"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

29 mai 2006

Fondement antique et oriental de l'interprétation quadripartite de l'Ecriture Sainte


Western Orthodoxy: The Ancient, Eastern Basis for the Four-Fold Interpretation of Scripture


Bien que les convertis Orthodoxes d'origine évangélique écartent souvent l'interprétation quadripartite de l'Ecriture comme étant une "idée catholique-romaine médiévale", sa généalogie la fait en réalité remonter à l'antique coeur monastique de l'Orient. Saint Jean Cassien a reçut ce principe herméneutique d'Abba Nestéros, un anachorète vivant sur la côte de Thennesus, Egypte, avec 2 autres, Chaeremon et Joseph. Le saint a rapporté ces instructions dans son célèbre libre des "Conférences", un récit détaillé de la sagesse spirituelle qu'avec son ami, ils ont reçu des moines de la Syrie jusqu'à l'Egypte. Dans cette conférence, il rappelle les paroles de ce saint père du désert:
***

CHAPITRE 8, De la science spirituelle.

Mais revenons à l'exposé de la science qui fut l'origine de cet entretien.
La pratique, nous l'avons dit plus haut, se partage en beaucoup de professions et d'états. La théorie se divise en 2 parties, c'est-à-dire l'interprétation historique et l'intelligence spirituelle; et c'est ce qui fait dire à Salomon, après avoir détaillé la grâce multiforme de l'Église : "Tous ceux de sa maison ont double vêtement" (Prov. 31,21). La science spirituelle, à son tour, comprend 3 genres : la tropologie, l'allégorie et l'anagogie. C'est d'eux qu'il est dit dans les Proverbes : "Pour vous, écrivez ces choses en triples caractères sur la largeur de votre coeur" (Prov. 22,20).
L'histoire a trait à la connaissance des événements passés et qui frappent les sens. L'Apôtre en donne un exemple, lorsqu'il dit : "Il est écrit qu'Abraham eut 2 fils, l'un de la servante et l'autre de la femme libre. Mais celui de la servante naquit selon la chair; et celui de la femme libre, en vertu de la promesse" (Gal. 4,22-23).
Ce qui suit, relève de l'allégorie, parce qu'il y est dit de choses réellement arrivées, qu'elles figuraient d'avance un autre mystère : "Ces 2 femmes sont les 2 Alliances : l'une, du mont Sinaï, enfantant dans la servitude; et c'est Agar. Car Sinaï est montagne d'Arabie, qui symbolise la Jérusalem actuelle, laquelle est esclave avec ses enfants" (Gal. 4,24-25).
L'anagogie s'élève des mystères spirituels à des secrets du Ciel, plus sublimes encore et plus augustes. On la voit dans ce que l'Apôtre ajoute immédiatement : "Mais la Jérusalem d'en haut est libre; et c'est elle qui est notre mère. Car il est écrit: Réjouis-toi, toi qui n'enfantais pas! Éclate en cris joyeux, toi qui ne connaissais pas les douleurs de l'enfantement! Les enfants de la délaissée sont plus nombreux que les enfants de celle qui avait l'époux" (Gal. 4,26-27).
La tropologie est une explication morale qui regarde la pureté de la vie et les principes de la conduite : comme si, par ces 2 Alliances, nous entendions la pratique et la théorie, ou que nous voulions prendre Jérusalem ou Sion pour l'âme humaine, comme il nous est montré dans ces paroles : "Loue, Jérusalem, le Seigneur; loue ton Dieu, Sion" (Ps. 147,12). Les 4 figures peuvent se trouver réunies. Ainsi, la même Jérusalem revêtira, si nous le voulons, 4 acceptions différentes: au sens historique, elle sera la cité des Juifs; au sens allégorique, l'Église du Christ; au sens anagogique, la cité céleste, "qui est notre mère à tous"; au sens tropologique, l'âme humaine, que nous voyons souvent louer ou blâmer par le Seigneur sous ce nom.
