"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

11 septembre 2006

Croix et Crucifix dans l'Église Ancienne


Après la passionnante étude du p. Lester sur les statues Orthodoxes dans l'Orient Byzantin, et le changement qui les a vu en grande partie disparaître dans l'Orthodoxie (mais pas entièrement), voici son étude sur la disparition totale en Occident de la Croix telle qu'elle était utilisée au Premier Millénaire, quand nous étions tous ici Orthodoxes, et le changement radical, la rupture théologique, qui accompagna ces changements de représentation du Christ.

Bonne découverte

Jean-Michel

Craggaunowen, Irlande(extrait de notre pèlerinage du 10 août 2005)


Croix et Crucifix dans l'Église Ancienne
http://www.saintpeterorthodox.org/fisherman.htm

Avant Constantin-le-Grand, l'Eglise ancienne avait tendance à éviter l'usage de la croix comme représentation visuelle publique du Christianisme, du fait de son association habituelle avec l'humiliation et la honte. Après être parvenu au pouvoir en tant qu'empereur Romain au début du 4ème siècle, Constantin abolit la crucifixion comme moyen légal de châtiment (quoiqu'en pratique elle continuera à être occasionnellement pratiquée jusqu'à la fin de ce siècle). Après Constantin et la montée de l'influence Chrétienne dans les hautes sphères de la société, la croix commença à prendre progressivement une nouvelle signification pour la communauté Chrétienne. Pour finir, en 692, le Concile de Trullo appela explicitement à vénérer et honorer la croix.

Un exemple habituel de l'usage de la croix dans l'art Chrétien antique, c'était la croix "vide", sans corps, fréquemment ornée avec des décorations et reliée à l'idée du Christ Ressuscité.


Mosaïque de San Apollinare in Classe, vers l'an 549


Parmi les exemples de croix "vides" ornées, on a la magnifique mosaïque du milieu du 6ème siècle à Ravenne, dans le dôme de l'abside de San Apollinare in Classe. La main de Dieu descend à travers les épais nuages dans un ciel doré, pointant vers une grande croix latine, ornée de bijoux, avec une petite cocarde au centre, représentant la face du Christ Ressuscité. De part et d'autre, les personnages d'Elie et de Moïse émergent des nuages, alors qu'en-dessous, 3 moutons représentent les Apôtres Pierre, Jacques et Jean, réminiscence de la Transfiguration.


Le crucifix à présent tout à fait familier, une croix avec le corps du Christ fixé dessus, n'était pas très répandu dans l'Eglise ancienne. Les plus anciennes représentations de Jésus le Christ Le montrent souvent comme le simple Bon Berger ou comme l'Enseignant / Philosophe assis. La croix n'était habituellement pas directement associée à l'image du Christ.

Cependant, dès le début du 5ème siècle, les images du Bon Berger et de l'Enseignant/Philosophe ont commencé à disparaître. Vers cette époque, l'usage de croix "vides" ornées a aussi commencé à être moins habituel. Nous trouvons un exemple où sont combinés les personnages du Bon Berger et de l'Enseignant dans la mosaïque de la moitié du 5ème siècle "le Berger assis", au mausolée de Galla Placidia, à Ravenne, Italie. Ici, le Christ tient un bâton cruciforme et est assis sur des pierres en forme de trône, entouré par Ses brebis.

L'architecture et l'iconographie de l'Eglise se développant au début de l'ère médiévale ou Romane, la pratique commune fut prise d'avoir au-dessus du maître Autel une image du Christ entrôné ou du Christ en Majesté. Pour la plupart, les représentations de crucifixion étaient trouvées dans les manuscrits ou dans des parties secondaires de l'ornement d'église. Ce n'est qu'après le 12ème siècle que le crucifix commença à être plus largement utilisé comme ornement au-dessus de l'Autel dans l'Eglise Occidentale. Les racines de l'imagerie d'un Christ souffrant
peuvent se voir dans la tendance au légalisme se développant dans la théologie médiévale occidentale européenne. Peut-être un héritage du droit Romain, une théologie de la rédemption se développa qui aura, dans sa forme extrême, un Jésus payant une "rançon" de souffrance à Dieu (ou au démon) pour expier les péchés de l'humanité. Vers cette même époque, certains théologiens occidentaux ont commencé à développer une fixation sur les souffrances du Christ comme étant une justification pour les souffrances de l'humanité. Dès lors, la mort du Christ vue en "rachat" pour les péchés de l'humanité, en "paiement" d'une rançon en faveur d'une humanité autrement damnée, commença à devenir un thème proéminent dans l'art et la théologie [occidentales; ndt]. En contraste, l'Eglise d'Orient continua à rester plus proche des vues platoniques des anciens Pères. Pour citer Meyendorff, les théologiens Orthodoxes ".. n'ont jamais développé l'idée dans la direction de la théorie Anselmienne de la 'satisfaction'. Ayant volontairement assumé la mortalité humaine.. unit à Lui-même l'entièreté de l'humanité." La Résurrection a renversé ce qui ressemblait à une défaite aux mains de Satan. C'est pourquoi, pour le Christianisme Orthodoxe, le centre d'intérêt a toujours été la victoire du Christ triomphant en Sa Résurrection.


