"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

06 octobre 2006

Halki : La Turquie repousse les pressions de l'Europe, le Séminaire restera fermé

Conséquence tristement logique du soutien ouvert du président américain G.W. Bush à la Turquie (archive). Comme au Soudan, dans la province serbe du Kosovo, en Bosnie, etc... Même cause néfaste, mêmes effets désastreux. Ils n'apprendront donc jamais les leçons de l'Histoire, pas même quand ils en sont victimes dans tous les coins de la planète. En attendant, c'est à nouveau l'Église qui se retrouve persécutée, et les craintes face aux récents développements législatifs en Turquie se voient hélas confirmées. Un article fort éloquent du Washington Post.

La Turquie repousse les pressions de l'Europe, le Séminaire restera fermé
http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2006/10/04/AR2006100400397_pf
Par Tom Heneghan, Religion Editor
Reuters
Mercredi 4 octobre 2006; 8:56 AM

HEYBELIADA, Turquie, 4 Octobre (Reuters Life!) - Les tableaux noirs sont propres, les bancs et bureaux dépoussiérés et les rayons de bibliothèque proprement rangés. Le Séminaire Grec-Orthodoxe de cette idyllique île au large d'Istanboul est prêt, et attend pour recevoir de nouveaux élèves et futurs prêtres.
Mais cet automne, comme depuis les 35 dernières années, le Séminaire d'Halki demeurera fermé, malgré les pressions sur la Turquie pour qu'elle en permette la réouverture, si elle veut pouvoir devenir membre de l'Union Européenne. Les visiteurs parvenant à cette retraite en haut de colline par transport en calèche découvrent un lieu vide.
Ce Séminaire vieux de 162 ans, baromètre de la liberté religieuse dans la Turquie séculière, qui est à majorité musulmane, semblait proche de voir un renouveau alors qu'Ankara débattait le changement à la loi qui l'a fermé en 1971.
Mais le gouvernement à base Islamiste a dû retirer le changement proposé à la loi lorsque l'opposition, d'esprit séculier, a accusé cela de risquer de changer le statut des minorités religieuses en Turquie.
"Le Patriarcat oecuménique, point central du monde Orthodoxe, ne peut même pas former son propre clergé," se plaint le patriarche oecuménique Bartholomeos 1er, dirigeant spirituel basé à Istanbul pour [une partie des] 300 millions de Chrétiens Orthodoxes du monde.
"Il n'y aurait pas de problème si la volonté politique de rouvrir l'école existait," dit-il, "mais hélas, pour le moment, elle manque."
Le Séminaire est pris dans la toile de conflits d'intérêts. L'Union Européenne a fait de cette réouverture une mise à l'épreuve de l'engagement d'Ankara en faveur de la liberté religieuse.
La Turquie, le seul Etat strictement séculier dans le monde Musulman, argumente qu'elle ne saurait rouvrir Halki sans permettre aux groupes Islamistes de lancer leurs propres écoles qui pourraient radicaliser les Musulmans locaux.
Ankara est aussi méfiant envers le moindre geste qui pourrait renforcer le Patriarcat oecuménique et mener à une sorte de "Vatican Orthodoxe" à Istanboul, qui était la capitale byzantine de Constantinople jusqu'à ce que les Turcs Ottomans s'en emparent en 1453. "L'enjeu final, c'est le caractère oecuménique du Patriarcat oecuménique," dit le métropolite Apostolos, supérieur du monastère d'Halki et directeur de l'école vide.

