"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

05 septembre 2006

La "justification" de Dieu

http://www.oca.org/CHRIST-life-print.asp?ID=114
par le p. Jean Breck
Septembre 2006, Article n° 1


Préambule : Comment sommes-nous sauvés? En accumulant des "bonnes oeuvres", ou en recevant une "justification attribuée" en réponse à notre foi? Peut-être que cette question traditionnelle, souvent vue comme divisant Catholiques-romains et Protestants, est la mauvaise question à poser.

Un ami catholique-romain (et bon théologien) me demandait récemment si les Pères Grecs de l'Eglise comprenaient le terme "justification" dans un sens juridique. Il faisait référence à la doctrine Protestante qui affirme que Dieu ne nous "rend" pas justifiés; Il nous "déclare" ou "compte" comme justifiés. C'est-à-dire que Dieu nous attribue la justification tandis que nous restons en état de péché. Simul iustus et peccator, Luther dirait : à la fois justifié et pécheur. Lisant, par exemple, l'épître de saint Paul aux Romains, mon ami demandait si les Pères Orientaux lisaient aussi la notion de "justification" de manière juridique. En fait, non, pensais-je. Mais alors j'avais à lui exprimer la raison, le pourquoi. Après avoir beaucoup hésité, voici ce que je lui ai communiqué.

La notion Protestante "d'attribution" (telle que je la comprend) est née de la conviction que nous sommes par nature incapables de nous rendre justes; nous ne savons pas vraiment devenir justes sur la base de nos propres bonnes oeuvres ou mérites. Dans la mesure où les qualités de justice et vertu nous seraient attribuables, nous devrions comprendre que c'est par une expression de Sa miséricorde que Dieu nous les attribue. Ce Dieu agit ainsi afin que nous puissions revenir dans le royaume de Sa justice, Sa sainteté, et dès lors être sauvés des conséquences du péché, à savoir la mort (éternelle). Cette interprétation, cependant, comme nombre de gens l'ont fait remarquer, signifie que notre justification ne serait rien d'autre qu'une fiction légale. Dieu nous traiterait comme si nous étions justes ou justifiés, quand bien même Il (et nous) saurait parfaitement bien que nous ne le sommes pas. (1)

La différence entre cette notion et le point de vue Orthodoxe est bien illustrée par nos interprétations respectives de Romain 5,12. En Occident, au moins dans la pensée populaire, le débat s'est longtemps cristallisé autour de l'accent que les Catholiques-romains mettaient sur le salut à travers "les oeuvres de justice", et l'accent des Protestants sur la "justification par la foi (seule!)". La présupposition sous-jacente aux 2 points-de-vue est que nous héritons de la faute d'Adam, qui résultat de sa désobéissance pécheresse au Commandement divin (2). Saint Augustin [d'Hippone] semblait convaincu que la culpabilité résultant du péché d'Adam se transmettait par l'acte sexuel, de génération en génération, comme une sorte de gène nuisible. Ce "péché originel" doit être enlevé si nous voulons être sauvés de la mort, partager la vie éternelle. La question de savoir comment cela se réalisait a reçu de nombreuses réponses différentes.
La piété médiévale catholique-romaine tint que cela avait lieu par la grâce infuse, qui nous conférait la force pour accomplir des actes justes, et par là, nous permettant de devenir ou d'être rendus justes. Cela nous permet de bâtir un "trésor de mérites", le terme "mérite" étant compris comme un don de grâce divine plutôt que notre propre accomplissement (Concile de Trente, 1547). La notion populaire que nous ne sommes sauvés que si nos mérites l'emportent sur nos péchés dans la balance de la justice divine est habituellement attribuée aux Catholiques-romains. Néanmoins, elle est partagée par de nombreux Orthodoxes, qui ont manqué d'apprécier la plénitude de la grâce de Dieu, tant en nous permettant d'accomplir des bonnes oeuvres et en nous pardonnant complètement lorsque nous nous repentons sincèrement de nos péchés. (3)

Pour les Pères Grecs, ce que nous héritons d'Adam, ce n'est pas son péché, et par conséquent sa faute, mais la mortalité (4). D'Adam (compris en vérité comme un archétype), nous "héritons" l'aiguillon de la mort. La mort s'est étendue à toute l'humanité, en conséquence inévitable à notre nature déchue; cependant, chacun d'entre nous, sous la menace de la mort, se rebelle personnellement contre Dieu, l'Auteur de la Vie. Ceci signifie que notre faute nous est personnelle; nous l'attirons sur nous-mêmes. (un panneau d'un port de plaisance local mentionne : "Vous êtes responsables pour votre sillage!" Que c'est bien vrai...)