Rétable d'Issenheim, de Matthias Grünewald, 1517.
Colmar, musée Unterlinden


détails :










diaporama du Retable





Par la suite, en Occident, avec la montée des Ordres mendiants et le développement de la scolastique médiévale tardive, l'accent dominant a été mis sur les souffrances et l'agonie du Christ. Le personnage du Christ souffrant dans la sculpture et la peinture occidentales médiévales tardives finit par atteindre un réalisme radical, comme on peut le voir dans les peintures d'artistes du 16ème
siècle tel que Grünewald. L'art baroque éleva le niveau de réalisme émotionnellement chargé à un point extrême. L'insistance sur l'agonie du Christ et les souffrances pour le principe de la souffrance ont atteint sa forme la plus excessive dans les cultes pénitentiels trouvés dans le Catholicisme-Romain de diverses parties du monde. Cela s'est fort bien retrouvé illustré dans les crucifix expressifs de la tradition des Santero au Nouveau Mexique.

Ces images, bien que manquant du réalisme des crucifix baroques, montrent souvent le Crucifié avec des flots de sang et une expression torturée.
Par contraste, au début du Moyen-Age, les représentations occidentales de la crucifixion montraient traditionnellement le Christ au repos sur la croix, totallement sans la moindre blessure sanglante, posture agonisante ou expression angoissée. Dans l'Eglise ancienne de l'Orient comme de l'Occident, l'iconographie et la théologie, de même que la piété populaire, mettaient l'accent sur le joyeux triomphe de la Résurrection du Christ comme étant l'événement le plus fascinant de la Semaine Sainte et de l'histoire de Pâques. Alors que la mort du Christ était certainement importante et était commémorée dans tout l'ensemble, il était vital de bien faire ressortir que la mort et le mal n'avaient jamais le pouvoir absolu et ultime. L'attitude sur les antiques icônes de la crucifixion était toujours celle de la "bienheureuse impassibilité" (une sorte de calme stoïque) et ainsi, la signification générale de la Crucifixion était la victoire de la Vie Eternelle sur la mort, plutôt que la mort en et par elle-même. Comme Vladimir Lossky l'a fait remarquer, la croix était l'expression du mystère central de l'expérience Chrétienne, "victoire par la défaite.. gloire par l'humiliation... vie par la mort... symbole d'un Dieu omnipotent." Dès lors, les représentations de la crucifixion ne montraient pas un Christ à l'agonie occupé à perdre le combat contre la mort. Le Christ était montré avec les yeux clos, ayant donné sa vie humaine à la mort, pendant qu'au même instant, le Christ serein venait de vaincre la mort et allait au-delà de la puissance des passions terrestres.

La tradition postulait que lieu d'ensevelissement d'Adam était une caverne en dessous de la même colline sur laquelle le Christ fut crucifié; le nom Golgotha signifie "lieu du crâne". Saint Paul se référait au Christ comme au Nouvel Adam (1 Corinthiens 15,45) qui avait renversé les effets de la chute et amené une vie nouvelle à la création. Sur certaines icônes, c'était symbolisé par un léger jet de sang du Christ s'écoulant sur le crâne d'Adam présent dans un trou en-dessous de la Croix. L'inscription typique au bas de certains Icônes indique : "Le lieu du crâne est devenu paradis". Dans les crucifix occidentaux du début du Moyen-Age, de même que dans la tradition Orthodoxe actuelle, la victoire du Christ sur la mort est victoire pour l'entièreté du cosmos. C'est parfois symbolisé par le soleil et la lune dans les coins supérieurs de l'icône.


