paul auprès des frères, pour montrer que ceux qui veulent se rendre parfaits, ne doivent pas se conduire par eux-mêmes, ni suivre trop leurs propres sentiments, bien qu'ils leur paraissent justes; mais qu'il faut avant toutes choses s'accoutumer à renoncer à soi-même, surtout à sa propre volonté, conformément à l'exemple de notre Seigneur Jésus-Christ, qui disait qu'Il n'était pas venu dans le monde pour faire Sa volonté, mais pour accomplir celle de Son Père céleste.
Ce fut en effet par les grands progrès que son bienheureux disciple fit dans ce renoncement, qu'il arriva à une si haute perfection, que saint Antoine ne le regarda plus comme un élève, mais comme un solitaire qui pouvait vivre seul, et il lui bâtit pour cela une cellule à 1km environ de la sienne, en lui disant: "Te voilà devenu moine par la grâce de Jésus-Christ, demeure donc maintenant en solitaire, afin que tu apprennes à combattre contre les démons, et souviens-toi que ces fréquents combats qu'il faut soutenir dans le désert, nous obligent à une prière perpétuelle, qui est d'ailleurs un grand moyen pour acquérir la perfection".
Après cette séparation, le Saint ne cessait pas de venir le voir de temps en temps dans sa nouvelle retraite; et il avait la consolation de le trouver toujours occupé à exécuter fidèlement tout ce qu'il lui avait prescrit.
Paul eut passé à peine un an dans sa nouvelle cellule, que Dieu voulut manifester en lui l’appréciation qu’Il fait de la simplicité et de l'obéissance, et confirmer avec éclat l'estime que saint Antoine avait de sa vertu. Il lui accorda le don des miracles, et surtout une grâce si puissante pour chasser toutes sortes de démons des corps des possédés, qu'il faisait de plus grands prodiges, et même en plus grand nombre, que son bienheureux maître; en sorte qu'il devint très célèbre en peu de temps et qu'on venait à lui de bien loin pour être guéri.
Saint Antoine craignit que cette foule n'obligeât Paul à fuir dans le fond du désert, depuis qu'il avait goûté les ravissantes douceurs de la contemplation et de la solitude. Il lui recommanda de ne pas le quitter et se chargea de recevoir ceux qui venaient le voir; mais lorsqu'il se trouvait des malades ou des possédés qu'il ne pouvait guérir, il les lui envoyait, étant persuadé qu'il avait reçu en cela une grâce plus étendue; et en effet, Paul ne manquait jamais de les guérir.
Sa simplicité lui faisait avoir une extrême confiance en Dieu : on lui amena un jour un jeune homme possédé d'un démon des plus opiniâtres, et si furieux qu'il proférait des blasphèmes contre le ciel, et déchirait tous ceux qui osaient l'approcher. Le Saint, après avoir longtemps prié en vain avec ferveur, dit à Dieu: "En vérité, je ne mangerai à partir d'aujourd'hui si Tu ne le guéris pas." Et aussitôt, Dieu exauça cette personne qui l'aimait avec tendresse et qui Lui était si chère, et le possédé fut délivré.
Paul avait encore reçu la grâce particulière de connaître le fond du coeur de ceux qui entraient dans l'église, et l'état de leur conscience, qu'il voyait aussi clairement que les autres voient leur visage. Se trouvant à un monastère, où plusieurs des frères étaient assemblés pour parler des choses spirituelles, on se rendit à l'église après la conférence afin d’y célébrer les saints mystères. Paul observa ceux qui entraient, et il les voyait tous avec un visage lumineux, par lequel éclataient la joie et le bon état de leur âme, ayant chacun leur ange qui témoignait un grand contentement de leur sainte disposition. Mais il en vit un, dont la conscience souillée du péché le fit paraître à ses yeux le corps noir et couvert d'un sombre nuage, le démon le tenant lié, et son ange le suivant de loin en loin triste et abattu.
Quelque consolation qu'il eût de la vertu des autres, le déplorable état de celui-ci le toucha si fort, qu'il se mit à pleurer et à gémir, et demeura hors de l'église sans y vouloir entrer. Ceux des solitaires qui virent son affliction crurent que Dieu lui avait fait connaître que leur conscience était en mauvais état, et s'empressèrent de le lui demander, afin d'en faire pénitence. Mais il ne voulut rien dire, et demeura prosterné contre terre à la porte de l'église, ne cessant de pleurer et de gémir.
Il attendit que la sainte eucharistie fût achevée, pour voir si celui qui y avait assisté dans ces mauvaises dispositions n'en sortirait pas transformé. Mais Dieu, attentif à ses prières et à ses larmes, avait accordé à ce pécheur la grâce de la contrition et du repentir durant la Liturgie, et Paul le vit sortir avec une sainte joie peinte sur le visage, le corps aussi blanc qu'il lui avait paru noir auparavant; le démon ne le suivait plus que de loin, et son bon ange, qui était à son côté, témoignait un extrême contentement de sa conversion.
A cette vue, Paul se leva transporté hors de lui-même, dans l'admiration des miséricordes du Seigneur, et s'écria de toutes ses forces: "O bonté ineffable de Dieu ! O que sa compassion est grande ! O que son amour pour nous est immense !" Il courut en même temps se mettre sur un lieu éminent, et élevant sa voix de toutes ses forces, il disait: " Venez, venez voir les oeuvres de Dieu, combien elles sont merveilleuses. Venez voir comment il veut que tous soient sauvés, et qu'ils viennent à la connaissance de la vérité. Venez, adorons la Seigneur; prosternons-nous devant Lui, et disons:
C'est Toi seul, ô mon Dieu,  qui peut remettre les péchés ".
Tout le monde accourut autour de lui pour savoir ce que c'était. Il leur rapporta ce que Dieu lui avait fait connaîte et pria celui en qui il avait vu un si heureux changement, de dire comment il s'était fait en lui. Celui-ci ne put désavouer la vérité : il déclara qu'il avait vécu jusqu'alors dans le péché, mais qu'ayant entendu lire dans l'église un passage d'Isaïe, où Dieu promet de pardonner à ceux qui se convertiront sincèrement, il était rentré en lui-même, et avait adressé à Dieu cette prière dans le sentiment d'un vif repentir: " Mon Dieu, qui es venu en ce monde pour sauver les pécheurs, et qui nous a fait, par Ton prophète, les promesses que je viens d'entendre; fais-m'en ressentir l'effet, quoique je sois un grand pécheur et très indigne de Ta grâce. Je Te promets de tout mon coeur que dès ce moment je renonce au péché, que je n'y retomberai plus, et que je Te servirai désormais avec une conscience pure. Reçois-moi donc à présent, ô mon Dieu! puisque je veux faire pénitence. Pardonne à un pécheur qui Te supplie de lui remettre son péché, et qui renonce sincèrement au péché ".
La confession publique de ce pénitent édifia tous les assistants, ils n'admirèrent pas moins la miséricorde de Dieu, que la connaissance qu'Il avait donnée à Son serviteur de l'état de cet homme, et de la grâce qu'Il lui avait faite ; et ils en rendirent au Seigneur, à haute voix, de grandes actions de grâces.
Dieu révéla encore à Son serviteur le pardon qu'il avait accordé à la pénitente Thaïs. (1)

Vie des Pères des déserts d'Orient, dans l’Histoire Lausiaque de Pallade

(1) Voir saint Paphnuce et sainte Thaïs au 8 octobre.

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