La tradition patristique grecque interprète généralement la notion paulinienne de "dikaiosyne" comme "vertu", plutôt que "justice" dans le sens juridique du terme. C'est à dire que le terme se réfère d'abord à la propre qualité de vertu de Dieu, comprise plus comme une expression d'amour et de miséricorde que comme d'une justice divine qui aurait à être "satisfaite". Par l'inhabitation de l'Esprit Saint, ceux qui suivent le Christ sont capables de recevoir cette justification divine comme un don – qui peut concrètement accomplir la transformation dans la vie humaine en nous amenant à prier, à mener la guerre spirituelle contre les passions, et à aimer tant Dieu que notre prochain. La nature humaine (ousia) reste "déchue"; mais la personne humaine (hypostasis) est guidée par l'Esprit Saint sur la voie de la sanctification.

Pour le point-de-vue Orthodoxe, il n'y a pas cette pensée que nous devrions accumuler des mérites afin de nous justifier devant Dieu, bien que nos fidèles (comme cela ressort de Confession) semblent croire que si nous voulons être sauvés, nos bonnes oeuvres doivent l'emporter sur nos péchés. Il n'y a pas non plus, d'un autre côté, de déni de la place et l'importance des bonnes oeuvres dans la vie Chrétienne (Ephésiens 2,8-10!). Le Salut est accomplit par la grâce en réponse à la foi. Mais la foi ne peut pas être passive; elle doit s'exprimer, non pas en se contentant de confesser Jésus en tant que "Seigneur et Sauveur personnel", mais en nourrissant, habillant, visitant et prenant soin de ces "moindres" d'entre les frères de Jésus (Mt 25).

Ce dont nous sommes sauvés est un autre point-clé. Plutôt que de voir le Salut essentiellement comme une libération juridique d'une culpabilité par une justification attribuée ou donnée, nous devrions le regarder comme une incorporation, par le Baptême, dans la mort et la Résurrection du Christ, de sorte que nous "mourrons et nous relevons" avec Lui. Ainsi nous sommes sauvés de la Mort. Nous sommes libérés de cette ultime conséquence du péché et de la culpabilité – mais uniquement par un don divinement accordé de l'ineffable amour de Dieu, exprimé dans la souffrance et mort de Son Fils, un don auquel nous répondons par la foi qui rejaillit en amour. Cette réponse, par l'action de l'Esprit qui nous habite, nous permet finalement de partager la propre Résurrection et glorification du Christ, atteignant ce que les Pères Grecs appelaient la "theôsis" ou "déification" (qui signifie la participation existentielle à la vie de Dieu, et non pas une confusion ontologique entre Dieu et Ses créatures humaines) (5).

Les bonnes oeuvres devraient donc être comprises comme une réponse plutôt qu'un moyen pour atteindre le Salut. Et la justification de Dieu devrait être vue comme un don de la grâce aimante, miséricordieuse et salvatrice, plutôt qu'un outil juridique brandi au service d'un jugement divin.


1. D. Guthrie, New Testament Theology (Inter-Varsity Press, 1981, pp. 498-504) discute diverses approches Protestantes de cette question, y compris la distinction entre justification "donnée" et "attribuée".

2. Le dialogue moderne entre Catholiques-romains et Protestants a dépassé cette focalisation sur le péché héréditaire et se concentre plus sur la signification du mot "justification".

3. La compréhension habituelle des mérites comme moyen par lequel nous faisons de Dieu notre débiteur (jamais sanctionnée sous forme de dogme), de même que l'idée de culpabilité héritée, a été bien traitée et en détail dans la réflexion catholique-romaine récente. "Le Catéchisme de l'Eglise Catholique" (§ 404-409), par exemple, fait une importante distinction entre le péché original en tant que "privation de la sainteté et justice originale" – qui rend la nature humaine "sujette à l'ignorance, la souffrance et la domination de la mort, et inclinée au péché" – et les fautes personnelles pour lesquelles chacun d'entre nous est responsable. De ce point de vue, le "péché originel" est proche de la compréhension Orthodoxe de la "nature humaine déchue."

4. P. ex. Jean Chrysostome, In Rom., hom. X (PG 60:474-5); Maximus le Confesseur, Quaest. Ad Thal. (PG 90:408). On trouvera un excellent résumé sur ce problème dans l'ouvrage du p. Jean Meyendorff, "Initiation à la théologie byzantine", Paris, ed. du Cerf 1975. (Byzantine Theology, Fordham University Press, 1974, pp. 143-146).

5. "Communion au corps ressuscité du Christ; participation à la vie divine; sanctification par les énergies de Dieu, qui imprègnent la véritable humanité et la restaurent à son état "naturel", plutôt qu'une justification ou rémission d'une culpabilité héritée – voilà ce qui est au centre de la compréhension byzantine de l'Evangile Chrétien." Jean Meyendorff, Initiation à la Théologie Byzantine (p. 146 dans l'édition en anglais).

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Toutes informations sur l'archiprêtre Jean Breck dans cet autre article traduit sur "Saint-Materne" :
http://stmaterne.blogspot.com/2006/07/dieu-nous-punit-il.html
"Dieu nous punit-Il?"

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