"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

04 octobre 2018

Évêque "oecuménique"? Titre profane & orgueilleux, danger pour l'Église! (saint Grégoire le Grand)

1. Grégoire à Euloge, évêque d'Alexandrie, et à Anastase, évêque d'Antioche.

2.  Lorsque le Prédicateur par excellence disait : "Je suis bien l’apôtre des nations et j’honore mon ministère" [Rom 11,13] ; lorsqu'il disait ailleurs : "Au contraire, nous nous sommes faits tout aimables au milieu de vous" [I Thess 2,7]; il nous donnait, à nous qui sommes venus après lui, l'exemple d'être en même temps humbles en esprit et fidèles à conserver en honneur la dignité de notre Ordre, de manière que notre humilité ne soit pas de la timidité, que notre élévation ne soit pas de l'orgueil.

3. Il y a huit ans, lorsque vivait encore notre prédécesseur Pélage, de sainte mémoire, notre confrère et coévêque Jean, prenant occasion d'une autre affaire, assembla un synode dans la ville de Constantinople, et s'efforça de prendre le titre d'oecuménique ["universel" ndt]; dès que mon prédécesseur en eut connaissance, il envoya des lettres par lesquelles, en vertu de l'autorité de l'apôtre saint Pierre, il cassa les actes de ce synode.

4. J'ai eu soin d'adresser à votre sainteté des copies de ces lettres. Quant au diacre qui, selon l'usage, est attaché à la suite des très pieux Empereurs pour les affaires ecclésiastiques, Pélage lui défendit de communiquer, à la Liturgie, avec notre susdit coévêque. Suivant les traces de mon prédécesseur, j'ai écrit à notre coévêque des lettres dont j'ai cru devoir envoyer des copies à votre béatitude. Notre principale intention était, dans une affaire qui, à cause de son orgueil, trouble l'Eglise jusqu'en ses entrailles, de rappeler l'esprit de notre frère à la modestie, afin que, s'il ne voulait rien céder à la rigueur de son orgueil, nous pussions plus facilement, avec le secours de Dieu tout-puissant, traiter des moyens de le réprimer.

5. Comme votre sainteté, que je vénère d'une manière particulière, le sait, ce titre d'oecuménique a été offert par le saint Concile de Chalcédoine à l'évêque du siège apostolique dont je suis le serviteur, par la grâce de Dieu. Mais aucun de mes prédécesseurs n'a voulu se servir de ce mot profane ; parce que, en effet, si un patriarche est appelé "oecuménique", on ôte aux autres le titre de patriarche. Loin, bien loin de toute âme chrétienne la volonté d'usurper quoi que se soit qui puisse, tant soit peu, diminuer l'honneur des ses frères ! Lorsque nous, nous refusons un honneur qui nous a été offert, réfléchissez combien il est ignominieux de le voir usurper violemment par un autre.

6. C'est pourquoi, que votre sainteté ne donne à personne, dans ses lettres, le titre d'oecuménique, afin de ne pas se priver de ce qui lui est dû, en offrant à un autre un honneur qu'elle ne lui doit pas. En cela ne concevez aucune crainte des sérénissimes seigneurs; car l'empereur craint le Dieu Tout-Puissant, et il ne consent point à ce qu'on viole les Commandements évangéliques et les très saints Canons. Pour moi, quoique je sois séparé de vous par de longs espaces de terre et de mer, je vous suis cependant étroitement lié de cour. J'ai confiance que tels sont aussi les sentiments de votre béatitude à mon égard; dès que vous m'aimez comme je vous aime, l'espace ne nous sépare plus. Grâces donc à ce grain de sénevé, à cette graine qui en apparence était petite et méprisable et qui, en étendant de toutes parts ses rameaux sortant de la même racine, a formé un asile à tous les oiseaux du ciel! Grâces aussi à ce levain qui, composé avec trois mesures de farine, a formé en unité la masse du genre humain tout entier; grâces encore à cette petite pierre qui, détachée sans efforts de la montagne, a occupé toute la surface de la terre; qui s'est étendue au point de faire, du genre humain amené à l'unité, le corps de l'Église universelle; qui a fait même que la distinction des différentes parties servît à resserrer les liens de l'unité!

7. Il suit de là que nous ne sommes pas éloignés de vous, puisque nous sommes un en Celui qui est partout. Rendons-lui donc grâces d'avoir détruit les inimitiés au point que, dans son humanité, il n'y eût plus dans tout l'univers qu'un seul troupeau et une seule bergerie sous un seul Pasteur qui est Lui-même. Souvenons-nous toujours de ces avertissements du Prédicateur de la vérité : "appliquez-vous à conserver l’unité de l’Esprit par ce lien qu’est la paix" [Eph 4,3]; "Recherchez la paix avec tous, et la sanctification sans laquelle personne ne verra le Seigneur" [Héb 12,14]. Le même disait à ses disciples : "en paix avec tous si possible, autant qu’il dépend de vous" [Rom 12,18]. Il savait que les bons ne pouvaient avoir la paix avec les méchants; c'est pourquoi il dit d'abord, comme vous le savez : Si cela est possible.

8. Mais parce que la paix ne peut exister entre deux partis opposés, dès que les mauvais la fuient, les bons doivent y tenir du fond de leurs entrailles. Aussi saint Paul dit-il admirablement : "Autant qu'il dépend de vous"; pour nous faire comprendre qu'elle doit se maintenir en nous, même lorsque les hommes pervers la repoussent de leur coeur. Nous conservons véritablement la paix lorsque nous poursuivons les fautes des orgueilleux sous l'impulsion de la charité et de la justice; lorsque nous aimons leurs personnes et que nous haïssons leurs vices, car l'homme est l'oeuvre de Dieu, mais le vice est l'oeuvre de l'homme. Distinguons, par conséquent, ce que Dieu a fait et ce que fait l'homme; ne haïssons pas l'homme à cause de son erreur, et n'aimons pas l'erreur à cause de l'homme.

9. Poursuivons donc, dans l'homme, le mal de son orgueil, en lui restant uni en esprit, afin que cet homme soit délivré de son ennemi, c'est-à-dire de son erreur. Notre Rédempteur Tout-Puissant donnera des forces à notre charité et à notre justice; Il nous donnera l'unité de Son Esprit, à nous qui sommes séparés de vous par une grande étendue de terre, car c'est Lui qui a construit Son Église comme une arche, en lui donnant pour ses quatre côtés les quatre parties du monde; Il l'a faite d'un bois incorruptible; Il l'a enduite du bitume de la charité, de manière qu'elle n'ait rien à craindre ni du côté des vents, ni du côté des flots. Nous devons Le prier de tout notre coeur, très chers frères, afin que, sous le gouvernement de la grâce, l'eau du dehors ne la trouble pas, et que la droite de la Providence tienne en bon état le fond du vaisseau; car le Diable, notre ennemi, en sévissant contre les humbles et en tournant autour d'eux, comme un lion rugissant qui cherche à les dévorer, ne se contente pas, comme nous le voyons, de tourner autour, mais il a planté si profondément ses dents dans certains membres nécessaires de l'Église que, sans aucun doute (ce qu'à Dieu ne plaise !) le troupeau sera bientôt ravagé si les autres pasteurs ne s'entendent entre eux pour le secourir, sous les auspices du Seigneur. Songez, très chers frères, à ce que fera bientôt celui qui, de prime abord, a soulevé de si détestables projets contre le sacerdoce. Il est près de nous celui dont il a été écrit : "Celui-là est roi sur tous les enfants d'orgueil". Je ne puis le dire sans être accablé de douleur, notre frère et coévêque Jean cherche à s'élever jusqu'à ce titre, en méprisant les Commandements du Seigneur, les préceptes apostoliques et les règlements des Pères.

10. Que le Dieu tout-puissant fasse connaître à votre béatitude combien je gémis profondément en pensant que celui qui me semblait autrefois le plus modeste des hommes, celui que j'aimais le mieux, qui ne semblait occupé que d'aumônes, de prières, de jeûnes, a tiré sa jactance de cette cendre sur laquelle il était assis, de cette humilité dont il se faisait gloire, au point de chercher à tout s'attribuer, et par l'orgueil d'un titre pompeux, à subjuguer tous ceux qui sont attachés au Chef unique qui est le Christ, c'est-à-dire les membres de ce même Christ. Il n'est pas étonnant que le tentateur, qui sait que l'orgueil est le commencement de tout péché, qui s'en est servi tout d'abord contre le premier homme, cherche, par ce vice, à détruire les vertus de certaines personnes, qu'il tende un piège et qu'il mette un obstacle à toute bonne ouvre, dans les vertus mêmes de ceux qui sembleraient avoir échappé à ses mains cruelles.

11. C'est pourquoi il faut prier beaucoup; nous devons adresser au Dieu tout-puissant de continuelles prières pour qu'Il détourne l'erreur de l'esprit de notre frère, qu'il écarte de l'unité et de l'humilité de Son Église ce mal d'orgueil et de trouble. Avec la grâce de Dieu, il faut recourir à toutes ses forces pour empêcher que, par le poison contenu dans un seul titre, les membres qui vivent dans le Corps du Christ ne soient frappés de mort; car permettre ce titre, c'est détruire la dignité de tous les patriarches; et s'il arrive que celui qui se dit oecuménique tombe dans l'erreur, il n'y a plus aucun évêque qui soit resté ferme dans la vérité.

12. Il faut donc que vous conserviez dans leur intégrité les Églises, telles que vous les avez reçues, et que cette tentation d'usurpation diabolique ne trouve chez vous aucun appui. Tenez bon, et soyez tranquilles; ne donnez et ne recevez jamais d'écrits qui porteraient ce faux titre d'oecuménique; empêchez tous les évêques qui vous sont soumis de se souiller en adhérant à cet orgueil, et que toute l'Église sache que vous êtes patriarches non seulement par vos bonnes ouvres, mais encore par une autorité véritable. S'il nous en arrive quelque malheur, nous le supporterons ensemble; et notre devoir sera de montrer, même par notre mort, que nous n'avons rien qui nous soit cher dès qu'il en résulte du dommage pour l'universalité. Disons avec Paul : "Pour moi, certes, la Vie c’est le Christ et mourir représente un gain" [Phil 1,21]. Ecoutons ce que le premier de tous les pasteurs a dit : "Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux" [Mt 5,10].

13. Croyez bien que la dignité que j'ai reçue pour prêcher la vérité, nous l'abandonnerons tranquillement pour cette même vérité, si cela est nécessaire. Priez pour moi, comme il convient à votre très chère béatitude, afin que mes oeuvres soient en rapport avec les paroles que j'ai osé vous adresser
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+ Saint Grégoire le Grand, pape de Rome
lettre 43, livre V des Lettres
https://www.editionsducerf.fr/librairie/auteurs/livres/63/gregoire-le-grand






A lire aussi, Grégoire à Jean de Constantinople, Euloge d'Alexandrie, Grégoire d'Antioche, Jean de Jérusalem, et Anastase ex-patriarche d'Antioche, à tous également (Lettre synodale sur les devoirs de l'évêque, février 591),  lettre 24, livre 1 des Lettres
https://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/1432/sc-370-registre-des-lettres-i-1

+ Cfr Introduction pages 24,25

"Réfléchissez donc, que par cette présomption téméraire, la paix de l’Église entière est troublée, et que vous êtes ennemi de la grâce qui a été donnée à tous en commun. [...] Donc, très cher frère, aimez l’humilité de tout votre cœur; c’est elle qui maintient la concorde entre les frères, et qui conserve l’unité dans la sainte Église universelle. [...] Que direz-vous au Christ, qui est la Tête de l’Église universelle, que Lui direz-vous au dernier Jugement, vous qui, par votre titre d’oecuménique, voulez vous soumettre tous Ses membres ? [...] Pierre, le premier des Apôtres, et membre de l’Église sainte et universelle; Paul, André, Jean, ne sont-ils pas les chefs de certains peuples? et cependant tous sont membres sous un seul chef. [...] Ne sont-ils pas membres de l’Église? et il n’en est aucun parmi eux qui ait voulu être oecuménique  [...]."

Saint Grégoire le Grand à l’empereur Maurice à Constantinople, son ex-ami :

"..Est-ce ma cause, très-pieux seigneur, que je défends en cette circonstance? Est-ce d’une injure particulière que je veux me venger ? Non, il s’agit de la cause de Dieu tout-puissant, de la cause de l’Église universelle. [...] Si quelqu’un usurpe dans l’Église un titre qui résume en lui tous les fidèles, l’Eglise universelle – ô blasphème ! – tombera donc avec lui, puisqu’il se fait appeler l’universel ! Que tous les Chrétiens rejettent donc ce titre blasphématoire, ce titre qui enlève l’honneur sacerdotal à tous les prêtres dès qu’il est follement usurpé par un seul!"
lettre 20, livre 5 des Lettres
https://www.editionsducerf.fr/librairie/auteurs/livres/63/gregoire-le-grand

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A lire aussi, toujours avec précaution quant à la vieille traduction (hétérodoxe), cette ancienne édition des "Dialogues" du pape de Rome alors encore siège de la Foi Orthodoxe:
http://remacle.org/bloodwolf/eglise/gregoiregrand/table.htm

 

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