Voici dans quels termes le bienheureux Apôtre parle de ces 4 genres d'interprétation : "Frères, quelle utilité vous apporterai-je, si je viens à vous parlant en langues, et que je ne vous parle point par révélation, ou par science, ou par prophétie, ou par doctrine?" (1 Cor. 14,6).
La révélation se rapporte à l'allégorie, qui manifeste, en expliquant selon le sens spirituel, les vérités cachées sous le récit historique. Ainsi, par exemple, si nous essayons de découvrir "comment nos pères furent tous sous la nuée, et tous furent baptisés en Moïse dans la nuée et dans la mer", comment "tous mangèrent le même aliment spirituel, et burent le même breuvage spirituel du rocher qui les accompagnait, rocher qui était le Christ" (1 Cor. 10,1-4). Cette explication, qui montre figurés d'avance le Corps et le Sang du Christ que nous recevons chaque jour, a raison d'allégorie.
La science, qui est aussi mentionnée par l'Apôtre, représente la tropologie. Celle-ci nous fait discerner selon la prudence l'utilité ou la bonté de toutes les choses qui relèvent du jugement pratique: comme lorsqu'il nous est ordonné de juger par devers nous "s'il convient qu'une femme prie Dieu, la tête non voilée" (1 Cor. 11,13). Cette sorte d'interprétation renferme, nous l'avons dit, un sens moral.
La prophétie, que l'Apôtre nomme en troisième lieu, signifie l'anagogie, qui transporte le discours aux choses invisibles et futures comme dans ce passage : "Nous ne voulons pas, frères, que vous soyez dans l'ignorance sur le sujet de ceux qui dorment, afin que vous ne vous contristiez pas, comme fait le reste des hommes, qui n'a point d'espérance. Si, en effet, nous croyons que Jésus est mort et qu'il est ressuscité, nous devons croire aussi que Dieu amènera avec Jésus ceux qui se sont endormis en Lui. Aussi, nous vous déclarons sur la parole du Seigneur que nous, les vivants, réservés pour le temps de l'avènement du Seigneur, nous ne préviendrons pas ceux qui se sont endormis. Car le Seigneur Lui-même, au signal donné, à la voix de l'Archange, au son de la trompette divine, descendra du Ciel, et ceux qui sont morts dans le Christ ressusciteront d'abord" (1 Thes. 4,12-15). C'est la figure de l'anagogie qui parait dans une exhortation de cette nature.
La doctrine dit l'ordre tout simple de l'explication historique, laquelle ne renferme point de sens plus caché que celui qui sonne dans les mots. Ainsi, dans les textes qui suivent : "Je vous ai enseigné premièrement, comme je l'ai appris moi-même, que le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures, qu'Il a été enseveli, qu'Il est ressuscité le troisième jour et qu'Il est apparu à Céphas" (1 Cor. 15,3-5). "Dieu a envoyé son Fils, formé d'une femme, né sous la Loi, afin d'affranchir ceux qui étaient sous la Loi" (Gal. 4,5). "Écoute, Israël, le Seigneur ton Dieu est un Seigneur unique" (Deut. 4,4).

***

Dans sa sainte Règle, Saint Benoît de Nursie a mentionné les Conférences et les Institutions de saint Jean Cassien comme lectures recommandées, et sa sainte Règle a exercé une telle influence sur toute l'Histoire de l'Europe qu'elle est devenue comme son herméneutique biblique bien établie. En Orient cependant, "saint Cassien le Romain" a reçut une bien moindre attention, n'ayant que 2 courtes citations dans le premier volume de la Philocalie des Pères Neptiques - et toutes deux dans une traduction considérablement raccourcie -, et la guidance spirituelle d'Abba Nesteros y a été perdue. Ceci démontre ironiquement qu'au plus l'Orthodoxie est hostile envers l'Occident, au plus elle perd le contact avec son propre héritage oriental.
(Posté par le sous-diacre Benjamin Johnson, lundi 9 janvier 2006 à 21h14)

Aucun commentaire: