"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

14 août 2006

JEUNER ET DEJEUNER, MALADIE ET JEUNE EUCHARISTIQUE




14 août, veille de la Fête de la Dormition, et donc avant-dernier jour du jeûne du Carême de la Dormition.
Avant d'aller à l'Eglise pour la Liturgie eucharistique, et de pouvoir y communier aux Saints Dons sans lesquels nous n'aurons pas la Vie en nous (cfr Jn 6,53), le Chrétien jeûne. Cela n'était pas le cas au départ, c'est vrai. La toute première communauté, judéo-chrétienne, ne le faisait pas. Mais ça changera très vite. On trouve déjà dans le Nouveau Testament des indications claires que ce changement allait arriver : saint Paul fustige ceux qui s'empiffrent lors de la Cène, qui était encore prise durant un repas commun (cfr 1 Co. 11).
Peu après, on voit dans les textes patristiques du premier et deuxième siècle que la Communion eucharistique a quitté ce milieu du repas mondain pour devenir centre de la vie Chrétienne - voyez la Liturgie au milieu des années 150 telle que décrite par saint Justin, martyr à Rome, par exemple.

Ce jeûne eucharistique, comme tout jeûne, doit être entrepris sous la guidance de son père (ou de sa mère) spirituel. Et jamais comme un combat contre "les autres", à qui "on va montrer que nous, on sait le faire", mais pour tenter, dans l'effort, de mieux s'ouvrir à Dieu. Des "règles" du jeûne ont déjà été publiées ici et elles sont limpides.

Effort. Dans notre monde, tout ce qui est "effort" est méprisé (ou alors il doit être soutenu par de la drogue, du dopage, et avoir le fric comme but final). Comme la majorité de ceux qui se disent Chrétiens en ce monde ne suivent aucune (ou presque) des recommandations et doctrines données par les Apôtres et Pères de l'Eglise, il est souvent tentant pour le Chrétien Orthodoxe de se dire "à quoi bon?" Ou de penser que le prêtre exagère : "Qu'il montre d'abord l'exemple!", entend-t'on parfois...
Et bien justement! Voici un prêtre Orthodoxe, qui a pour croix à porter des problèmes cardiaques et du diabète. Il vous partage son expérience en la matière. Et son combat spirituel, terrible, face à la maladie. Ca c'est autre chose que de dire "ben si ailleurs on ne suit plus les Règles de l'Eglise, pourquoi encore s'en faire?", pas vrai?!

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"Après cela, Jésus apparut encore aux disciples sur le rivage du lac de Tibériade. Voici comment : Simon-Pierre, Thomas (surnommé Didyme), Nathanaël, (celui de Cana en Galilée), les fils de Zébédée et 2 autres de ses disciples étaient ensemble. "Je vais pêcher", leur dit Simon-Pierre. Ils lui répondirent : "Nous allons avec toi." Ils sortirent et montèrent en barque. Mais cette nuit-là, ils ne prirent rien. Au lever du jour, voici que Jésus se trouvait sur le rivage; mais les disciples ne se rendaient pas compte que c'était lui. Jésus leur dit : "Mes amis, n'avez-vous rien à manger?" - "Non", répondirent-ils. Mais il leur dit : "Jetez le filet à droite de la barque, et vous trouverez." Ils le firent et ne parvinrent pas à le retirer tant était grande l'abondance du poisson. Alors le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : "C'est le Seigneur!" Simon-Pierre, entendant que c'était le Seigneur, passa son vêtement (car il s'était dévêtu) et sauta dans l'eau. Les autres disciples arrivèrent avec la barque en halant le filet de poissons. (Ils n'étaient guère éloignés du rivage que de 200 coudées.) Descendus à terre, ils aperçoivent là un feu de braise, du poisson posé dessus et du pain. Jésus leur dit : "Apportez de ces poissons que vous venez de prendre." Simon-Pierre monta dans la barque, tira sur le sol le filet qui se trouvait plein de 153 gros poissons. Et quoiqu'il y en eût tant, le filet ne s'était pas rompu. Jésus leur dit : "Venez déjeuner." Aucun des disciples n'osait lui demander : "Qui es-tu?" car ils savaient bien que c'était le Seigneur."
Saint Evangile selon saint Jean, chapitre 21, versets 1 à 12

C'est devenu un lieu commun que de dire que le (petit-)déjeuner est le repas le plus important de la journée. En effet, si vous prenez cela littéralement, c'est vrai, puisqu'aussi longtemps qu'aie pu avoir duré votre jeûne, vous devrez bien finir par y mettre un terme ou vous mourrez de faim.

Cependant, l'usage même du mot "petit-déjeuner" [ou simplement "déjeuner" en Belgique] nous indique qu'il s'agit d'une innovation relativement récente, apparemment introduite par des aristocrates Européens aux alentours du 18ème siècle. On s'en aperçoit clairement dans la péricope évangélique ci-dessus, où c'est l'aube du jour, et cependant lorsque notre Seigneur invite Ses disciples, Il ne dit pas "venez prendre le (petit-)déjeuner", comme les traductions modernes nous le présentent. Pour les premiers traducteurs de la Bible en langage moderne, le terme "(petit) déjeuner" était inconnu – comme par exemple dans la version anglaise du début du 17ème siècle, la King James Bible. Dès lors, les disciples sont invités à manger, c'est à dire dîner, même s'il n'est que 5 heures du matin. Sans aucun doute, ils rompaient ainsi leur jeûne, car ils avaient été de sortie toute la nuit, mais il n'y avait pas de terme pour indiquer un repas distinct.

Dîner à 5 heures du matin peut sembler bizarre; mais dans nombre de sociétés dans le monde, c'est habituel que le dîner soit la seule chose de la journée, et cela a lieu à l'heure du dîner, à savoir le soir. Un missionnaire de Mélanésie m'a raconté que les peuples des îles ne mangent habituellement que le soir, bien qu'il leur arrive parfois de donner quelque chose aux enfants durant la journée.

Mon but en tout ceci est de montrer l'absence de fondement de ce que la plupart des peuples modernes supposent : que si vous n'entamez pas votre journée par un repas substantiel, vous "tomberez en chemin" - une phrase tirée de la remarque du Seigneur à propos des gens venus sur la Montagne, qui l'avaient écouté et avaient jeûné 3 jours durant!

Le mot français pour déjeuner (breakfast, en anglais), est, littéralement, petit déjeuner, rappelant la genèse de cette rupture de jeûne, à savoir originellement vers le milieu du jour ou plus tard; en anglais, le mot "lunch" est notre dîner [ou "déjeuner" en France], et le petit-déjeuner est leur "breakfast" moderne.

Ces réflexions me sont venues de ma récente expérience avec les tables médicales pour diabétiques et de ma tentative de les concilier avec mon habitude de longue date de dire la Messe (d'après les Rubriques) après la 3ème, 6ème ou 9ème Heure, et de "dé-jeûner" après seulement. Je dois dire que le monde médical s'est montré bien plus indulgent que je ne l'attendais face à mon apparente inconscience, mais je me demandais si je devrais suspendre la Messe [Divine Liturgie de Rite Occidental] quotidienne en faveur de la Sainte Communion prise en premier dans la sainte Réserve [Tabernacle], ce qui me réduirait aussi le nombre d'hydrates de carbone consommés de quelque 15 g. Hier, en fait, j'ai commencé ceci. [...] Ce matin, j'ai fait l'expérience pour la première fois depuis ma jeunesse de ce que l'humanité moderne a l'habitude de faire dans les sociétés opulentes : un petit-déjeuner juste avant 8 heures du matin.

Il y a fort longtemps, j'ai lu un livre "évangélique" appelé "Le jeûne des élus de Dieu" dans lequel, avec citation d'autorités médicales de même que de l'exemple de notre Seigneur, ils maintenaient qu'un jeûne de 40 jours était tout à fait possible, et un jeûne de 3 à 7 jours pouvait être entrepris en toute sécurité et sans avis médical si on était en bonne santé. (Mais bien sûr, jeûner de l'eau est plus grave et ne peut être que fait pour maximum 3 jours) [*]. Au cours des 30 dernières années, j'ai démontré la véracité de ceci durant la Semaine Sainte, sauf pour le jeûne de 40 jours que je n'ai jamais essayé. Mais après mon attaque cardiaque [...]

Il est donc sans fondement de penser que "dé-jeûner" doit avoir lieu tôt dans la journée, ou même chaque jour.
Nous devons rompre notre jeûne de temps en temps, mais pas aussi souvent que ce qu'on nous a amené à croire [...].


Frères, priez pour nous
Prêtre Jack
Paroisse orthodoxe Saints Simon et Jude
(Rite Occidental)
Patriarcat Orthodoxe d'Antioche
Ashley, Nouvelle Zélande
http://homepages.paradise.net.nz/frjack/Ashley.html



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[*] le célèbre "jeûne de Ninive", cfr Livre de Jonas, dans la Bible

In fine, saint Columban de Luxueil et Bobbio, notre Père dans la Foi, disait "vous respirez tous les jours, alors vous devez jeûner tous les jours". Le jeûne en question est le suivit du même genre de règle du jeûne que celle des Bénédictins Orthodoxes actuels : on ne mange pas avant d'avoir achevé l'Office des Vêpres, etc.

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