A Novgorod, une Icône de la fin du 12ème siècle représentant l'Adoration de la Croix montre des Anges en adoration de chaque côté d'une simple croix, avec les symbole pour le soleil et la lune dans le ciel de chaque côté au-dessus des branches. Dans le même style, une illustration de la Crucifixion dans un Psautier du 11ème siècle présente l'image du Christ crucifié dans une attitude de bienheureuse impassibilité, avec le soleil et la lune personnifiés, dans des médaillons dans les coins supérieurs.


Conclusion

Un examen des églises de la première période et de la période Romane du Christianisme a montré que les images du Christ ressuscité étaient habituellement présentées sur les Autels, au contraire du crucifix habituel dans nombre d'églises occidentales de nos jours. Souvent, dans l'ancienne imagerie Chrétienne, une "croix vide", souvent ornée de bijoux, symbolisait le Christ ressuscité et monté aux Cieux. De plus, l'image du crucifix montrait le Crucifié avec un visage victorieux, comme en repos dans la mort, où sa volonté de sacrifice personnel est devenue la victoire de sa Résurrection. Il n'y a qu'à la fin du Moyen-Age, au 12ème et 13ème siècle, qu'un attrait pour les souffrances du Christ et un sentiment de l'immédiateté de la mort du Christ vinrent à l'avant-plan. Cette tendance fut particulièrement marquée dans l'influence des Ordres mendiants, où le Christ souffrant jouait un rôle très important dans la piété Franciscaine et Dominicaine.



Sinaï, 8ème siècle


Nous constatons aussi que dans l'Eglise ancienne, l'Occident et l'Orient n'ont jamais adopté cette forte insistance sur le Christ souffrant, préférant au contraire l'image du Christ maître de l'univers qui est passé à travers la mort pour parvenir au Royaume de Gloire. Lorsque la crucifixion était représentée dans l'ancienne tradition de l'Eglise, il y avait cette absence remarquable de la sanglante immédiateté de la mort. Le Christ était montré de manière plus appropriée comme en repos, occupé à vaincre calmement et puissamment la mort, plutôt qu'en étant la victime. Lorsque c'était montré, l'image de la crucifixion du début du Moyen-Age occidental était très similaire à la représentation que l'on trouve souvent dans l'Orthodoxie Orientale de nos jours. En Occident, à la fin de la période médiévale, l'image du Christ a glissé de ce repos paisible vers la souffrance et la peine. Dans la tradition médiévale ancienne, il y a ce sens de la victoire partagée, alors que dans la tradition occidentale ultérieure, il y a un sens de souffrances partagées avec le Christ, mais la victoire y est devenue plus lointaine et obscure. Il est bien clair que retrouver l'ancienne imagerie occidentale du crucifix, c'est être vraiment dans l'esprit du Rite Occidental, au contraire de prendre ces crucifix sanglants et souffrants [existants ici depuis] de la fin du Moyen-Age.

P. Les Bundy
professeur d'études religieuses, Regis University, Denver,
prêtre de l'église Saint Colomba Orthodox Church, Lafayette, Colorado
Extrait de la revue "Ember" Vol. 3 N° 1

Killursa (paroisse de Saint Fursy), Irlandecroix contemporaine, sur le modèle des croix antiques
(extrait de notre pèlerinage, 9 août 2005)

Période Byzantine antique, Constantinople, Stavrotheque Fieschi Morgan (reliquaire de la Vraie Croix), vers l'an 800. Boîte émaillée, argent & or de 10.2 x 7.3 cm
Se trouve au Metropolitan Museum de New York, objet Art 17.190.715ab





Images détaillées : (pour les universitaires uniquement hélas)
http://www.wisc.edu/arth/ah310/12.html



Voyez cette image du Psautier de Ramsey, manuscrit Harley MS 2904, fin 10ème siècle. Un Christ paisible, pas de "gore".

On comparera avec les "oeuvres" introduites par les Ordres Mendiants ("Frères Mineurs") dans cette même Angleterre 3 siècles plus tard. Comme 1054 pour nous, 1066 est bien la date de la catastrophe pour eux, la désolation de l'abomination.

Même style correct en Allemagne à la même époque :

manuscrit de l'abbaye de Geresheim, 10ème s.



Clon-mac-Nois' : reconstitution d'Autel
époque de l'Orthodoxie en Irlande

1 commentaire:

Anonyme a dit…

merci pour cette recherche, je trouve que tu fais un travail énorme de recherche, Gloire à Dieu.
Merci.

Que Dieu Trinitaire te bénisse abondament toi et ta famille.

Lionel