SANG FRAIS DE L'ÉTRANGER

Avant de se voir fermé, Halki était une vraie ruche, avec près de 125 étudiants, la plupart de Turquie et de Grèce, mais aussi d'endroits aussi inattendus que l'Éthiopie et la Grande-Bretagne.
C'était souvent la première étape vers les plus hautes responsabilités dans les Église Orthodoxes en Turquie, Grèce et Égypte – au cours de ses années de fonctionnement, 330 de ses 950 diplômés sont devenus évêques, archevêques ou patriarches.
Actuellement, la loi stipule que les étudiants doivent être citoyens Turcs, une sévère restriction à une époque où les vocations sacerdotales sont en déclin et où la mort et l'émigration ont réduit la population Grecque d'Istanboul, autrefois nombreuse, à quelque 3.000 personnes.
La réserve sans cesse décroissante de prêtres potentiels a aussi amoindri le nombre de théologiens à même d'aider le Patriarche oecuménique dans sa conduite du dialogue avec les autres dénominations Chrétiennes, les Musulmans et les Juifs, a dit Bartholomeos aux journalistes en visite à Istanboul.
"La plupart des étudiants et des enseignants auraient à venir de l'étranger," dit Apostolos, tout en montrant les chèvres, brebis et poules du monastère. "Nous avons toujours été une école oecuménique. Les Catholiques-romains et Protestants pourraient aussi étudier ici."
Le Séminaire d'Halki s'était ouvert en 1844 dans ce monastère fondé sur l'île au 9ème siècle. Destiné à fournir des prêtres pour la minorité Grecque de l'empire Ottoman, il avait grandit au point de nécessiter la construction d'un grand bâtiment, en 1896. Installé au milieu des pins et des palmiers, le Séminaire a des classes avec de hauts plafonds, de larges couloirs, et de beaux bancs en bois, comme dans les écoles construites avant l'ère des ordinateurs et de l'air conditionné.

SAUVEGARDER LES APPARENCES

En dehors de la nouvelle peinture et de quelques nouveaux châssis de fenêtres en aluminium, il semble y avoir peu de changement depuis 1971, lorsqu'Ankara fit fermé les écoles religieuses de niveau universitaire, y compris musulmanes.
"Nous faisons tout ce qui est nécessaire pour maintenir le bâtiment en état," dit Apostolos, un des 4 moines du lieu, se tenant dans la salle de réception ornée de lustres, au milieu des portraits de ses prédécesseurs.
Dans la bibliothèque, un trésor de quelque 60.000 livres remontant jusqu'au 15ème siècle, le p. Dorotheos a installé le premier coffrage en verre destiné à protéger la collection à présent empilée dans des étagères en bois brut.
"La bibliothèque n'est pas morte, quand bien même l'école ne fonctionne pas," a-t'il insisté en montrant des livres en grec, turc, anglais, allemand, français, italien et espagnol.
La bibliothèque, qui remonte à la fondation du monastère, a perdu nombre de précieux manuscrits, volés par les Croisés au début du 13ème siècle. "On peut les retrouver à présent dans les bibliothèques et musées à travers l'Europe," dit-il, attristé.
Mais des évêques et des théologiens donnent souvent des livres de leur propre collection, dès lors il n'y a pas besoin de budget pour garder les rayons remplis – par exemple il y a ce "Dogma and Preaching" de 1973 – écrit à l'époque par un certain prêtre Joseph Ratzinger, à présent pape Benoît.

CITOYENS DE TROISIÈME CLASSE

En réponse aux pressions de l'Union Européenne, le gouvernement du premier ministre Tayyip Erdogan a proposé un certain nombre de réformes, comportant notamment un article autorisant les étudiants étrangers à étudier dans les écoles dirigées par des minorités ethniques – un feu vert indirect pour la réouverture d'Halki.
Pressé par l'opposition, il a retiré cette partie du groupe de réformes et exclu de changer le statut du Séminaire. "En tant que gouvernement, nous n'en avons pas l'intention," a déclaré le vice-premier ministre, Mehmet Ali, Sahin, afin de rassurer les critiques.
Apostolos dit que l'Église Orthodoxe, qui avait été autorisée à tenir des séminaires d'été à Halki de 1993 à 1998, semble être encore plus sous pression malgré les pressions de l'Union Européenne sur Ankara pour obtenir des réformes, et plusieurs propriétés ecclésiales ont été confisquées.
"Nous ne sommes pas des citoyens de seconde classe, nous sommes de troisième classe," a-t'il rajouté, amer. "Les minorités avaient une plus grande liberté de pratiquer leur religion sous l'empire Ottoman."

Séminaire d'été de 1995 : visite à Constantinople

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